Deal ? Volodymyr Zelensky et Donald Trump ont passé un accord d’exploitation des ressources minières ukrainiennes par les Etats-Unis. Kiev espère une signature dès vendredi 28 février, à Washington. Ce compromis pourrait être un signe d’apaisement dans le processus de paix avec la Russie récemment engagé de manière brutale par Donald Trump. Adoptant une approche diamétralement opposée à celle de Joe Biden – qui avait fait des Etats-Unis le principal soutien militaire de l’Ukraine – le nouveau président américain a récemment accusé son homologue d’être un “dictateur”.
Il a également sous-entendu que le pays envahi par la Russie il y a trois ans avait commencé la guerre. Quels sont exactement les intérêts des Etats-Unis et de l’Ukraine dans ce contrat ? Pourquoi ces ressources de métaux sont-elles devenues si précieuses, si stratégiques ? L’analyse de Guillaume Pitron, chercheur associé à l’Iris, auteur de l’ouvrage “La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique” (LLL, 2018, actualisé en 2023).
L’Express. L’accord porte sur une exploitation de ressources minières ukrainiennes par les Etats-Unis. Est-ce que ce pays a des réserves importantes en la matière ?
Guillaume Pitron. Oui, le pays représente 0,4 % des territoires émergés de la planète, mais disposerait de 5 % des métaux dits critiques. Ces ressources sont considérées comme telles car la production se restreint à quelques pays. Il existe donc un risque de pénurie d’approvisionnement. Or, ce sont des matières premières indispensables pour les nouvelles technologies, pour les énergies vertes et également pour les technologies de défense. Leur nombre diverge selon les Etats. L’Union Européenne en a listé 34. Les Etats-Unis en dénombrent 50. Cela peut inclure des métaux courants, tels que le fer, l’aluminium, le cuivre, le zinc… Ainsi que des métaux qui sont considérés comme plus rares, parce qu’ils sont moins abondants dans l’écorce terrestre, comme le cobalt ou le tungstène.
Cette disproportion entre la taille du territoire ukrainien et son potentiel est donc très intéressante. On trouve par ailleurs dans son sous-sol, soit en exploitation ou à exploiter, toutes sortes de minerais que l’on a évoqués : de l’uranium, du graphite, du fer, du niobium, du lithium, et potentiellement des terres rares, une autre famille de quinze métaux, où l’on trouve entre autres le scandium ou l’yttrium. J’emploie pour ces dernières le conditionnel car les informations sont contradictoires à ce stade.
Le géant asiatique a acquis un leadership et un ascendant conséquent sur l’extraction et le raffinage de ces ressources.
Guillaume Pitron
Pourquoi les Etats-Unis en font un élément déterminant du processus de paix ?
Il y a une logique opportuniste de la part de Donald Trump. Le président américain, ex-homme d’affaires, pense qu’il peut rééquilibrer la balance financière, eu égard à ce que les Américains ont pu investir sous le mandat de son prédécesseur pour la sécurité de l’Ukraine. Mais c’est bien l’ombre de la Chine, son rival, qui plane sur cet accord. Pour le comprendre, il faut un peu revenir en arrière. Les Etats-Unis sont un producteur minier, mais ils extraient aujourd’hui assez peu de métaux critiques, car leurs mines ont fermé, et de nouvelles n’ont pas été ouvertes pour des raisons environnementales. En parallèle, les Américains ont laissé des pays du Sud global produire depuis les années 80 ces métaux à leur place – ce constat vaut aussi pour les Français et pour les Européens de manière générale. Cela devient inconfortable, car cela crée une dépendance à la Chine.
Le géant asiatique a acquis un leadership et un ascendant conséquent sur l’extraction et le raffinage de ces ressources. Et il menace depuis des années de cesser de les exporter – ce qu’il fait, par exemple sur le gallium et le germanium, quand les Etats-Unis resserrent leur contrôle sur des technologies de fabrication de puces électroniques. Alors, on assiste depuis une dizaine d’années à un réveil américain, dans un contexte de tensions géopolitiques et commerciales croissantes avec la Chine. Des actions ont été menées au plus haut niveau de l’État consistant à mettre à jour leur liste de métaux critiques, identifier les goulots d’étranglements dans leur chaîne de valeurs, relancer la production sur leur territoire, signer des partenariats diplomatiques avec d’autres nations afin de diversifier leurs approvisionnements… D’ailleurs, Trump pourrait trouver ces minerais ailleurs qu’en Ukraine, par exemple sur son propre territoire, ou chez ses voisins au Canada, en Amérique latine. Simplement, une opportunité immédiate se trouve ici et maintenant en Ukraine, d’échanger la sécurité contre ces ressources. La paix contre les métaux.
Est-ce un accord qui soutient aussi les intérêts de l’Ukraine ?
On ignore toujours de nombreux détails de cet accord, mais il peut être bon pour Volodymyr Zelensky. Parce que s’engager dans une mine, c’est investir dans les routes, dans les ports qui permettent d’exporter le minerai, dans les infrastructures énergétiques qui permettent de produire l’énergie nécessaire à faire tourner les mines… C’est aussi l’investissement dans la ressource humaine qui permet de former des emplois ukrainiens. La question, c’est de savoir qui va porter l’effort et qui va récupérer les bénéfices et à quelle proportion ? C’est ici que Volodymyr Zelensky va devoir se montrer ferme pour que l’accord soit juste et équitable.
Le deuxième paramètre intéressant pour l’Ukraine, c’est qu’aucun minerai ne devrait sortir du pays pour aller vers les Etats-Unis sous le mandat de Trump. Le temps minier est très long. Il se sera déjà écoulé 10 à 15 ans entre l’arrivée des Américains, la mise en place d’un modèle économique viable et l’extraction des premiers métaux. Ensuite, il faut ajouter la même durée pour l’exploitation de la mine. Cela annonce une installation américaine dans cette zone stratégique pour les trois prochaines décennies à venir au bas mot. Enfin, installer un outil minier de dernière génération, complexe, évolué, robotisé, avec toutes les infrastructures nécessaires, coûte des dizaines ou des centaines de milliards de dollars. Les Etats-Unis n’investiront pas cette somme dans un contexte politique instable, avec des troupes russes bataillant à chaque coin de rue. Tout cela implique une stabilité géopolitique. La mine ne peut pas venir sans la paix. Les Américains devront la garantir sur le long terme. Zelensky lie son destin à celui des Américains.
L’Europe, qui manque de réserves de métaux critiques, aurait-elle pu nouer ce type d’accord ? Quelle est sa stratégie à ce sujet ?
Les Européens ont toujours su qu’il y avait des réserves potentiellement disponibles en Ukraine. D’ailleurs, des discussions sur des accords de coopération autour du lithium avaient eu lieu. Zelensky sait toutefois que les Européens rechignent à exploiter des mines sur le continent, en raison des problématiques sociales et environnementales. Il faut creuser un énorme trou dans le sol, ce qui a toujours un impact sur la biodiversité, sur l’artificialisation des sols. Ensuite, le raffinage demande l’utilisation de produits chimiques, de solvants. Parfois, quand cela est mal fait, des rejets d’eaux usées non-traités peuvent se retrouver dans la nature… Néanmoins, Zelensky y voit un levier de reconstruction pour son pays. Il s’engouffre dans la brèche en signant avec les Etats-Unis.
Quant à L’Europe, oui, elle a une stratégie. L’UE a mis en place en 2024 le Critical Raw Materials Act, qui établit la liste des 34 métaux critiques, et des objectifs chiffrés non contraignants à 2030. Selon eux, 10 % de ses besoins devront être issus de ressources extraites de notre sous-sol, dans les 27 pays de l’Union. Quelque 40 % proviendront de matières premières raffinées sur ce même territoire. Le troisième objectif, c’est que 25 % des besoins en métaux critiques proviennent du recyclage.
Pour résumer, il s’agit d’une part de réouvrir des mines en Europe, puis d’aller chercher les minerais chez les autres pour les raffiner chez nous, grâce à une diplomatie minérale active. Cela passe par des accords avec l’Australie, le Canada, le Chili, la Mongolie, la RDC, entre autres, afin de sécuriser des fournitures de minerais, présentes et futures. Et ainsi, comme les Etats-Unis, diversifier ces approvisionnements de la Chine.
L’Europe a pris conscience du sujet. Mais, comme évoqué plus tôt, le temps minier est long. Se détacher d’une dépendance qui remonte à un quart de siècle est difficile. Surtout quand il faut songer à ouvrir des mines sur son propre territoire. Pour ne citer que lui, le projet Emili (Imerys), dans l’Allier, génère beaucoup de tension en France. Est-ce que les populations locales vont accepter de voir une mine s’ouvrir en bas de leur jardin pour qu’on puisse fabriquer des voitures électriques qui roulent dans des zones à faible émission à Paris ?
Les pays du Sud global comprennent parfaitement nos faiblesses, celles de ne pas vouloir produire ces minerais nous-mêmes.
Guillaume Pitron
On le comprend, la production de minerais rares va se monnayer de plus en plus cher…
C’est tout l’objectif des pays producteurs. De ne pas être les dindons de la farce de la transition énergétique, des victimes d’un néocolonialisme vert. L’objectif est de bien négocier leurs accords de partenariat à l’image de l’Ukraine. Qui va payer quoi ? Qui va recevoir quelles royalties associées aux produits miniers ? L’autre question est de savoir comment le produit va être transformé. Est-ce que ces pays vont juste produire le minerai et l’envoyer pour transformation dans les pays occidentaux, en Europe ou aux Etats-Unis ? Ou est-ce qu’ils vont vouloir produire non pas du minerai, mais du métal, voire de l’aimant permanent et in fine les batteries de voitures électriques ? C’est ce qu’ont fini par faire les Chinois. Tout l’enjeu est de savoir à quel stade de transformation le minerai va être exporté. Ce sont les débats qui surgissent actuellement.
Les pays du Sud global comprennent parfaitement nos faiblesses, celles de ne pas vouloir produire ces minerais nous-mêmes. La géopolitique des énergies vertes, c’est quelque part ce rapport de force qui s’amorce entre pays producteurs et pays acheteurs autour de la transformation des métaux et du juste partage des immenses richesses tapies sous nos terres – mais qui ne sont que des richesses qu’à condition d’être exploitées et transformées.
Existe-t-il des métaux, en particulier, sur lesquels la tension va encore s’accroître ?
A date, les besoins en lithium pour tous les métaux des batteries vont être considérables. Lithium, nickel, cobalt, manganèse sont des éléments clés. Le graphite, également, qui est un minerai très important pour ces mêmes outils. On peut également évoquer les métaux des moteurs de voitures électriques qui contiennent des terres rares. Même chose dans les éoliennes de forte puissance. Le cuivre est enfin crucial, car c’est un métal conducteur d’électricité qui sert à construire les kilomètres de lignes à haute tension et de lignes électriques. On perçoit déjà un scénario de pénurie possible, parce que la production n’arrive pas à suivre la hausse de la demande. La question demeure toutefois complexe. Car même si l’on connaît nos besoins de demain, quelle sera l’évolution des chimies ?
Depuis des années, les scientifiques cherchent des substituts afin de se passer de certaines matières premières. L’exemple le plus probant est celui de ces batteries classiques de voitures, à base de lithium, de manganèse, mais aussi de cobalt et de nickel ; ces deux derniers étant les plus critiques pour l’approvisionnement. La meilleure façon de s’en passer a été découverte avec la batterie dite “LFP” : lithium-fer-phosphate. Celle-ci a toujours besoin de lithium, mais elle a besoin d’autres matériaux, fer et phosphate, beaucoup plus abondants dans l’écorce terrestre que le cobalt et le nickel. Dès lors, on substitue et on règle un problème à la racine. Mais cela ne fonctionne pas dans tous les domaines. Par exemple, les substituts de terres rares, une famille de métaux très spécifiques, manquent toujours.
Le recyclage est-il une opportunité crédible pour minimiser ces dépendances ?
Oui, preuve en est l’objectif de 25 % de nos besoins en métaux critiques issus du recyclage à l’horizon des cinq à six prochaines années, ce qui est quand même une part considérable. Le recyclage doit être, et sera, une alternative à la mine, qui permettra de diversifier nos approvisionnements. Mais une fois de plus, il s’agit d’une stratégie de long terme. Le procédé nécessite avant tout de la matière disponible. Pour les batteries de voiture, le lithium à recycler est neuf et ne sera pas rendu à l’économie circulaire pour recyclage avant d’avoir passé 10 ans dans un véhicule. Cette immobilisation de la matière peut rendre difficiles à atteindre les objectifs que j’ai mentionnés. Il faut par ailleurs avoir un modèle économique, car cela coûte parfois plus cher de recycler que de se resservir à la mine.
Ces problèmes d’approvisionnement ont-ils été globalement sous-estimés, notamment en France et en Europe ?
Oui, absolument. Car nos gouvernements se sont concentrés pendant des décennies sur l’aval de la chaîne de valeur, pensant que l’on aurait demain des entreprises sans usine et des cadres produisant du travail à très haute valeur ajoutée pour réaliser des produits finis, pendant que les pays du Sud global s’occuperaient de l’amont. On a dans le même temps perdu cette culture, ce rapport aux matériaux de base. Cela nous est revenu en pleine figure en 2011, quand la Chine a annoncé un embargo informel sur les terres rares. S’en est suivie une série de petits chocs minéraux. Le gallium ici, le graphite par là, l’antimoine, le germanium à tel endroit, qui, tout d’un coup, nous ont fait comprendre que nous étions dépendants de nombreux métaux. Trump, avec son accord avec l’Ukraine, nous apporte aussi cette opportunité de nous réveiller. Le monde vert, virtuel et zéro impact est un monde où nos besoins en pétrole se transforment en besoins en métaux.
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