« Donald Trump est en train de mettre fin à 80 ans d’alliance occidentale » : l’alerte de Robert Kaplan

« L’Allemagne des années 1930 était fragmentée en Länder interconnectés. Une crise dans l’un pouvait rapidement se propager aux autres. Notre monde aujourd’hui est dans la même situation : nous sommes plus connectés que jamais à bien des égards, et pourtant les crises se succèdent. Un conflit au Moyen-Orient peut désormais provoquer une crise intérieure aux Etats-Unis, à un degré autrefois inimaginable. » C’est en ces termes aux accents presque prophétiques que Robert D. Kaplan nous décrivait, l’an passé, son dernier ouvrage Waste Land : A World in Permanent Crisis (non traduit). Il y établissait un parallèle entre le désordre géopolitique contemporain et le destin cataclysmique de la République de Weimar.

Les répercussions de l’opération américaine lancée en Iran le 28 février ont largement dépassé les frontières de ce pays de quelque 91 millions d’habitants, se faisant sentir jusqu’aux Etats-Unis, où Donald Trump tente désespérément de trouver une porte de sortie. Le président américain risque ainsi de tomber dans un piège bien connu, prévient cet expert du Foreign Policy Research Institute : la malédiction des « guerres de taille intermédiaire », sans doute la configuration la plus périlleuse pour une puissance comme les Etats-Unis. L’auteur à succès, réputé autant pour la pertinence de ses analyses géopolitiques que pour son image de « prophète du chaos », en détaille les mécanismes dans un entretien accordé à L’Express. Il déplore également que Donald Trump, par ses déclarations et ses prises de position à l’égard de l’Otan, soit « en train de mettre fin à 80 ans d’alliance occidentale ».

L’Express : Dans votre dernier ouvrage, Waste Land, vous expliquiez que nous vivons dans une sorte d’immense République de Weimar, un monde interconnecté, mais sans véritable gouvernance, où chaque pays est lié aux autres de manière si profonde qu’une crise en un seul endroit peut déclencher un effet domino aux conséquences presque universelles. La guerre en Iran s’inscrit-elle aujourd’hui dans ce tableau ?

Robert Kaplan : Elle s’y inscrit pleinement. La guerre en Iran a eu des répercussions dans toutes les régions du monde et accentue les dynamiques à l’œuvre que j’analysais dans Waste Land. La fermeture du détroit d’Ormuz, par exemple, entraîne des conséquences majeures sur les prix du pétrole et sur le transport maritime à l’échelle mondiale. Par ailleurs, les combats affectent profondément l’ensemble du Moyen-Orient. Dans le même temps, ce sujet alimente une discussion commune à l’échelle globale. Le monde apparaît ainsi comme un système instable, « à la Weimar », passant d’une crise à une autre. Et la guerre en Iran est loin d’être terminée : le cessez-le-feu accepté par Donald Trump le 7 avril demeure extrêmement fragile, même si je reste toujours ouvert aux surprises.

C’est-à-dire ?

Le régime iranien a détruit sa monnaie, il y a très peu d’eau potable, très peu d’électricité, et le quotidien y est épouvantable. Si le régime du chah était resté en place, l’Iran serait aujourd’hui comparable à la Corée du Sud, avec l’une des économies les plus dynamiques au monde et une classe moyenne prospère.

Ce n’est pas une prédiction, mais malgré toutes les erreurs de Trump, je reste convaincu que le régime pourrait devenir insoutenable à court et moyen terme, et que nous pourrions assister à une reprise des manifestations de masse. Mais elles n’auront pas lieu maintenant, parce que les propos scandaleux de Trump sur la destruction de la civilisation perse ont eu pour effet de rallier tout le pays derrière le régime. Cela ne durera probablement pas. Nous allons sans doute traverser une période avec davantage de combats puis la guerre prendra fin, la vie reprendra en Iran, et puis brusquement il pourrait y avoir une nouvelle vague de manifestations. Mais il faut faire preuve de patience à cet égard. Et le fait d’avoir justifié la guerre par la nécessité d’un changement de régime est clairement une erreur.

Vous avez récemment publié un papier dans Foreign Affairs dans lequel vous expliquez qu’en Iran, Donald Trump « risque de tomber dans un piège bien connu : la malédiction des guerres de taille intermédiaire. » De quoi s’agit-il ?

Tout d’abord, laissez-moi définir ce que j’entends par « guerres de taille intermédiaire ». C’est un type de guerre particulièrement fréquent chez les grandes puissances et les empires. Ce n’est pas une petite opération de sauvetage ou une guerre limitée, comme l’invasion du Panama en 1989, le renversement du régime sur l’île caribéenne de la Grenade en 1983. Toutes ces interventions étaient de faible ampleur, tout comme celles en Bosnie et au Kosovo. A l’autre extrême, vous avez les grandes guerres : la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale. Les démocraties de masse gèrent très bien ces deux types de conflits, les petites guerres comme les grandes. Ce qu’elles ne parviennent pas à gérer, en revanche, ce sont ce que j’appelle les guerres de taille intermédiaire : le Vietnam, l’Irak, l’Afghanistan, etc. Ce sont des conflits suffisamment importants pour provoquer d’immenses bains de sang mais pas assez pour mobiliser l’ensemble du front intérieur, tout le pays.

Ainsi, les empires ou les superpuissances se retrouvent à combattre avec une main attachée dans le dos : elles ne peuvent pas se donner à fond, et pourtant elles causent des destructions massives et subissent de vraies pertes. J’avais averti, il y a quelques semaines dans la revue Foreign Affairs, que Trump risquait de transformer la guerre en Iran, initialement limitée, en une guerre de taille intermédiaire. Et c’est en partie ce qui s’est produit au moment du cessez-le-feu intervenu cette semaine.

« Entrer en guerre peut être facile ; en sortir est beaucoup plus difficile », avez-vous écrit. Donald Trump peut-il encore sortir de cette guerre par le haut ?

Cela dépend. Comme je l’ai déjà dit, je ne pense pas que le régime des mollahs ait un avenir durable. A terme, il y aura un changement mais je ne suis pas certain que Trump en tirera le mérite, car cela pourrait ne se produire que dans un an, et à ce moment-là, on se demandera encore : quel était le but de cette guerre ? Parce que ce qui finira par provoquer un changement de régime, ce ne sera pas la guerre, mais les problèmes de fond : le manque de nourriture, d’électricité, d’eau, tous ces problèmes du quotidien qui finiront par mettre la population hors d’elle. Donc je ne suis pas sûr que Trump puisse sortir de ce conflit avec sa crédibilité intacte, compte tenu de ses déclarations et du fait qu’il n’a pas expliqué de manière cohérente cette guerre au peuple américain.

Rappelons au passage que sa crédibilité était déjà très entamée avant même le début de la guerre. Et la forte hausse des prix du pétrole n’a pas seulement une dimension internationale, elle a aussi des conséquences sur la politique intérieure américaine. Cela va rendre plus difficile pour lui de bien s’en sortir lors des élections de mi-mandat en novembre prochain. Parce que ce qui préoccupe vraiment les classes populaires et les gens modestes, c’est le prix de l’essence pour leur voiture.

Donald Trump a laissé entendre que les Etats-Unis pourraient envisager de quitter l’Otan face au manque de soutien militaire des Européens. Une Otan sans les Etats-Unis est-elle un scénario envisageable et viable ?

Chaque fois que Trump évoque une sortie de l’Otan, il en dégrade l’importance même. Donc même sans quitter l’Otan, le simple fait d’en parler la fragilise. Pendant près de 80 ans, il a existé une véritable alliance occidentale, entre les Etats-Unis, l’Europe et le Japon, mais surtout entre les Etats-Unis et l’Europe. Et cette période, sous Donald Trump, est en train de prendre fin. Ce qui est intéressant dans cette guerre, c’est le faible degré d’implication de l’Europe. Et je ne parle pas seulement du fait que les dirigeants européens se sont opposé à la guerre. Je veux dire que dans les guerres précédentes où les Etats-Unis étaient engagés, ils positionnaient des armements, des avions de combat et d’autres matériels militaires dans des pays membres européens de l’Otan pour soutenir l’effort de guerre. Dans celle-ci, cela ne s’est pas produit. Il y a peut-être eu un peu de ce type de déploiement au Royaume-Uni, mais cela est resté très limité.

L’Europe est restée largement à l’écart, et, pour la première fois, les Etats-Unis ont déployé une quantité importante d’armements en Israël, notamment sur des bases aériennes israéliennes. Si l’on regarde l’histoire, on voit à quel point c’est unique. Lors de la guerre du Golfe de 1990-1991, l’administration Bush père avait fait de grands efforts pour tenir Israël à l’écart de la guerre, suppliant les Israéliens de ne pas répondre aux attaques de missiles irakiens, de laisser les Etats-Unis gérer ça. Ils ne voulaient pas du tout qu’Israël soit engagé dans la coalition. C’est donc un revirement à 180 degrés complet. Et l’Europe a été affaiblie par cette guerre : même si celle-ci se solde par un échec, comme tout semble l’indiquer, l’alliance euroaméricaine a été encore davantage fragilisée par les modalités mêmes de sa logistique militaire.

Qu’avez-vous pensé de la réaction des Européens qui, sur l’Iran, n’ont pas cédé aux exigences de Donald Trump qui les invitaient à ouvrir leur espace aérien et leurs bases ?

Rappelez-vous que la réaction française et allemande à la guerre en Irak en 2003 avait elle aussi été négative. Et le seul pays européen à avoir participé était le Royaume-Uni. Mais, en même temps, ils ont conservé leur respect pour George W. Bush et ont coopéré avec lui de nombreuses façons. Et Bush n’a jamais parlé d’un affaiblissement de l’Otan, il y était très favorable. Donc le fait que la France et l’Allemagne n’aient pas participé à la guerre en Irak n’a eu qu’un effet limité sur l’alliance américano-européenne. Mais le contexte de la guerre en Iran est différent, parce que les Européens ont été très méfiants et très négatifs à l’égard de Trump avant même le début de cette opération. Donc le fait qu’ils se prononcent tous contre la guerre a un effet aggravant, un effet plus négatif que ce qui s’est passé en 2002-2003.

« Le monde est plus sûr qu’avant le début de la guerre » en Iran a récemment déclaré le Secrétaire Général de l’Otan Mark Rutte sur CNN, ajoutant que cela était « grâce au leadership » de Donald Trump. Partagez-vous son analyse ?

Ce qu’il avait probablement en tête, c’est que le potentiel balistique de l’Iran a été sérieusement affaibli, que sa marine a été pratiquement détruite, que les plus hauts responsables de son leadership ont été éliminés et qu’il fonctionne désormais avec des responsables de second rang. Et ces derniers ne sont jamais aussi efficaces que les premiers lorsqu’il s’agit de gérer des crises. Quant à l’idée que le monde serait plus sûr aujourd’hui, j’ai de sérieux doutes là-dessus. Parce que le Moyen-Orient est clairement moins stable qu’auparavant. Et il y avait eu une dégradation sérieuse du potentiel nucléaire et balistique iranien lors de la guerre de juin dernier. Il n’y avait donc aucune raison de déclencher ce nouveau conflit.

L’intervention en Iran affaiblit-elle ou, au contraire, renforce-t-elle la Russie ? Les analyses divergent…

Le contexte lui est favorable sur le court terme parce que cela a fait monter les prix du pétrole de façon spectaculaire et la Russie est un pays exportateur de pétrole. Mais cela l’affaiblit aussi, parce que cela montre à quel point l’Ukraine peut être un allié précieux, notamment grâce à son expertise dans la fabrication de drones et autres. Je pense toujours – comme je l’ai souligné dans mon livre Waste Land – que le régime russe est en sursis. Chaque mois supplémentaire de guerre en Ukraine affaiblit la capacité de la Russie à projeter sa puissance dans le Caucase, en Asie centrale, en Sibérie, en Extrême-Orient russe. L’empire russe s’affaiblit sous nos yeux. Il est fragilisé par ce conflit qui dure maintenant quatre ans, soit la même durée que la Première Guerre mondiale.

Poutine est en train de perdre un allié en Iran, puisqu’il n’a pas été capable de le défendre. C’est un point crucial, et c’est aussi, indirectement, une conséquence de la guerre en Ukraine. Poutine est aujourd’hui moins préoccupé par l’Iran que par le fait de maintenir la Chine de son côté.

Selon vous, quel regard la Chine porte-t-elle sur l’intervention chaotique de Donald Trump en Iran ? Cette situation peut-elle avoir des répercussions sur le dossier taïwanais ?

Il y a plusieurs façons de voir les choses. Donald Trump est peut-être un piètre président, mais l’armée américaine a fait preuve de performances extraordinaires dans cette guerre. Quant à l’opération de sauvetage des pilotes américains, très peu d’armées dans le monde seraient capables de réaliser quelque chose de ce type. Et les Chinois sont de grands connaisseurs de la guerre. Ils ont étudié les guerres dans les Balkans. Ils ont étudié les deux précédentes guerres du Golfe. Ils regardent ce conflit en Iran et se disent probablement que l’armée américaine est vraiment redoutable et qu’elle possède une grande expérience des situations de guerre et des opérations, ce qu’eux, Chinois, n’ont pas. La dernière fois qu’ils ont combattu, c’était contre le Vietnam en 1979, et le résultat a été, disons, très mitigé.

Cela pourrait donc rendre les Chinois plus hésitants à tenter de s’emparer de Taïwan. Mais en même temps, Pékin se réjouit de voir les Etats-Unis détourner leur attention vers le Moyen-Orient, y consacrer des ressources et y épuiser leurs munitions. Donc cela joue dans les deux sens. Mais laissez-moi ajouter que jusqu’à présent, il est très impressionnant de voir à quel point les marchés financiers mondiaux – et même les marchés pétroliers – ont réussi à intégrer cette guerre en Iran. Vous savez, compte tenu de l’ampleur des destructions, compte tenu de la fermeture du détroit d’Ormuz… Le marché boursier américain n’a reculé que d’environ 8 à 9 %, ce qui correspond à une correction normale. Et pourtant, s’il devait y avoir une guerre d’une telle ampleur dans le Pacifique, autour de Taïwan ou en mer de Chine méridionale, les effets sur les marchés financiers mondiaux seraient bien, bien plus importants.

Au moins 300 personnes ont été tuées et plus de 1150 blessées au Liban ce 8 avril lors de frappes israéliennes massives. La plus grande offensive contre le Hezbollah et la plus meurtrière pour le Liban depuis le déclenchement de la guerre le 28 février. Quel est l’objectif de Benyamin Netanyahou ?

Les Israéliens tentent véritablement de détruire le Hezbollah une fois pour toutes. Pas seulement de l’affaiblir, pas seulement de le mettre à mal, mais de le détruire au point que l’Etat libanais puisse se rétablir et qu’Israël n’ait plus ce problème. Mais une destruction totale me semble très difficile. En revanche, la combinaison d’un Iran à la fois affaibli et appauvri et d’un Hezbollah fortement dispersé pourrait aboutir non pas à sa destruction complète, mais à une réduction de ses capacités, le rendant plus gérable pour les Israéliens.

Par ailleurs, les Israéliens pourraient occuper de manière durable le sud du Liban jusqu’au fleuve Litani. Ils l’ont déjà fait auparavant, en 1978 – on l’oublie souvent – lors de l’opération Litani, lorsqu’ils ont occupé le sud du Liban jusqu’à ce fleuve. Cela a duré un certain temps, et ils pourraient faire quelque chose de similaire aujourd’hui : ne pas revenir à la situation initiale, mais maintenir une présence dans le sud du Liban afin de rendre encore plus difficile pour le Hezbollah de lancer des attaques contre le nord d’Israël.



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Author : Laurent Berbon

Publish date : 2026-04-10 14:00:00

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