L’avion présidentiel est un fragment de France dépourvu de frontières. La cabine, inclinée, gravit cet escalier invisible qui mène par-delà les nuages. Nous venons de décoller de New Delhi, au terme d’un déplacement en Inde qui a duré trois jours. A travers le hublot, j’observe les faubourgs de la capitale défiler, scintiller dans la nuit, disparaître enfin sous une chape de brume.
Dans la cabine, les membres de la délégation française discutent. Des ministres. Des artistes. Des chefs d’entreprise, des universitaires, des militaires. Certains sont habitués à accompagner le président. D’autres ne le font qu’en de rares occasions. Quant à moi, invité sous le statut d’auteur embarqué, j’attends l’entretien que je suis censé avoir à l’initiative de Baptiste Rossi, plume d’Emmanuel Macron, avec le président, dans son bureau flottant. Je suis pour l’instant happé par l’écran qui fait face à mon siège, où j’observe le tracé de notre itinéraire : l’avion a fini de traverser l’Afghanistan. Nous dévions légèrement de notre direction pour survoler le Turkménistan. Mais nous frôlons la frontière iranienne : la ville de Mashhad se situe à quelques kilomètres à peine de notre appareil. Autrement dit, elle est visible depuis les hublots situés du côté gauche. Quelle coïncidence ! En ce 19 février, alors que la perspective d’une attaque israélo-américaine imminente est dans tous les esprits, un second fantasme m’investit : l’Iran… Ce pays qui me fascine tant, pour sa poésie, son histoire millénaire, ses penseurs hauturiers, sa société héroïque et martyre… Cette terre où j’ai mille fois voyagé par l’entreprise de mes rêves, elle n’a jamais été si proche de mon corps de judéo-français. J’ai à peine le temps de cultiver ces débuts de questions qu’une hôtesse m’annonce que le rendez-vous est pour tout de suite.
Elle m’accompagne jusqu’à la salle de réunion, située dans la partie avant de l’appareil. Une grande table ronde, un tableau et des sièges scrupuleusement identiques. Le président arrive. Il a délaissé le costume pour un gilet à capuche aux couleurs de La French Tech. Il commande un café, je l’imite. Et la conversation commence.
– Alors, vous avez vu ? L’Inde : ce sens de l’émergence… Quelle énergie, quelle jeunesse partout ! L’architecture foisonnante. Le cinéma en pleine effervescence. La vivacité des étudiants, hier, à l’Institut des sciences médicales. Ce sens, dans tous les domaines, de l’innovation, du dépassement de soi. Et bien sûr, ajoute-t-il, ce qu’ils font en matière d’intelligence artificielle est tout à fait passionnant.
« Ce qui m’importe, c’est la vision globale »
J’avais déjà échangé avec le président lors du Sommet de l’action pour l’IA, le premier dans le genre, qui eut lieu à Paris il y a exactement un an. Organisé par la France, il avait pour vocation de donner un cap à cette révolution technique majeure : comment éviter, face à ce phénomène, le double écueil de la technophobie et du futurisme béat ? Comment esquisser surtout une troisième voie entre la dérégulation totale prônée à Washington et la surveillance générale pratiquée en Chine ? Aspiration qui supposait de réfléchir à de nouveaux partenariats stratégiques, dans un esprit de multilatéralisme. C’est pour cette raison que l’Inde, mise à l’honneur lors du sommet de 2025, a accueilli la France dans celui qu’elle vient d’organiser.
– Ce qui m’importe, c’est la vision globale, poursuit le président. Mon objectif n’est pas seulement de concurrencer les Etats-Unis ou la Chine d’un point de vue quantitatif. C’est de proposer une autre perspective. Car ces mutations technologiques ne concernent pas seulement des parts de marché ou des points de PIB dans le cadre d’une compétition économique planétaire. Elles engagent nos sociétés. Elles modifient notre rapport au monde, pour le meilleur ou pour le pire.
– C’était un peu ce que vous disiez hier, dans votre discours à l’Institut des sciences médicales, sur les biais algorithmiques qui ont des répercussions directes sur le débat public : tant que nous ne saurons pas comment sont hiérarchisés les contenus sur les réseaux sociaux, la liberté d’expression restera un trompe-l’œil, car personne ne saura pourquoi tel discours est favorisé par les plateformes aux dépens de tel autre.
– Oui. C’est drôle, d’ailleurs, car mon discours a été déformé sur les réseaux sociaux. Ils ont tronqué un segment de phrase – « free speech is bullshit » – de son contexte, pour donner l’impression que je m’étais opposé au principe de la liberté d’expression. Or, c’est le contraire que j’ai exprimé. Pour exister, cette liberté cardinale doit être garantie. Et donc encadrée au sein d’une agora équitable. Tel est le sens de mon combat pour la transparence algorithmique : il est crucial que les réseaux sociaux ne deviennent pas des jungles. Dans ce domaine comme dans d’autres, mon cap est là : ni le futurisme technologique sur fond d’utopies libertariennes, dévastateur pour la planète et nos démocraties ; ni la prise en main de la technologie par le pouvoir, nuisible aux libertés publiques.
« Donald Trump ne respecte que ça… »
Ce « ni-ni » serait-il le corollaire géopolitique du « en même temps » de la campagne de 2017 ? Sa conséquence dans les relations internationales ? Voire une variante actualisée de l’attachement gaullien au désalignement ?
– C’est mon obsession : un nouveau monde se dessine, la France doit y trouver sa place. Non « une » place, mais la sienne. Celle de la puissance autant que des principes.
Nous en venons au vif du sujet : quel était, au fond, le sens de ce voyage ? Au même moment, Trump organise à Washington la réunion inaugurale de son « Board of Peace », cette structure censée se substituer à l’ONU pour promouvoir sa conception transactionnelle de la paix au Moyen-Orient. Plusieurs pays européens s’y sont rendus, ou bien en tant que membres – position de la Hongrie à l’époque –, ou bien en tant qu’observateurs, à l’instar de l’Italie, la Roumanie, la République tchèque, la Grèce et Chypre. De son côté, pourquoi Emmanuel Macron a-t-il séché cet événement, préférant s’envoler pour l’Inde ? S’agissait-il, avec Modi, d’organiser une « contre-soirée » du multilatéralisme ? Ce pas de côté était-il un clin d’œil, sinon un signal : une manière de montrer que la France refusait de se vassaliser ?
– Si vous voulez. Mais vous savez qui m’a téléphoné juste avant notre entretien ? Lui, justement.
– Lui ?
– Oui, Donald Trump.
– Il ne vous en voulait pas d’avoir décliné sa proposition de rejoindre le « Conseil de la Paix » ?
– En vouloir, ne pas en vouloir : votre vocabulaire n’est pas le bon. Ça ne marche pas comme ça, avec lui. Depuis notre première rencontre, nous avons construit notre relation dans une logique de transparence : travailler en bonne intelligence quand nos intérêts convergent, mais ne pas faire semblant d’être d’accord quand nos visions ne se recoupent pas. Et je suis convaincu que, contrairement à ce que beaucoup disent, Trump ne respecte que ça : qu’on lui parle et agisse envers lui avec sincérité. Qu’on se tienne debout, face à lui, sans mentir, sans tricher.
– Comme quand vous aviez formé la « coalition des volontaires » lorsqu’il voulait lâcher Zelensky.
– C’était ce qu’il fallait faire. Sans cette coalition, à quoi la suite aurait-elle ressemblé ? Les Ukrainiens sont certes héroïques sur le terrain. Et leur vaillance est sans limite. Mais lâchés par les Américains, comment auraient-ils pu continuer à tenir si l’Europe ne s’était pas dressée pour les soutenir ?
– Avec cette coalition, l’Europe a décidé d’avoir de la gueule. Pour une fois, elle parle d’une voix unique ou presque. Claire en tout cas. Et déterminée. Tandis que Trump jubilait d’humilier Zelensky au motif qu’il « n’avait pas les cartes », elle a prouvé que l’Histoire n’était pas une partie de poker.
– Elle choisit surtout d’être forte, refusant l’impuissance et le fatalisme pour se tenir debout. De montrer que les Empires n’ont pas le monopole de la puissance.
– C’était le sens de votre déclaration : « Pour être libre, il faut être craint et, pour être craint, il faut être fort. » Non ?
Quand le fort veut s’imposer de partout comme le juste, on ne peut pas se contenter de défendre le Bien comme une belle abstraction
Emmanuel Macron
– Oui. C’est la phrase de Pascal retournée contre elle-même : quand le fort veut s’imposer de partout comme le juste, on ne peut pas se contenter de défendre le Bien comme une belle abstraction. Il faut œuvrer au renforcement concret de l’idée de justice. Sinon, on tombe dans les écueils d’une conscience malheureuse.
« Je n’ai jamais pensé que des bombes avaient raison de la dictature »
– A propos des Empires, de la guerre et de la justice, nous survolons actuellement l’Iran : comment percevez-vous l’évolution de la situation ?
– Depuis le début de mon premier mandat, du Covid à la guerre en Ukraine en passant par le 7-Octobre, l’Histoire nous aura prouvé une chose : qu’elle est imprévisible. Mais, pour vous répondre, je ne pense pas que les Etats-Unis ont déployé une telle armada dans la région pour ne pas s’en servir. Mais je connais Trump : après les éventuelles frappes, il voudra faire un deal.
– Un retour aux accords d’Obama, dont il s’était pourtant retiré dès son premier mandat ?
– Peut-être. Ce serait paradoxal…
– Et la démocratie là -bas ? Vous la croyez possible ?
– Pas par la guerre. Je n’ai jamais pensé que des bombes avaient raison de la dictature.
Nous parlons ensuite des terribles répressions dont le régime des mollahs s’est rendu coupable début janvier. Du traitement inique qu’ont subi les otages français en Iran. Du beau livre de Louis Arnaud, La Révolution intérieure, sur sa détention dans la prison d’Evin. De l’héroïsme de la population qui s’est insurgée contre la mainmise criminelle des ayatollahs. Des opposants aux islamistes, notamment le prince héritier Reza Pahlavi. Des mémoires de sa mère, la Chahbanou, qu’elle a écrits pour relater son exil :
– Terrible et fascinante, réfléchit-il à voix haute, la condition de l’exil… Il y a, sous la plume de Farah Pahlavi, des descriptions pénétrées, poétiques, de cet Iran qui continue de l’habiter après son départ.
– Comme si les coordonnées de la vie s’étaient inversées : sa nation lui est devenue intérieure… Non plus une étendue spatiale, mais une donnée secrète. Presque un songe.
L’avenir de l’Iran, personne ne peut, personne ne doit l’écrire à la place de l’Iran
Emmanuel Macron
– Ce que nous enseignent les exilés, au fond, c’est que l’imaginaire est souvent l’expression du lien noué avec son pays.
– Le romantisme et la politique n’ont pas souvent fait bon ménage…
– Précisément ! Ne tirez aucune conclusion politique de ce que je vous dis là . L’imaginaire nourrit l’existence intérieure, mais l’action ne peut se déployer que sur le terrain du réel. L’avenir de l’Iran, personne ne peut, personne ne doit l’écrire à la place de l’Iran.
Et si Donald Trump lâchait le peuple iranien ?..
Certes, songeais-je, mais que faire lorsqu’un peuple se bat pour sa libération, et qu’il est empêché d’affirmer son destin ? Le mois dernier, les 8 et 9 janvier, plus de 30 000 citoyens iraniens, sortis héroïquement dans les rues pour contester le pouvoir inique des mollahs, ont été massacrés comme des animaux par les Gardiens de la révolution. Un tel carnage, rapporté à sa durée – quarante-huit heures –, bat tous les records de la criminalité de masse au XXIe siècle. N’est-ce pas la preuve que le peuple iranien a besoin d’une véritable « aide », plus profonde que celle promise par Donald Trump quand il les encouragea à aller au casse-pipe ? Car certes, le président américain ne manifeste pas le moindre intérêt pour la question des droits humains ou de la démocratie en Iran, pas plus qu’il ne confère une vision politique à ses guerres au Venezuela ou bientôt en Iran.
Mais justement, la France ne se grandirait-elle pas à combler les carences du trumpisme ? Il s’agirait, non de rejoindre les opérations militaires israélo-américaines, mais de mener l’offensive sur le plan diplomatique, de mettre en lumière les angles morts de la doctrine adoptée à Washington. Comment ? En étant par exemple la première puissance à reconnaître officiellement un gouvernement de transition iranien. Reza Pahlavi, dont nous parlions, a créé l’équivalent d’un Conseil national de la résistance, fédérant toutes sortes d’opposants au régime actuel, y compris des antimonarchistes et des militants de gauche. L’objet de son combat n’est pas de rétablir le régime d’avant 1979 mais, dans l’esprit d’un Juan Carlos, d’utiliser son statut pour garantir une transition vers l’avenir démocratique – et ce autour de trois promesses phares : garantir l’unité territoriale du pays ; organiser des élections sous cent jours visant à l’écriture d’une nouvelle Constitution ; rétablir d’ores et déjà les libertés publiques en offrant une égalité juridico-politique -immédiate et stricte à l’ensemble des citoyens iraniens, quelles que soient leur religion ou leur origine. La France n’aurait-elle pas raison de reconnaître la légitimité d’un tel horizon pour l’Iran ? Et une telle position ne pourrait-elle pas déclencher, comme pour la reconnaissance de la Palestine, une vague de mimétisme à travers les autres nations du monde ?
Je n’ai pas le temps de poser la question au président car des membres de la délégation nous ont rejoints. Une douzaine de dirigeants d’entreprises venus « débriefer » le voyage, évoquer les avancées et les difficultés dans leurs domaines respectifs.
Peu à peu, la conversation se relâche. Il est question de l’actualité, des prochaines présidentielles, des paradoxes de notre société, des aléas de la vie politique, et de la vie tout court. Mais je songe quant à moi à l’autre conversation : celle que nous venons d’avoir, le président et moi, au sujet de cet événement dont personne ne sait s’il adviendra ou non. A l’incroyable hasard voulant que ce dialogue eût lieu in situ, en hauteur de l’Iran, ce pays qui, au cours des prochaines semaines, serait probablement au cœur de l’attention mondiale. L’avenir lui ferait-il écho ? Si les intuitions du président venaient à se concrétiser, si cette guerre avait lieu mais qu’elle se déroulait pour rien ; si Trump, après avoir affaibli comme jamais le régime inique des mollahs, lui offrait un sursis du jour au lendemain ; si, désireux de dealer avec ses ennemis d’hier, il faisait subitement volte-face ; si l’Amérique abandonnait in fine le peuple iranien, alors quelles conclusions faudrait-il en tirer ? Le moment viendra-t-il de descendre du ciel ?
Par Nathan Devers
Du 17 au 19 février 2026, le philosophe et écrivain Nathan Devers (auteur de Aimer Jérusalem, Gallimard, 2026), a accompagné Emmanuel Macron dans un voyage officiel en Inde.
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Publish date : 2026-06-02 15:00:00
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