Il est tout à la fois un ancien espion du KGB, un milliardaire en soutane et l’homme lige de Vladimir Poutine. Le patriarche Kirill, qui soutient sans ambiguïté l’invasion de l’Ukraine par la Russie, est aussi une exception à la règle des sanctions européennes prises depuis 2022 à l’encontre de Moscou. Le très puissant chef de l’Eglise orthodoxe russe, qui cochait sur le papier toutes les cases pour être visé par le gel de ses avoirs, a jusqu’à présent réussi à passer entre les mailles du filet, grâce à un allié de poids. En juin 2022, alors Premier ministre de la Hongrie, Viktor Orban a fermement plaidé sa cause au niveau européen et obtenu à l’arraché son retrait de la liste des personnalités sanctionnées. Le changement de gouvernement en Hongrie remet aujourd’hui en question le traitement de faveur dont bénéficie Kirill. Celui qui dénonce sans relâche le déclin de la morale occidentale est à nouveau dans le collimateur de l’UE, qui entend l’inscrire dans le prochain paquet de sanctions prises à l’encontre du Kremlin.
La constitution de cette liste noire fait l’objet d’un mécanisme complexe et opaque, dont L’Express est en mesure de dévoiler les « secrets de fabrication ». Oligarques, dignitaires russes, hommes et femmes d’affaires influents, propagandistes pro-Kremlin, haut gradés de l’état-major ou du groupe paramilitaire Wagner… En coulisses, il revient à toute une série d’acteurs de proposer des noms à placer sur la liste. Les Etats membres de l’Union européenne, des groupes d’Etats membres ou encore le service européen pour l’action extérieure (SEAE) sont à la manÅ“uvre.
Dès l’invasion de l’Ukraine, ces derniers ont de concert sorti l’artillerie lourde. Vladimir Poutine mais aussi son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, l’ancien président Dmitri Medvedev, ou encore les milliardaires Roman Abramovitch, l’ancien propriétaire du club de foot de Chelsea, et Alicher Ousmanov, l’ex-président russo-ouzbek de la Fédération internationale d’escrime, ont été visés. Tous leurs biens présents sur le sol du Vieux Continent sont gelés. Ils ne peuvent plus jouir de leurs propriétés, de leurs yachts, ni déplacer ou retirer de l’argent de leurs comptes en banque européens.
Les oligarques et leurs proches
Fin avril, un vingtième paquet de sanctions a été adopté à l’unanimité au niveau européen, une fois levés les vétos de la Hongrie et de la Slovaquie. « C’est désormais une machine bien huilée, qui fait peu de victimes collatérales », estime un diplomate européen. « Les cas concernés sont des personnes qui appartiennent à l’appareil militaire russe, contribuent à la propagande du régime ou soutiennent l’effort de guerre ». Pour mieux verrouiller le dispositif, garantir son efficacité et éviter toute transaction financière en sous-main, Bruxelles vise également les proches. En 2022, Olga Ayziman, l’ex-épouse de Mikhaïl Fridman, dont elle avait divorcé en 2005, a appris son placement sous sanctions et le gel de plusieurs de ses appartements à Neuilly-sur-Seine. De même pour le pilote automobile Nikita Mazepin, fils de Dmitry Mazepin, un oligarque russe proche du Kremlin.
Tous deux font partie de l’infime minorité de profils à avoir définitivement été retirés des listes. « Il est très rare que des personnalités soient désinscrites », souligne-t-on au sein de la représentation permanente de la France à Bruxelles : « Cela se produit soit dans le cadre d’une décision de la Cour de justice de l’Union européenne, soit, mécaniquement, si la personne en question est décédée. »
Pour les autres, les sanctions, qui impliquent également l’interdiction de se déplacer sur le territoire européen, revêtent un caractère quasi définitif. Depuis Paris et Bruxelles, un cercle resserré d’avocats ferraille ainsi pour les contester en justice, en appuyant sur les failles et zones d’ombre du dispositif européen. Un peu moins d’une centaine de contestations ont pour l’heure été initiées, avec un succès tout relatif. Le parcours a tout du chemin de croix. Non seulement car les décisions de la CJUE ne valent que pour le paquet de sanctions contesté, la liste noire étant renouvelée tous les six mois. Mais aussi en raison de l’élasticité des critères retenus et du flou autour des modalités de sélection des profils à sanctionner. Vladimir Lissine, la première fortune de Russie, à la tête du géant de l’acier NLMK, fournisseur d’une dizaine de fabricants d’armes russes, a ainsi étonnamment toujours échappé aux sanctions.
« C’est une boîte noire », estime Aaron Bass, avocat au sein du cabinet Kiejman & Marembert, qui assure la défense de Mikhaïl Fridman, co-actionnaire du conglomérat industriel Alfa, et d’Alicher Ousmanov. « Le système est ainsi fait que les éléments que l’on transmet sont absorbés par le trou noir d’une institution préparatoire, dont on ignore quasiment tout et qui ne laisse aucune trace écrite de ses travaux ». Lui-même s’est lancé dans une croisade pour y voir plus clair et obtenir le nombre précis de personnes affectées aux sanctions individuelles contre la Russie, en adressant plusieurs requêtes aux autorités compétentes. Sans succès. Pour justifier son refus, le Conseil de l’Union européenne a notamment évoqué un risque d’atteinte à la vie privée des fonctionnaires européens concernés.
Une trentaine d’agents
En réalité, et d’après des éléments jusqu’à présent non rendus publics, seule une trentaine d’agents planche sur l’harmonisation et la révision de cette liste à rallonge au service européen de l’action extérieure et au service juridique du Conseil. A la charge de ce dernier de passer au peigne fin la légalité de chaque dossier. Les noms à inscrire sont ensuite votés à l’unanimité au niveau européen et font l’objet de tractations et de marchandage entre les Vingt-Sept. « Dans ce travail, les Etats membres vérifient qu’ils ne voient pas de difficultés aux désignations proposées. En cas de difficulté, un échange se tient entre Etats membres pour voir comment la surmonter. On ne constate en tout cas pas de chantage spécifique pour faire retirer des profils », souligne le diplomate européen : « Tout ceci suppose une grande confidentialité. Si un nom est rendu public alors même que le paquet de sanctions n’est pas adopté, les avoirs peuvent être transférés avant de faire l’objet d’un gel ».
Selon nos informations, la France est l’un des pays les plus impliqués, avec l’Allemagne, les Pays-Bas, la Pologne ou les pays Baltes. Une task force d’une dizaine de rédacteurs a même été mise en place au Quai d’Orsay. Et le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, peut lui-même suggérer des profils à sanctionner. Si la DGSE, par l’intermédiaire de sa direction de la stratégie, peut très discrètement transmettre des informations clés au Quai d’Orsay, les dossiers de preuves doivent nécessairement comprendre des informations recueillies en sources ouvertes, via des articles de presse, publications Instagram ou encore des tweets, pour être opposables en justice. Au mois de mars, Adrien Bocquet, un ancien militaire français relais de la propagande russe, a été placé sur la liste de sanctions à la demande du ministère. Soupçonné de manipulations de l’information, son dossier comprend plusieurs dizaines de tweets collectés avant suppression, comme autant de preuves de son rôle de propagandiste. Installé à Moscou, l’agent de recrutement de combattants étrangers en Ukraine, qui avait fait le tour des plateaux télévisés en France, ne peut désormais plus compter que sur son passeport russe.
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Author : Elsa Trujillo
Publish date : 2026-05-26 16:00:00
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