Le 5 mai dernier, un léger souffle d’inquiétude a parcouru ce groupe de huit Français – des médecins pour la plupart d’entre eux. Ce jour-là, ils comprennent en effet qu’ils font peut-être partie des cas contact d’une patiente décédée après avoir été infectée par l’hantavirus sur le MV Hondius. Car quelques jours auparavant, le petit groupe se trouvait encore sur l’Ile de Sainte-Hélène, perdue au milieu de l’Atlantique. Le 25 avril, ils ont pris un vol pour Johannesburg, d’où ils sont ensuite repartis pour la France. Justement ce vol emprunté par la passagère hollandaise dont l’époux était décédé sur le bateau de croisière. Celle-ci était déjà très malade pendant le trajet, et elle décédera peu après son arrivée en Afrique du Sud.
« C’est en écoutant les informations à la télévision que nous avons découvert, le 5 mai seulement, que l’Organisation mondiale de la santé cherchait à contacter les passagers présents sur ce vol », raconte à L’Express l’un des membres du groupe, qui a requis l’anonymat. Le lendemain, un autre d’entre eux décide de contacter le Samu de Paris, pour connaître la conduite à tenir. « On l’a orienté sur l’hôpital Bichat, puis sur l’Agence régionale de santé (ARS), où l’on nous a d’abord dit que nous n’avions pas à nous inquiéter. Puis on nous a finalement rappelés le 7 mai, pour nous conseiller un isolement, mais très relatif puisqu’on nous a simplement dit d’éviter les rassemblements et d’être attentifs à l’apparition éventuelle de symptômes », poursuit notre interlocuteur, encore très étonné du déroulé des événements. « Il a quand même fallu 10 jours pour que nous soyons alertés, et même davantage pour que des mesures soient prises », déplore-t-il.
De leur côté, les autorités sanitaires françaises se défendent de toute négligence. La probabilité que l’un de ces huit Français ait été contaminé a en effet été évaluée comme « très faible » : « A bord d’un avion, l’air est renouvelé très fréquemment et tout dépend de la position des passagers par rapport à la personne infectée : le risque de contamination peut être nul, ou très important. En l’occurrence, ces personnes n’ont pas voyagé à proximité de la malade », explique le Pr Xavier Lescure, infectiologue à l’hôpital Bichat (Assistance publique Hôpitaux de Paris) et responsable médical de la mission nationale Coordination opérationnelle risque épidémique et biologique (Coreb), structure chargée de coordonner le suivi des cas contact.
Situation délicate
L’un des médecins présents à bord du vol a présenté des symptômes après son retour en France, mais il a pu être testé, comme presque tous ses confrères, et le résultat du test est revenu négatif. « Pour vous montrer à quel point ce genre de situation peut être délicate à gérer, nous avons eu des échanges avec cette personne, et elle a refusé nos conseils les plus contraignants », regrette l’infectiologue. Les huit voyageurs se trouvent donc aujourd’hui à leur domicile, avec comme conseils de porter un masque s’ils sortent, d’éviter les contacts prolongés avec d’autres personnes, et de prévenir les autorités si des symptômes apparaissaient.
Qu’en sera-t-il pour les cinq passagers français du bateau, bientôt rapatriés dans l’Hexagone ? « La question ne va pas manquer de susciter des débats dans les jours qui viennent », anticipe le Pr Antoine Flahault, épidémiologiste et professeur de santé publique à l’Université Paris Cité. Les stratégies adoptées s’avèrent en effet à ce stade assez différentes selon les pays. Singapour a procédé à l’isolement à l’hôpital de deux de ses ressortissants, qui avaient séjourné sur le bateau avant de débarquer à Sainte-Hélène en même temps que la passagère malade. L’Espagne, de son côté, a déjà annoncé que les passagers du bateau seraient transférés à l’hôpital avec une surveillance constante et un placement en chambre d’isolement en cas de symptômes. Les Etats-Unis également ont annoncé un isolement des vacanciers dans un centre de santé du Nebraska, sans que la durée de cet isolement n’ait été précisée à ce stade.
Des mesures plus strictes que celles préconisées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Pour l’institution internationale, l’isolement des contacts asymptomatiques ne paraît pas nécessaire. De son côté, l’ECDC, le centre européen de prévention et de contrôle des maladies vient de publier ses lignes directrices. Les passagers avec des symptômes devraient faire l’objet de mesures de quarantaine. Pour les passagers sans symptômes, un isolement à domicile de six semaines est préconisé. Le protocole français n’a pas encore été rendu public, mais les autorités hexagonales paraissent, à ce stade, assez proches de cette politique plus libérale. « Nous disposons de peu de données sur la question de la contagiosité des cas asymptomatiques mais les experts argentins nous disent qu’en l’absence de symptômes, il n’y a pas de transmission, ou en tout cas que le risque est très faible », souligne le Pr Lescure.
Contaminations pendant la phase prodromique
Un point qui continue de faire l’objet de débats entre spécialistes. La transmission par des cas asymptomatiques est en effet variable selon les virus. Elle est connue pour la grippe, mais elle n’existe pas pour le SRAS. Pour le Covid, il avait fallu un peu de temps pour qu’elle soit formellement reconnue. Concernant cette nouvelle alerte sanitaire, il n’y a pas eu à ce stade de cas de contamination secondaire, c’est-à-dire de personnes qui se seraient infectées après s’être trouvées en contact avec un patient infecté sur le bateau. « Mais la durée d’incubation est longue et une étude parue dans le New England Journal of Medicine sur une petite épidémie survenue en Argentine à la fin de 2018 et au début de 2019 laisse à mon sens planer quelques interrogations », souligne le Pr Antoine Flahault.
A cette époque, comme le rapporte cette étude, un malade très symptomatique avait contaminé cinq personnes après être resté 90 minutes à une fête d’anniversaire. L’une de ces personnes en avait elle-même contaminé six autres alors qu’elle était dans la phase dite « prodromique », c’est-à-dire au tout début de l’apparition des symptômes. Cet homme était ensuite décédé et son épouse, qu’il avait vraisemblablement contaminée également, avait elle-même infecté plusieurs personnes lors de la veillée funèbre, alors qu’elle était fébrile. « Ce que l’on sait aujourd’hui de cette infection, à travers cette étude mais aussi des nombreuses contaminations qui ont lieu tous les ans en Amérique latine à partir de rongeurs, plaide plutôt pour un isolement à domicile », fait valoir le Pr Renaud Piarroux, spécialiste des maladies infectieuses, et auteur de Sapiens et les microbes (CNRS éditions).
Une des craintes des autorités sanitaires était notamment que le virus qui circulait jusqu’ici en Amérique latine ait muté, et soit devenu plus contagieux. Les premières analyses dont les résultats ont été rendus publics vendredi 8 mai montrent que ce n’est pas le cas. « Une réunion du consortium Be-ready, justement créé après le Covid pour harmoniser les réponses sanitaires au niveau européen dans ce type de situation, doit se tenir ce dimanche. La question d’isoler ou non les personnes contact, et à quel endroit, chez elles ou à l’hôpital, fera partie des discussions », indique la Pr Karine Lacombe, cheffe du service des maladies infectieuses de l’hôpital Saint-Antoine à Paris, et membre de ce consortium. L’objectif étant que les pays européens s’accordent sur une réponse identique, pour mettre court aux polémiques – sachant que l’Europe se trouve en première ligne dans cette crise, la majorité des passagers étant des ressortissants du Vieux Continent.
« Quoi qu’il en soit, en France, aucune loi ne permet d’obliger une personne à respecter un isolement. Ce sera à nous d’expliquer la situation aux personnes concernées, afin de les convaincre de se mettre à l’écart pendant six semaines, et de les y aider si elles rencontrent des difficultés », résume Xavier Lescure. Car ce spécialiste le rappelle : ces personnes ont vécu une situation traumatisante, et il s’agit aussi de rester attentif à leur état psychologique. A fortiori dans une situation où le risque pour la population générale continue d’être considéré comme « très faible » par les experts.
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Author : Stéphanie Benz
Publish date : 2026-05-09 15:13:00
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