Pour son malheur, la Russie de Vladimir Poutine ressemble de plus en plus à celle de Joseph Staline. A l’autoritarisme du président russe, à sa paranoïa politique, à son mépris pour la vie de ses soldats, à sa volonté d’écraser l’aspiration nationale des Ukrainiens, s’ajoute désormais, parmi les traits qui l’apparentent à l’ancien tyran soviétique, la haine de la Pologne. Dernier exemple en date : Moscou patronne une exposition antipolonaise sur le lieu même où la police secrète stalinienne assassina, en 1940, quelque 22 000 officiers militaires et membres de l’intelligentsia de la Pologne. Le geste à l’égard de Varsovie pouvait difficilement être plus provocant.
L’exposition itinérante intitulée « Dix siècles de russophobie polonaise » a pris ses quartiers en avril à Katyn, village de la périphérie de Smolensk, dans l’ouest de la Russie. Elle est organisée par la Société militaro-historique, organisation fondée par Poutine pour promouvoir un récit historique « patriotique » et dirigée par un de ses proches, Vladimir Medinski. Ce dernier, président de l’Union des écrivains russes et ancien ministre de la Culture, compte parmi les principaux idéologues antioccidentaux de Russie. Il œuvre de longue date à la réhabilitation de Staline.
C’est dans la forêt de Katyn et dans d’autres contrées alentour que le NKVD, la police secrète de l’époque, procéda du 3 avril au 11 mai 1940, sur ordre du secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique, au massacre d’une vaste partie de la classe dirigeante polonaise. Ses membres avaient eu le tort de s’être opposés, l’année précédente, au dépeçage de leur pays par l’URSS et l’Allemagne nazie, complices depuis le pacte germano-soviétique qu’elles avaient conclu le 23 août 1939.
En prétendant documenter une « haine millénaire de l’élite polonaise envers la Russie et le peuple russe », l’exposition s’emploie à transformer les victimes en bourreaux. Déjà présentée à l’automne dernier à Moscou, elle se concentre sur le XXe siècle et « la Grande Guerre patriotique” (la Seconde Guerre mondiale) ainsi que sur la « politique antirusse agressive » dont elle accuse l’Etat polonais contemporain. Les panneaux ont été installés, en plein air, devant l’entrée du cimetière où sont enterrées les dépouilles de plusieurs milliers de Polonais assassinés.
En soutenant que « l’on discerne la main allemande » dans le massacre de Katyn, l’exposition fait écho à la fausse accusation longtemps brandie par Moscou pour faire endosser le crime aux nazis. En 1990, l’URSS présidée par Mikhaïl Gorbatchev avait pourtant fini par admettre officiellement sa responsabilité dans le crime. Et en 2010, le parlement de la Fédération de Russie avait reconnu qu’il avait été perpétré « sur les ordres directs de Staline et d’autres dirigeants soviétiques ».
Mais depuis lors, le Kremlin a fait volte-face. Poutine soutient que Staline n’avait pas d’autre choix que de signer le pacte de 1939 avec le Troisième Reich. Il considère que les Occidentaux sous-estiment le rôle capital joué par l’URSS et Staline dans la défaite du nazisme en 1945. Selon lui, critiquer Staline, c’est s’en prendre au vainqueur de la « Grande Guerre patriotique », déformer l’Histoire et donc, faire preuve de traîtrise. Remettre ces dogmes en cause, c’est s’exposer à une féroce répression.
Ainsi, le gouvernement a décrété la dissolution de l’organisation de défense des droits humains Mémorial, vouée notamment à documenter les crimes staliniens et colauréate du prix Nobel de la Paix 2022. Le mois dernier, la Cour suprême de Russie a confirmé l’interdiction de toute activité de cette organisation, désignée comme « extrémiste » par le pouvoir, ainsi que des associations qui lui sont liées, y compris celles basées à l’étranger.
Pendant ce temps, la réhabilitation de Staline, responsable de la mort de millions de ses concitoyens soviétiques, progresse à grands pas. Des statues à sa gloire fleurissent à travers le territoire de la Fédération de Russie, y compris dans le métro de la capitale. Et le musée moscovite du Goulag, le réseau de camps de concentration développé par Staline, a été fermé au public, officiellement pour manque de respect des normes anti-incendie.
Sans surprise, l’exposition révisionniste de Katyn a suscité colère et consternation en Pologne. Le gouvernement a qualifié l’exposition de « pseudoscientifique » et accusé la Russie d’escamoter la responsabilité du NKVD dans le génocide des élites du pays. L’indignation a été d’autant plus vive à Varsovie que l’exposition a été ouverte au public le 10 avril, jour anniversaire de l’accident d’avion de Smolensk, qui coûta la vie en 2010 au président polonais Lech Kaczyński et à sa suite. Le chef de l’Etat était justement venu en Russie pour se recueillir sur les lieux du massacre de Katyn.
Derrière l’inversion des rôles destinée à justifier les crimes soviétiques par une supposée haine ancestrale des Polonais à l’égard des Russes, l’exposition participe d’une offensive politique tendant à légitimer le discours du Kremlin sur l’encerclement supposé du pays par des puissances hostiles. Il n’est pas exclu qu’elle contribue aussi à préparer les esprits à une future agression militaire, après celle menée contre l’Ukraine. Car le renouveau du culte voué à Staline en Russie peut difficilement annoncer autre chose qu’un regain de paranoïa, de tyrannie et d’agressivité du régime présidé par Vladimir Poutine.
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Author : Luc de Barochez
Publish date : 2026-05-09 09:00:00
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