Depuis une dizaine d’années, l’espérance de vie ne progresse plus, ou marginalement. Les démographes clament qu’en matière de longévité, l’Homme a sans doute atteint ses limites biologiques. Peut-être pourra-t-on rester un peu plus longtemps en bonne santé, mais allonger la durée de notre existence ? Certainement pas. Plus aucun spécialiste n’imagine que l’on puisse renouer avec la forte progression des décennies précédentes…
Ces quelques lignes pourraient tout à fait s’appliquer à la période actuelle. En réalité, elles portent sur les années 1960. L’épisode a été largement effacé de notre mémoire collective, mais l’époque « yé-yé » a été marquée par une stagnation de l’espérance de vie similaire à celle que nous connaissons actuellement. « Dans la foulée, les premiers ordinateurs sont arrivés dans les instituts nationaux de statistique, qui ont commencé à produire beaucoup de données sur la population, et à établir des projections. En 1964, 1970, 1976 et 1986, celles-ci resteront calées sur l’absence d’augmentation de la durée de la vie constatée entre 1960 et 1970 et ne prévoiront aucune nouvelle amélioration », raconte le démographe Jean-Marie Robine, directeur de recherche émérite à l’Inserm. En 1980, un article paraît même dans le New England Journal of Medicine, la plus prestigieuse des revues médicales, démontrant que personne ou presque ne pourrait survivre au-delà de 100 ans.
Les faits donneront tort aux experts d’alors. « En réalité, dès le début des années 1970, l’espérance de vie recommence à gagner trois mois par an. Il s’agira d’une croissance continue, qui va durer pendant quarante ans, mais les démographes vont mettre plusieurs années à s’en rendre compte et à l’intégrer dans leurs modèles », rappelle Jean-Marie Robine. La durée de vie moyenne va encore s’allonger d’une dizaine d’années sur la période, et le nombre de personnes survivant au-delà de 100 ans ne va cesser d’augmenter – ils sont environ 30 000 aujourd’hui en France.
Un élastique de plus en plus difficile à étirer
Des progrès qui se sont brutalement arrêtés au milieu des années 2010. « A un moment, le Covid avait brouillé l’analyse, mais en 2023 et 2024 nous avons retrouvé les mêmes valeurs d’espérance de vie qu’en 2019 ou 2014. Cela a confirmé ce que l’on soupçonnait déjà depuis quelque temps, à savoir que nous connaissons une nouvelle période de stagnation de l’âge moyen au décès », résume Jean-Marie Robine. Qu’en sera-t-il demain ? A-t-on cette fois réellement atteint les limites biologiques de la vie humaine, ou peut-on espérer de nouveaux progrès ? A défaut de prolonger indéfiniment nos existences, la science va-t-elle au moins nous aider à rester en bonne santé plus longtemps qu’aujourd’hui ? C’est à ces questions que la dizaine de spécialistes réunis par l’Express le 10 mars dernier au théâtre du Rond-Point à Paris ont tenté de répondre, à l’occasion de la première édition de notre grand colloque « Sciences et santé », consacrée cette année au « bien vieillir ».
« La réalité, c’est que nous n’avons cessé au cours des dernières décennies de nous éloigner de la limite naturelle de la longévité humaine, qui se situe probablement quelque part entre 30 et 60 ans, rappelle S. Jay Olshansky, démographe et professeur à l’université de l’Illinois, à Chicago. Si l’on supprimait toutes les interventions médicales dont nous bénéficions, nous vivrions des dizaines d’années de moins qu’aujourd’hui. Mais c’est comme avec un élastique : plus il s’allonge et plus il devient difficile de l’étirer davantage. » Nos médecins, régulièrement, nous réparent, accroissant ainsi notre la durée de nos existences. Ils savent abaisser notre taux de cholestérol et dilater nos artères quand cela s’avère nécessaire, combattre les infections, lutter contre les excès de sucre dans le sang, et même, de plus en plus souvent, maîtriser les cellules qui prolifèrent de façon anarchique. Les maladies qui fauchaient trop souvent nos grands-parents ou arrière-grands-parents dans la fleur de l’âge surviennent plus tard, se transforment en pathologies chroniques, et ne nous empêchent plus de vivre.
Grâce aux progrès médicaux, les décès avant l’âge de 75 ans, voire de 80 ans, sont devenus de moins en moins fréquents. « En revanche, depuis une dizaine d’années, les taux de mortalité après 85 ans ne diminuent plus. Les médecins se heurtent à un phénomène qu’ils ne savent pas traiter : la fragilité des sujets très âgés », constate Jean-Marie Robine. Cette vulnérabilité les rend plus sensibles aux virus, aux coups de chaleur, aux vagues de froid ou aux chutes. S’en suivent alors des pathologies en cascade, menant à l’hospitalisation puis au décès. Pour abattre ce véritable mur auquel est confronté aujourd’hui le corps médical, de nouvelles armes s’avèrent nécessaires. « Il ne s’agit plus de lutter contre les pathologies liées à l’âge au fur et à mesure de leur apparition, mais de s’attaquer directement au vieillissement lui-même », résume Jean-Marc Lemaître, codirecteur de l’Institut de médecine régénérative et biothérapies de Montpellier et auteur de Décider de son âge (Allary éditions).
La bonne nouvelle, c’est que les scientifiques comprennent de mieux en mieux les processus délétères à l’œuvre dans nos organismes au fil du temps qui passe. « C’est une première étape pour mettre au point des outils d’intervention. Beaucoup d’argent est investi dans ce domaine et de nombreux essais cliniques se trouvent en cours, ce qui laisse espérer des avancées importantes d’ici cinq à dix ans », estime Venki Ramakrishnan, auteur du remarquable Why we die, attendu en français aux éditions Odile Jacob dans les prochains mois. Encore faut-il réussir à distinguer les fausses promesses et les vrais progrès. Dans son livre, ce biologiste reconnu, co-lauréat du prix Nobel de chimie en 2009, dénonce les exagérations et les scandales qui ont émaillé ces dernières années les recherches sur le vieillissement. « Un certain nombre de chercheurs continuent de défendre leurs hypothèses alors même qu’elles ont été invalidées. Il y a beaucoup de confusion dans l’esprit du public autour de ce qui est démontré, et de ce qui ne l’est pas », souligne-t-il.
L’enthousiasme suscité un temps par la DHEA (une hormone stéroïdienne) ou par les antioxydants comme le resvératrol, les discours des transhumanistes qui prétendaient « tuer la mort » ou les excès de Bryan Johnson, ce millionnaire américain qui teste sur lui-même un protocole anti-âge de son invention, ont décrédibilisé le secteur. Nous nous trouvons pourtant bien à un tournant. « Pour la première fois, nous pouvons envisager de ralentir le vieillissement, voire d’en prévenir certains aspects », assure Venki Ramakrishnan.
Des médicaments antiâge déjà testés sur l’homme
Parmi les mesures les mieux évaluées se trouve la restriction calorique, qui allonge la durée de la vie de toutes les espèces sur lesquelles elle a été testée. Les scientifiques cherchent aujourd’hui des molécules capables de mimer ses effets sans nous imposer un régime aussi drastique que celui appliqué aux animaux de laboratoire (30 % de nourriture en moins). « Des résultats intéressants ont été obtenus avec la rapamycine, un médicament immunosuppresseur. Malheureusement, il rend plus sensible aux infections. Il faudra donc trouver une alternative plus sûre », détaille Venki Ramakrishnan. Autre idée en vogue, le transfert de sang « jeune » qui, chez l’animal, ralentit le vieillissement. Plutôt que d’imaginer des transfusions sanguines, les scientifiques cherchent là aussi à identifier les facteurs sanguins favorables à l’origine de ces bénéfices, pour en faire des traitements.
Mais les pistes les plus prometteuses – et les plus avancées – concernent les médicaments sénolytiques. Ils visent à éliminer les cellules sénescentes de nos organismes : ni vivantes ni mortes, elles s’accumulent au fil du temps et endommagent les tissus sains. « En laboratoire, ces médicaments font gagner 30 % d’espérance de vie aux animaux », constate Jean-Marc Lemaître, qui teste aujourd’hui la possibilité de combiner cette technique avec une autre piste plus fascinante encore, la reprogrammation cellulaire. Une perspective rendue possible par les travaux du Prix Nobel Shinya Yamanaka. Ce Japonais a ramené des cellules de peau ou de sang au stade de cellules souches pluripotentes, proches de celles de l’embryon.
Différentes équipes, dont celle de Jean-Marc Lemaître, ont testé cette méthode pour « rajeunir » des organismes : « On lance le processus, mais on l’interrompt bien avant le stade embryonnaire. L’objectif est d’effacer les marques de vieillissement, tout en gardant l’identité des cellules. » Les souris ainsi traitées gagnent aussi jusqu’à 30 % de vie en bonne santé, sans maladie du vieillissement. Il s’agit toutefois d’animaux modifiés génétiquement, une méthode qu’il paraît inenvisageable d’appliquer sur l’Homme. Mais Jean-Marc Lemaître imagine déjà une solution : utiliser des ARN messagers, comme dans les vaccins anticovid, mais qui pousseraient cette fois les cellules à se « reprogrammer ». Science-fiction ? Pas du tout : il teste déjà cette technologie sur des cellules de peau…
En attendant que ces recherches aboutissent, toutes les données accumulées par les chercheurs sur les effets de l’âge ces dernières années peuvent déjà nous aider à rester en bonne santé le plus longtemps possible. Pour cela, nul besoin de céder aux sirènes de pseudo-thérapeutes, nombreux à tenter de vendre des compléments alimentaires (inutiles) ou des cures de jeûne (souvent dangereuses) : « D’expérience, nous voyons que les seniors sont particulièrement visés par les promoteurs de ces pratiques. Leurs proches ne doivent pas hésiter à intervenir face aux risques d’arnaques et de dérives », rappelle le Dr Pierre de Bremond d’Ars, médecin généraliste et président du collectif No Fakemed. Recourir à d’inutiles thérapies alternatives serait d’autant plus regrettable que les scientifiques connaissent bien, aujourd’hui, les méthodes efficaces pour conserver la forme.
Lutter contre les effets du stress et de l’isolement social
Nul secret : éviter le tabac et l’alcool, pratiquer une activité physique et lutter contre la sédentarité, s’alimenter sainement, bien dormir. « Ma grand-mère me donnait déjà ces conseils, sourit Venki Ramakrishnan. Mais aujourd’hui, grâce à la biologie moléculaire, on commence à comprendre pourquoi ils sont efficaces. » A cela s’ajoute la lutte contre les effets du stress, en particulier quand il est induit par l’isolement social. « Je suis persuadé qu’avoir des objectifs dans la vie, s’impliquer dans des projets, préserver une communauté autour de soi aide à rester en meilleure forme », poursuit le biologiste.
Bien sûr, tout cela peut ne pas suffire, et c’est la raison pour laquelle les taux de cholestérol et de glycémie (sucre dans le sang) doivent être régulièrement contrôlés, une fois passée la quarantaine. Demain, des tests encore plus précis, basés sur l’analyse des centaines de protéines retrouvées dans notre sang, détermineront à quel rythme nos différents organes vieillissent, et aideront à prendre les mesures appropriées. D’ici là , sur un autre plan, des outils de surveillance se développent afin de prévenir l’entrée dans la dépendance. En France, le Pr Bruno Vellas, spécialiste du vieillissement, a ainsi créé en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé un programme destiné à aider les seniors à évaluer régulièrement leurs capacités et à compenser toute perte.
Reste qu’une prévention efficace ne peut reposer uniquement sur la bonne volonté individuelle. Au contraire, elle devrait impliquer toute la société, à travers les politiques publiques mises en place au niveau des villes ou de l’Etat, pour faciliter les changements de comportement. Il s’agit d’encourager les déplacements à pied et l’activité physique, ou d’aider à comprendre comment mieux se nourrir, par exemple en privilégiant les aliments bien notés au Nutri-Score. Il s’agit aussi d’adapter l’environnement aux besoins des plus âgés, afin qu’ils continuent à sortir de chez eux sans crainte : installer des bancs dans les rues, abaisser les trottoirs, allonger la durée des feux piétons… « Tout cela dépasse largement le champ de compétences du seul ministère de la Santé », martèle la Pr Agnès Buzyn, présidente du think tank Evidences, et ancienne ministre. Seule solution selon cette spécialiste pour impliquer tout le gouvernement : créer un poste de délégué interministériel à la prévention, ou à défaut réunir un comité interministériel. Une telle instance existe déjà mais elle est inactive depuis… 2019. Le bien-vieillir peut attendre.
L’Express a organisé le 10 mars au théâtre du Rond-Point son premier colloque Sciences et santé. Intitulée « Bien vieillir : les promesses de la science », cette édition a réuni une dizaine d’experts (démographes, biologistes, médecins, politiques…) pour deux heures de débats. Les analyses et citations reprises dans ce dossier sont tirées de leurs présentations, ainsi que des nombreux échanges préparatoires menés avec les équipes de L’Express en amont de l’événement.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/comment-vivre-longtemps-en-bonne-sante-les-conseils-de-la-science-pour-bien-vieillir-V7BJIBAZUVBQFG3C2KRQ4ENMUM/
Author : Stéphanie Benz
Publish date : 2025-05-04 15:00:00
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