* . * . * .

Manifestations en Turquie : pourquoi l’avenir du pays se joue maintenant


Un cercueil, symbolisant la démocratie turque, porté par des manifestants. C’est l’image, récurrente, des protestations qui rassemblent des centaines de milliers de Turcs depuis l’arrestation d’Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et principal rival du président islamo-nationaliste Recep Tayyip Erdogan, le 19 mars, sur des accusations de “fraudes” et de “corruption”. A Istanbul, mais aussi dans d’autres villes du pays, y compris les plus conservatrices, des Turcs révoltés et inquiets se mobilisent pour empêcher que le pays ne bascule définitivement dans l’autoritarisme.

Dimanche 23 mars, le jour même de son incarcération, Ekrem Imamoglu devait être désigné candidat du principal parti d’opposition, le CHP, laïque et nationaliste, à l’élection présidentielle. Le scrutin n’est prévu qu’en 2028, mais cette nomination visait à le protéger des procédures judiciaires qui se multipliaient à son encontre, alors qu’il est considéré dans les enquêtes d’opinion comme le seul capable de battre Erdogan dans les urnes. “Si l’on ne fait rien maintenant, nous ne pourrons plus revenir en arrière, les élections n’auront plus aucun sens et nous deviendrons une dictature”, s’inquiète Ahmet, un ingénieur de 42 ans, venu protester devant la mairie d’Istanbul à l’appel de l’opposition qui y convoque ses troupes chaque soir. “Le pouvoir est dans une dérive autoritaire complète, mais si Erdogan se rêve en Poutine turc, il doit se rappeler que la Turquie n’est pas la Russie, qu’il s’agisse de l’économie ou de la société”, souligne Berk Esen, professeur de sciences politiques à l’université Sabanci d’Istanbul.

Centaines d’arrestations

L’arrestation d’Imamoglu oblige le CHP, le parti fondé par Mustafa Kemal Atatürk, à revoir sa stratégie fondée uniquement sur les élections – il avait d’ailleurs largement remporté les dernières élections locales en 2024, dépassant à l’échelle du pays l’AKP du président Erdogan. Il appelle désormais les Turcs à maintenir leur présence dans la rue, en dépit de la protestation policière et des centaines d’arrestations qui visent aussi bien les manifestants que les journalistes qui tentent de couvrir les événements. Le parti s’est aussi engagé dans une campagne de boycott, appelant ses partisans et les entrepreneurs sympathisants à ne plus financer les médias progouvernementaux à travers la publicité, et à ne plus consommer les produits des grandes marques et holdings turques proches du pouvoir. “C’est un travail de sape intéressant sachant que les classes moyennes et supérieures turques sont acquises à la cause de l’opposition, qui dispose donc d’une force de frappe économique très forte” souligne Berk Esen.

Chaque soir, la mairie de la ville est entourée d’une foule immense, composée en majeure partie de jeunes, qui entendent montrer leur soutien à Ekrem Imamoglu, réélu haut la main il y a un an, mais aussi empêcher que les autorités ne prennent possession des lieux par la force pour y nommer un “kayyum”, un tuteur, désigné par le pouvoir pour diriger la municipalité à la place de l’élu condamné, comme c’est déjà le cas dans de nombreuses mairies d’opposition à travers le pays. Masqué et affublé de lunettes de piscine pour lutter contre les gaz lacrymogènes, Ege, étudiant infirmier de 20 ans refuse de donner son nom, par peur des représailles, mais se dit prêt à défendre les lieux : “On a longtemps accusé ma génération d’être apolitique, il suffit de regarder la foule pour voir que c’est faux, s’exclame-t-il, alors que les dernières manifestations massives remontent à 2013. Je n’ai pas d’avenir dans ce pays si les choses continuent ainsi, l’économie va mal, nos libertés sont attaquées sans cesse et maintenant on nous retire même le droit de choisir notre candidat”.

Erdogan a pris un risque en tentant de se débarrasser de son rival n° 1. Mais il a sans doute pensé qu’une fenêtre de tir historique se présentait. A l’international, l’arrivée de Donald Trump, “mon ami, mon frère”, comme il l’appelle, à la présidence américaine lui garantit, espère-t-il, la bienveillance de Washington. Par ailleurs, dans un contexte où les prises de position du nouveau président américain sur la guerre en Ukraine, l’Otan, ou l’Union européenne préoccupent les Européens, ces derniers pourraient chercher à ménager Turquie, qui dispose de la seconde armée de l’Otan, pour éviter de la pousser dans les bras de Moscou. Un danger dont l’opposition turque est consciente : “L’Europe ne doit pas abandonner ses valeurs, a déclaré le président du CHP, Özgür Özel. Elle a déjà fait des marchandages avec Erdogan pour qu’il garde les migrants, désormais elle ne doit pas, au nom des inquiétudes sur sa sécurité, sacrifier la démocratie turque.”

Sur le plan intérieur, le Reis est parvenu fin février à obtenir du fondateur emprisonné de la guérilla Kurde du PKK, Abdullah Öcalan, qu’il appelle à abandonner les armes et à dissoudre l’organisation. Il a par la suite entamé des tractations avec le parti prokurde DEM pour obtenir son soutien au moins partiel, fragilisant le bloc d’opposition. “La paix tant souhaitée ne peut aboutir qu’avec l’adhésion d’une majorité de la société et dans un contexte démocratique, considère pourtant Mithat Sancar, député du DEM. Malheureusement, le pouvoir, qui devrait multiplier les ouvertures démocratiques, fait l’exact inverse et intensifie la répression et les arrestations illégales.”

Des questions urgentes et existentielles pour l’opposition

Si le DEM a fait en partie machine arrière et s’indigne de l’arrestation d’Imamoglu, élu en partie grâce aux voix des Kurdes stambouliotes, les provinces majoritairement kurdes du pays restent à l’écart du mouvement de contestation. Dimanche 23 mars, alors que le CHP maintenait son appel au vote pour la désignation d’Imamoglu comme candidat, récoltant 15 millions de signatures dans la journée et appelait à manifester le soir, des dizaines de milliers de Kurdes d’Istanbul s’étaient réunis, à quelques kilomètres de la mairie, pour fêter Newroz, le nouvel an Kurde. A l’issue des festivités, ils sont peu nombreux à être allés rejoindre les protestations, découragés sûrement par les slogans nationalistes et les déclarations très droitières de certains responsables du CHP.

De nombreuses questions, urgentes et existentielles se posent à l’opposition turque : comment maintenir un bloc réunissant la gauche radicale et une partie de l’extrême droite laïque, les Turcs et les Kurdes, et convaincre les indécis de rejoindre le mouvement ? Comment maintenir sa présence dans les rues face à la répression sans précipiter une escalade de la violence ? Comment, surtout, éviter le coup de grâce à la démocratie turque, qui a déjà un genou à terre ? L’avenir du pays se joue maintenant.




Source
Exit mobile version