Il y a dix ans, Oddo&Cie prenait le contrôle de BHF Bank (Berliner Handels und Frankfurter Bank), institution mythique de la gestion de fortune alors convoitée par le Chinois Fosun. Avec cette opération, le groupe familial fondé en 1848 doublait sa taille. Oddo BHF compte aujourd’hui 3 200 collaborateurs, dont une majorité en Allemagne. Philippe Oddo passe trois jours par semaine en Allemagne où il est une personnalité écoutée. Récemment, il s’est exprimé devant le chancelier Friedrich Merz lors du Wirtschaftsrat der CDU, un événement qui réunit des milliers de chefs d’entreprise outre-Rhin. Philippe Oddo a également signé, avec des personnalités des deux pays, une tribune dans L’Express intitulée « Ce qui nous sépare est important, mais ce qui nous unit est essentiel ». Ce texte appelle à « réinventer le compromis franco-allemand qui a si souvent permis à l’Europe d’avancer ».
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L’Express : Avant de prendre le contrôle de BHF Bank, quel était votre rapport personnel à l’Allemagne ?
Philippe Oddo : J’ai passé trois mois heureux en pension en Allemagne, lorsque j’avais 14 ans. Dans le cadre de mes études, j’ai également pris part à un programme d’échange entre HEC et l’Université de Cologne en 1987. A l’occasion du rachat de la banque d’Orsay, alors détenue par WestLB, je me suis rendu à Düsseldorf en 2010 pour rencontrer ses dirigeants. Les souvenirs positifs liés à mes expériences passées ont ressurgi à ce moment.
Les Français demeurent-ils germanophobes ?
Il existe en France une méconnaissance notable de l’Allemagne. Une formule que j’entends fréquemment, « Je ne connais pas l’Allemagne, mais je connais un Allemand très sympathique », illustre notre état d’esprit à l’égard de ce pays.
Oddo-BHF, c’est le couple franco-allemand parfait ?
Cette union procède à la fois d’une logique rationnelle et d’un engagement profond. D’un point de vue économique, il est essentiel, pour appréhender pleinement les dynamiques européennes, de maîtriser les réalités française et allemande, ces deux pays représentant à eux seuls près de 60 % de la capitalisation boursière de la zone euro. Par ailleurs, notre groupe s’adresse principalement aux entreprises familiales — le Mittelstand — dont l’Allemagne constitue le principal bastion. Mais cette alliance repose également sur une conviction européenne forte : la coopération entre la France et l’Allemagne est essentielle pour l’Europe.
Comment s’organise votre vie de patron entre la France et l’Allemagne ?
Mon organisation est structurée de la manière suivante : les lundis et vendredis en France, et les mardis, mercredis et jeudis en Allemagne. Ce rythme, que je maintiens depuis dix ans, répond à une double exigence : assurer une présence régulière auprès des équipes et des clients, et nous inscrire pleinement dans l’environnement linguistique et culturel de chacun des pays concernés.
Observez-vous encore de grandes différences entre les Français et les Allemands dans leur rapport au travail ?
La principale divergence réside dans le rapport au stress. Les Allemands y sont particulièrement réfractaires : ils privilégient l’anticipation, la rigueur organisationnelle et la planification exhaustive des projets, lesquels ne sont engagés que lorsqu’un cadre d’action, un « Konzept », a été parfaitement défini. A l’inverse, les Français valorisent davantage la capacité d’adaptation et d’improvisation. Le stress et l’incertitude sont perçus comme des facteurs susceptibles de les stimuler. L’impératif catégorique pour les Français : il faut savoir se débrouiller. En dépit de ces différences, les deux cultures demeurent, dans leur essence, relativement proches.
Il y a toutefois beaucoup plus d’Allemands qui passent leurs vacances en France que de Français en Allemagne !
Les Allemands témoignent d’un attachement prononcé à la France, comme en attestent les quelque 11 millions de visiteurs qu’ils y accueillent chaque année. A l’inverse, seuls 3 millions de Français se rendent en Allemagne, en dépit d’une frontière commune, qui a la même longueur des deux côtés.
La BHF Bank est la grande banque du Mittelstand, cet écosystème d’entreprises familiales, indépendantes et très ancrées dans un territoire. Diriez-vous que c’est encore la grande force de l’Allemagne, y compris à l’heure de la concurrence chinoise ?
La véritable force de l’Allemagne ne réside pas dans son administration mais dans ses entreprises familiales. Celles-ci représentent environ 40 % de la valeur ajoutée et près de 30 % des exportations. Leur fort ancrage territorial contribue à la cohésion sociale et à la vitalité économique locale. Ces entreprises s’inscrivent dans une logique de long terme et maintiennent un lien étroit avec leur environnement, en participant activement au développement de leur territoire.
Si vous deviez expliquer en quelques mots la spécificité du « système allemand », que diriez-vous ?
La spécificité du modèle allemand repose sur son succès industriel. Je l’explique par deux facteurs clés, l’un culturel l’autre plus institutionnel. Sur le plan culturel, les entrepreneurs demeurent attachés à leur village d’origine et vivent à proximité de leur entreprise, ce qui leur donne une extrêmement bonne connaissance de leurs usines et de leurs équipes. Le deuxième facteur est institutionnel. Les centres de recherche allemands sont résolument orientés vers l’industrie : l’Institut Max Planck, qui est le pendant du CNRS et mène des travaux de recherche fondamentale, d’abord orienté vers l’industrie.
Il existe également des Instituts Fraunhofer, qui n’existent pas en France et sont concentrés sur la recherche opérationnelle, avec pour objectif de transformer les connaissances scientifiques en innovation. La formation et l’apprentissage, organisés par les chambres de commerce et d’industrie, jouent également un rôle fondamental. Un des enjeux principaux de l’Allemagne repose sur le prix de l’énergie, mais son succès industriel ne doit rien au hasard.
Comment les piliers industriels allemands résistent-ils à l’heure de la concurrence chinoise ?
Les entreprises familiales allemandes adoptent une vision de long terme. Elles ont su accumuler des réserves significatives durant les phases de croissance et privilégient aujourd’hui leur réinvestissement, afin d’adapter et de diversifier leur production face aux évolutions du marché. Récemment, j’ai visité une entreprise qui fabrique des filtres. Son premier client était l’industrie automobile. Le patron m’a expliqué comment il avait su adapter et diversifier sa production avec des filtres à air et à eau. Il a investi dans des équipes en Europe centrale, et même aux Etats-Unis pour fournir d’autres secteurs que l’automobile.
Le monde est devenu très incertain. Comment les chefs d’entreprises allemands font-ils face à l’incertitude ?
Les dirigeants allemands consacrent généralement davantage de temps au processus décisionnel. Toutefois, une fois les orientations arrêtées, leur mise en œuvre s’effectue avec une grande efficacité.
Récemment, vous vous êtes exprimé devant 3 000 chefs d’entreprise allemands et réunis lors du Wirtschaftsrat der CDU, en présence du chancelier Merz. En quoi consiste cet événement et qu’est-ce que ça nous dit de la manière dont les patrons sont associés à l’élaboration de la politique économique en Allemagne ?
Ce type de rassemblement contribue à l’élaboration des orientations économiques des grands partis politiques, en particulier la CDU et le SPD, principales formations politiques allemandes. Le Wirtschaftsrat der CDU participe ainsi à un dialogue constructif entre les milieux économiques et le pouvoir en place. Les entrepreneurs, qui ont l’impression de ne pas être assez écoutés, n’hésitent pas à critiquer directement le chancelier.
Quelle est l’image des patrons en Allemagne ?
Le vocabulaire employé est révélateur : l’employeur est désigné comme celui qui « donne le travail » (Arbeitgeber), tandis que le salarié est celui qui « le prend » (Arbeitnehmer). Cette terminologie traduit une conception particulière des relations professionnelles et du rôle de l’entreprise dans la société. Pour autant, les dernières années ont vu la valeur travail diminuer en importance.
Comment jugez-vous la première année au pouvoir du chancelier Merz ?
Friedrich Merz apparaît comme un dirigeant animé par des convictions fortes et une volonté de réformer le pays. Néanmoins, la mise en œuvre de ses réformes se heurte à des contraintes politiques, liées non seulement aux réticences du SPD, ainsi qu’à la complexité de l’appareil administratif allemand. C’est pourquoi les électeurs lui reprochent aujourd’hui une forme d’immobilisme.
La bureaucratie allemande n’aurait rien à envier à la française ?
Absolument ! La machine administrative allemande est, dans certains domaines, plus complexe que la nôtre.
Les trains français sont plus ponctuels que les Allemands !
Je vous confirme que la SNCF marche beaucoup mieux que la Deutsche Bahn !
Revenons à Friedrich Merz. C’est un homme de la Rhénanie donc, a priori, plus proche de la France. Comment nous voit-il ? Comme un tuyau percé, qui laisse s’écouler l’argent public ?
La notion de dettes, « Schulden » en allemand, est étroitement associée à une idée de culpabilité : « schuldig ». Dans ce contexte, le niveau de dépense publique français suscite de grandes inquiétudes. Mais il est convaincu que l’avenir passe par l’Europe et par une forte coopération avec la France. La France, qui possède seule l’arme nucléaire en Europe, demeure un partenaire essentiel pour l’Allemagne, en particulier en matière de défense.
Le 1er mai, le Pentagone a annoncé le retrait de 5 000 soldats d’Allemagne, ce qui représente plus de 10 % du contingent américain sur place. L’atlantisme décline-t-il pour autant chez nos voisins ?
Les Allemands n’ont pas oublié l’aide que l’Amérique leur a apportée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Rappelons qu’il n’y a pas si longtemps, l’Union soviétique contrôlait une bonne partie du territoire. Les Allemands demeurent attachés à la relation transatlantique, marquée par le soutien américain d’après-guerre et Friedrich Merz, qui fut pendant dix ans président du Atlantik Brücke, connaît bien les Etats-Unis. Toutefois, ils ont pleinement pris conscience des évolutions stratégiques actuelles et de la nécessité pour l’Europe de renforcer son autonomie, notamment à travers un effort accru en matière de défense.
Vous avez signé, avec des personnalités françaises et allemandes, une tribune dans L’Express, dont le titre est « Ce qui nous sépare est important, mais ce qui nous unit est essentiel. » La France et l’Allemagne seraient-ils au bord du divorce ?
Si des divergences subsistent, notamment sur certains dossiers économiques comme le Mercosur, ou sur le Scaf, l’avion de combat du futur, ces intérêts divergents ne sauraient occulter l’ampleur des coopérations réussies entre les deux pays. Le chancelier et le président entretiennent un dialogue permanent et les représentants du Mittelstand expriment leur attachement à une relation franco-allemande forte.
Sur quels sujets les Français et les Allemands pourraient-ils être moteurs en Europe ?
La coopération franco-allemande s’articule autour de trois volets : la défense, la compétitivité et la démocratie. Sur la question de la défense, la France dispose d’atouts essentiels : sa dissuasion nucléaire, sa culture stratégique et le niveau d’expertise de ses entreprises. L’Allemagne qui investit désormais massivement dans sa défense peut contribuer au changement d’échelle des entreprises européennes. Il est ainsi essentiel d’augmenter le nombre de coopérations industrielles. Sur l’union des marchés de capitaux et la création d’une autorité unique de régulation, nous pourrions aussi avancer ensemble. De même qu’une action commune auprès de la Commission européenne permettrait de décomplexifier la régulation communautaire. Les deux pays sont également confrontés à des enjeux démocratiques très importants : la menace d’une ingérence russe ou Maga lors des prochaines élections nationales est hautement probable, ce qui justifie un effort commun en matière de lutte contre la désinformation.
Dans nos deux pays, la droite nationaliste et populiste se situe très haut dans les sondages : l’AFD en Allemagne et le RN en France. Comment le chef d’entreprise que vous êtes analyse-t-il les positions de l’AfD et du RN ?
Il y a en Allemagne une réelle inquiétude face à l’immigration. Le pays paie aujourd’hui politiquement le « Wir schaffen das ! » d’Angela Merkel en 2015 et sa main tendue aux réfugiés syriens. L’AfD attire beaucoup d’électeurs frustrés ou déçus par la politique et abrite en son sein un certain nombre de nazis. Sur le plan économique, j’ai l’impression que des deux côtés, la formalisation du programme n’est pas encore suffisamment finalisée pour pouvoir se prononcer.
Vous assumez d’être un « Européen optimiste ». Sur quoi repose votre optimisme ?
Il y a longtemps que l’Europe n’avait pas été confrontée à autant de menaces : la guerre frappe à nouveau sur notre continent. Notre protecteur américain prend ses distances. Les mouvements populistes progressent. Dans les nouvelles technologies, notre capacité à innover est mise à rude épreuve. Pour autant, jamais l’Europe n’a été aussi attractive. Il faut en être conscient.
Je le vois à l’échelle de Oddo BHF : nous sommes présents aux Etats-Unis, où nos équipes assurent la promotion des sociétés européennes auprès des investisseurs américains. Notre société a connu une croissance de 35 % en 2025, et celle-ci est en hausse de 35 % cette année. Les Américains, et les porteurs de dollars, veulent se diversifier dans une autre devise. L’économie américaine croît plus vite que l’Europe, mais elle est fragilisée par le double déficit commercial et budgétaire et par une politique très instable. L’euro apparaît comme une vraie alternative, avec une banque centrale européenne indépendante et des emprunts d’Etat de grande qualité.
Malgré un contexte marqué par de nombreuses incertitudes, l’Europe conserve une attractivité exceptionnelle. Elle dispose ainsi d’institutions solides, d’une monnaie crédible et d’un réservoir de talents significatif. De manière paradoxale, alors que la perception que les Européens ont d’eux-mêmes demeure très critique, dans bien des domaines, le monde entier regarde l’Europe avec envie.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/notre-principale-divergence-avec-les-allemands-le-rapport-au-stress-le-regard-decapant-de-philippe-S7SSOEAFBFBCHHBMJDW7UJHEOI/
Author : Sébastien Le Fol
Publish date : 2026-05-28 14:30:00
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