La dissuasion nucléaire a ceci de commun avec la religion qu’il faut avoir la foi pour y croire. Longtemps les Européens ont cru au salut offert par la puissance américaine. Mais sous l’ère Donald Trump, les voilà rongés par le doute. La France, parce qu’elle est le seul Etat membre de l’Union européenne doté d’une force de frappe indépendante, offre un plan B face à la menace russe. La promesse tient plus du purgatoire que du paradis. Néanmoins, les Européens sont tentés d’y croire.
Même minimale, même tardive, la proposition d’Emmanuel Macron d’une dissuasion nucléaire avancée en Europe, formulée le 2 mars, est prise au sérieux par les partenaires européens car elle répondait à une vraie attente de leur part. Le 27 mai, la Norvège est devenue le neuvième pays de l’Otan à s’y rallier. Outre le Royaume-Uni, seule autre puissance nucléaire européenne, sept pays avaient déjà accepté d’intégrer le dispositif : l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. La Finlande, nous apprend Jean-Dominique Merchet dans L’Express, n’exclut pas de s’y joindre. D’autres pays sont intéressés, notamment les Baltes.
Le chef de l’Etat a ouvert la possibilité d’une rotation des Rafale de la force aérienne stratégique (FAS) sur des aéroports européens, ainsi que d’exercices en commun. Il a mentionné le soutien que les Alliés pourraient offrir à la dissuasion française avec des moyens conventionnels, notamment dans la défense anti-aérienne, le renseignement satellitaire ou la frappe dans la profondeur.
La perspective reste limitée. Ce n’est pas tant une question de puissance de feu – ses 290 ogives placent la France au 4e rang mondial et Emmanuel Macron s’est engagé à augmenter leur nombre – que de contraintes politiques. La France ne veut ni remplacer la dissuasion étendue des Etats-Unis, ni dupliquer les arrangements de l’Otan. Elle refuse tout partage de la planification nucléaire et de la décision d’emploi, qui reste entre les mains du président de la République. Et sa doctrine reste centrée sur ses intérêts vitaux.
L’addition de ces restrictions empêche d’envisager une véritable eurodissuasion qui serait la pierre d’angle d’une défense européenne indépendante et souveraine. Dans une déclaration conjointe, la France et l’Allemagne ont souligné que le dispositif envisagé visait à « compléter » et non pas à « remplacer » la dissuasion nucléaire de l’Otan. Un peu comme une police d’assurance secondaire, qui viendrait en complément et non en substitution de l’assurance principale, qui resterait américaine.
La logique européenne de la France
La proposition formulée par Emmanuel Macron a cependant plusieurs mérites. Elle est innovante, en mettant enfin de la chair autour de l’idée d’une « dimension européenne » des intérêts vitaux de la France évoquée depuis les années 1970. Elle offre matière à discussion, même si celle-ci est menée pour l’instant sur une base uniquement bilatérale entre la France et les pays intéressés. Elle permet de jeter les bases d’un plan européen sans braquer l’Administration de Donald Trump qui, malgré son mépris affiché pour l’Europe, continue à se considérer comme le seul chef de file de l’Otan.
Par les inflexions qu’elle apporte à sa doctrine nucléaire, la France montre à ses alliés, mais aussi à ses adversaires, qu’elle ne s’en tient plus à une logique strictement nationale. En incluant les armements conventionnels dans une réflexion plus large sur la gestion de l’escalade sous le seuil nucléaire, Emmanuel Macron offre à ses partenaires la possibilité de jouer un rôle complémentaire et utile à la dissuasion.
Si toutes ces réflexions débouchent sur des arrangements européens concrets, la France aura réussi à utiliser le levier de sa force de frappe pour étendre son influence sur le continent. En cas d’échec, l’alternative serait que d’autres pays européens se dotent de la bombe atomique sur une base nationale – la Pologne ou l’Allemagne, par exemple. Ce ne serait pas dans l’intérêt de Paris, mais la foi ne se commande pas.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/nucleaire-face-a-la-menace-russe-lesquisse-dune-euro-dissuasion-SNCTA4FJN5F77LOG5YIQYOA62U/
Author : Luc de Barochez
Publish date : 2026-06-02 05:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.