Le ton est sérieux, l’heure grave. Quatre jours après son éclatante défaite du 12 avril, Viktor Orban choisit Patriota, chaîne YouTube de sa galaxie médiatique nationale-conservatrice, pour analyser son revers et évoquer son avenir. Vers la fin de l’entretien, le Premier ministre déchu se dit prêt à jeter l’éponge si son parti, le Fidesz, le pousse vers la sortie. Mais derrière, il déclare qu’il a « encore beaucoup de jeu ». Le message est clair : « Viktor » n’a aucune envie de quitter l’arène et rêve d’un come-back façon Donald Trump en 2024. « Orban s’accroche car le Fidesz n’a aucun autre meneur naturel, relève le politologue hongrois Péter Techet. Ce piège, qui empêche le renouvellement du parti, fournit à Péter Magyar un épouvantail facile. Mais Orban peut incarner le chantre des oubliés et des nationalistes face à un pouvoir des classes moyennes et pro-européennes. »
Certains réclament le scalp de Viktor Orban
Ce mardi 28 avril, le Fidesz se réunit pour un conseil national, entre thérapie de groupe et évaluation du futur. Au pouvoir pendant seize ans, le parti n’est pas parvenu à endiguer la déferlante Péter Magyar. Selon l’entourage d’Orban, le coupable de la déconvenue s’appelle Balazs Orban (aucun lien de parenté avec Viktor), directeur de campagne et bouc émissaire idéal afin de relativiser la responsabilité du dirigeant vaincu. Reste qu’au sein des rangs du parti, des voix réclament un changement de cap, voire le scalp du Premier ministre déchu, qui a même renoncé à siéger au Parlement pour la première fois depuis 36 ans.
« Orban aurait dû partir le soir des élections. Quelque chose a déraillé ces dernières années, et il faut en assumer la responsabilité », juge Nora Kiraly, candidate Fidesz battue dans le sud de Budapest. Le patron du groupe parlementaire Fidesz, Maté Kocsis, a lui préconisé un « nettoyage » du parti et le remplacement de la « majorité des députés ». Pour lui, le rôle de Viktor Orban pendant la prochaine législature « doit être clarifié » pendant le conseil national ou d’ici à l’investiture de Péter Magyar, le 9 mai.
Mais le Fidesz peut-il survivre sans son père fondateur, qui lança le parti en 1988 et exigea le retrait des Soviétiques en 1989 lors d’un discours historique ? Son leader charismatique, élu Premier ministre à tout juste 35 ans en 1998 ? Son gourou « illibéral », indétrônable de 2010 à 2026 ? En 1994, après un revers électoral du Fidesz, Orban lâcha brièvement les rênes pour mieux revenir ensuite. Les échecs de 2002 et 2006 ne l’ont pas empêché de garder le parti. Aujourd’hui, son destin est plus qu’incertain.
Et la peur gagne ses proches. La firme de son ami d’enfance, Lorinc Mészaros, ancien gazier chauffagiste propulsé homme le plus riche de Hongrie grâce à sa proximité avec Orban, aurait transféré fin mars neuf millions d’euros vers un fonds d’investissement privé qui lui appartient, selon le journal en ligne Magyar Hang. Son gendre Istvan Tiborcz, magnat du tourisme et de l’immobilier, assure qu’il va poursuivre ses activités tout en coopérant avec les autorités compétentes. Mais il ne devrait pas rentrer de sitôt des Etats-Unis, où il est parti avec femme et enfants.
Famille, médias, patrons… Tout un système mis en cause
La famille resserrée tremble aussi. Les autorités ont placé en détention deux partenaires du frère cadet d’Orban, accusé de corruption. Une enquête cible la société d’extraction de pierres de son autre frère et de sa mère. Gyoz, le patriarche devenu richissime et propriétaire d’un luxueux domaine digne de Versailles grâce aux généreux contrats publics de sa carrière de Gant, n’est pas à l’abri de l’Office de recouvrement des biens publics, une structure que Péter Magyar a promis de créer afin de récupérer l’argent « volé » des oligarques. « Les craintes du ‘système Orban’ sont justifiées, estime le politologue Péter Techet. Les électeurs de Magyar attendent un règlement de comptes, un changement de régime. Le nouveau gouvernement fera des victimes pour l’exemple. »
L’empire médiatique pro-Orban s’affole. La radiotélévision d’Etat MTVA, relais de la propagande gouvernementale que Péter Magyar veut « suspendre » dès son intronisation puis transformer en profondeur, change de braquet depuis la défaite. La chaîne privée TV2 s’est séparée de sa directrice de l’information pour cause de « réorganisation ». Megafon et Patriota, plateformes d’influenceurs abreuvées de fonds publics, commencent déjà à licencier et risquent même de disparaître prochainement… Quant à l’agence de presse nationale MTI, « orbanisée » depuis 2011, elle réclame désormais le retour de sa liberté éditoriale.
Les patrons des hautes autorités publiques, placés par Orban, sont sur un siège éjectable. Magyar leur donne jusqu’au 31 mai pour démissionner, comme au président de la République. Seul épargné : Mihaly Varga, gouverneur de la banque centrale et successeur de György Matolcsy. Ce dernier aurait détourné 1,8 milliard d’euros au profit de ses proches, selon la presse hongroise, tandis que son fils homme d’affaires, Adam, s’est expatrié à Dubaï, où des voitures de sport ont été acheminées via des conteneurs, relate le site d’informations 444.hu.
Parenthèse américaine
L’effet domino menace tout autant les cercles de réflexion pro-Orban (Danube Institute, Alapjogokért Központ) et le Mathias Corvinus Collegium de Budapest, laboratoire de l’internationale réactionnaire. Mais aussi Péter Szijjarto, le chef de la diplomatie hongroise qui murmurait à l’oreille de son homologue russe Lavrov et ne se trouvait pas aux côtés de ses camarades dépités le soir de la défaite. Le lendemain, des monceaux de documents sensibles passaient à la déchiqueteuse dans son ministère des Affaires étrangères.
Lors de ses derniers rassemblements de campagne, Orban remerciait chaleureusement ses supporters de l’avoir soutenu pendant plus de trois décennies avec une voix déchirée comme s’il faisait ses adieux. Cet été, après le congrès du Fidesz qui pourrait solder ou consolider l’ère Orban, le tribun modèle de Donald Trump prévoirait un long séjour américain entre moments familiaux, Coupe du monde de football et rencontres politiques. Début de retraite ou relâche stratégique, avant de préparer un retour en 2030 ?
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Author : Joël Le Pavous
Publish date : 2026-04-28 04:45:00
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