Personne, en France, ne connaît le nom de Meïr Dagan. Ce petit homme rond a pourtant conçu un des plans les plus audacieux de la géostratégie moderne : à la tête du Mossad, les services secrets israéliens, il a imaginé l’élimination systématique de la hiérarchie militaire iranienne et de ses alliés. L’architecte de l’espionnage, la biographie traduite en français de ce maître-espion mythique paraît justement ce 23 avril aux éditions Novice, signée du journaliste américain Samuel Katz. On y découvre l’aura hors-norme du gradé adepte de blagues grivoises, mort en 2016, ami du roi de Jordanie mais aussi… du président américain George W. Bush, qui le qualifia de « dirigeant mondial le plus impressionnant qu’il ait jamais rencontré ».
Dagan accède au poste de directeur du Mossad, le 10 septembre 2002, la veille de l’attentat qui va changer la face du siècle naissant. Il n’aura de cesse de combattre le djihadisme, avec l’aide précieuse de la CIA. Après la désastreuse guerre de 33 jours contre le Liban, en 2006, cet ex-général de Tsahal décide d’échafauder un plan massif de neutralisation des ennemis d’Israël. L’Iran et ses ambitions nucléaires deviennent son obsession ; sous sa direction, de nombreux scientifiques et chefs de guerre affiliés à Téhéran sont tués. Grâce à lui, le Mossad accède au rang de « meilleur service de renseignement du monde », écrit Katz, en se spécialisant dans les assassinats ciblés. Une évolution qui a trouvé son aboutissement le 28 février, avec l’élimination de l’ayatollah Khamenei.
Malgré ses fonctions, qui lui imposaient une distance avec toute forme de moralité, le patron du Mossad était opposé à l’idée d’une guerre ouverte contre la République islamique. « Meïr Dagan avait tiré une leçon précieuse de ses expériences de combat : la puissance militaire avait ses limites, et tout excès en ce sens faisait planer une menace sur la démocratie israélienne », décrit son biographe. Il lui préférait les opérations de l’ombre. Découvrez dans l’extrait suivant comment le Mossad a fait tuer un haut gradé du Hezbollah avec l’aide de la CIA, en 2008. E. G.
« Pourquoi ne pas les éliminer ? »
Par une nuit froide et orageuse, alors qu’il était trop tard pour rentrer et trop tôt pour entamer une nouvelle journée, Dagan réunit dans son bureau quelques membres de son équipe antiterroriste, dont une recrue débauchée de l’Aman. Ils discutèrent de ce qu’il était advenu de la capacité de dissuasion autrefois redoutable d’Israël et de l’image ternie de l’armée à cause de l’échec de la guerre. Plus important encore, ils réfléchirent à ce qui pouvait être fait pour signifier à leurs ennemis de Beyrouth, Damas et Téhéran qu’ils allaient bientôt faire face à une action préventive.
Dagan appréciait ces sessions informelles de libre réflexion où ses officiers les plus fidèles n’hésitaient pas à exprimer leurs idées, aussi folles fussent-elles. Ils buvaient de l’eau et du thé et discutaient tout en dissipant les nuages de fumée de la pipe de Dagan. Les opérations d’espionnage importantes n’avaient pas toujours leur origine dans la conférence hebdomadaire des chefs de division qui échangeaient à propos des événements mondiaux et des dernières révélations des services. Pour certaines actions, notamment celles qui, de leur conception à leur exécution, avaient mis des années à mûrir, des idées brillantes et révolutionnaires pouvaient aussi naître de discussions informelles à des heures indues dans une voiture ou dans le bureau du directeur. Dagan et ses chefs de section restaient là jusque tard dans la nuit, avec en fond sonore la musique classique qui emplissait toujours son bureau. Alors que les hommes parlaient en bâillant de plus en plus, l’un d’entre eux s’écria : « Pourquoi ne pas simplement tous les éliminer ? » L’idée plaisait à Dagan. Il ne faisait aucun doute dans son esprit qu’Imad Fayez Mughniyeh, le chef des opérations spéciales du Hezbollah et l’homme de l’Iran au sein de l’organisation, serait en tête de la liste des individus à abattre. (…)
Voiture piégée
Pour des raisons opérationnelles et diplomatiques, l’implication des Américains était pertinente d’un point de vue tactique. Les États-Unis maintenaient des ambassades à Beyrouth et à Damas. La mise en place d’une opération conjointe avec le plus proche allié d’Israël en matière de renseignement était pour Dagan un coup de maître. Cela n’avait jamais été tenté auparavant, tant le passage du partage d’informations à une participation opérationnelle commune paraissait irréaliste à beaucoup. La CIA insista pour que le rôle des États-Unis dans les actions israéliennes soit légalement fondé et susceptible d’être démenti. (…)
Il fut décidé qu’une voiture piégée serait utilisée pour tuer Mughniyeh. Les détails de la participation américaine restèrent vagues. La CIA aurait construit le dispositif et effectué plus de vingt tests sur un site isolé de la Caroline du Nord afin de s’assurer que le rayon de l’explosion ne tuerait pas de passants.
L’agence américaine aurait ensuite transporté le matériel par valise diplomatique depuis la Jordanie, avant de le faire entrer en Syrie par la route et de le transmettre aux agents israéliens sur le terrain. Elle aurait également apporté un soutien supplémentaire en matière de surveillance. Des agents israéliens achetèrent au Liban un SUV Mitsubishi Pajero neuf couleur argent qui devait servir à cacher les explosifs. Le Pajero fut acheminé à Damas et le dispositif, décrit comme très sophistiqué, y fut inséré à un endroit où il était difficile à détecter. Il fut ensuite garé dans la rue près d’un des bâtiments cibles afin que la police et les voisins s’habituent à sa présence. (…)
Les agents israéliens sur le terrain se concentrèrent sur la maison d’une des maîtresses de Mughniyeh dans le quartier de Kfar Sousa à Damas, quartier huppé avec ses immeubles de luxe et ses restaurants étoilés. « La seule raison pour laquelle on entretient une petite amie et qu’on dépense de l’argent pour la couvrir de cadeaux et de promesses d’avenir, c’est pour lui rendre visite », explique un agent des services de renseignement israéliens, Imad Mughniyeh traversa la frontière entre le Liban et la Syrie à midi le 12 février 2008 (…)
« Nous ne sommes pas des dieux »
À 22h45, alors que le commandant du Hezbollah se dirigeait vers sa voiture et passait devant le Pajero, un signal fut envoyé depuis Tel-Aviv, déclenchant la charge explosive mortelle. Une boule de feu illumina le ciel de Damas, suivie de cris et de sirènes.
Le Premier ministre Ehud Olmert rentrait de Berlin vers Israël après une visite officielle en Allemagne à bord d’un avion affrété par El Al lorsqu’il apprit la mort d’Imad Mughniyeh 19. Il avait donné son feu vert à Meïr Dagan pour mener à bien cette opération.
Après le « traitement négatif » d’une cible ennemie, Dagan interdisait toute célébration. Les bouteilles de champagne ne furent pas ouvertes et personne n’osa applaudir. « Nous ne sommes pas des dieux », répétait-il à ses officiers. « Ôter une vie est un dernier recours. Il n’y a pas lieu de s’en réjouir », se souvient son ancien chef de formation. Dagan n’autorisa jamais de citation ou de médaille pour une opération ayant entraîné la mort d’une cible.
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Publish date : 2026-04-24 14:00:00
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