L’Express du 21 février 2008
Il était une fois Marjane Satrapi. Raconteuse d’histoires. Bavarde. Enjouée. Expressive. Branchée sur 10 000 volts. Après le succès de la série Persepolis (L’Association), bande dessinée vendue à plus de 1 million d’exemplaires dans le monde et étudiée dans certaines universités américaines, après le triomphe du film du même nom, coréalisé avec Vincent Paronnaud, prix du jury au Festival de Cannes, en mai 2007, voilà que s’annoncent les César et les Oscars. Ensuite, c’en sera fini des avions et des interviews, du jet-lag et des tapis rouges. L’artiste retournera à sa table de travail. Solitaire. Comme elle l’aime. Entre la frénésie qui continue encore quelques jours et le calme qui approche, L’Express a rencontré une Marjane Satrapi qui aime bousculer les mots.
L’Express : Vous souvenez-vous du premier coup de crayon de Persepolis. Dans quel état d’esprit étiez-vous ?
Marjane Satrapi : En 1997, je sors d’une école d’art, à Strasbourg, et me voilà à Paris, ayant trouvé une place à l’atelier des Vosges, où travaillaient Joann Sfar, Emile Bravo et Christophe Blain. Malheureusement, mes projets de livres pour enfants n’avançaient pas. J’étais totalement déprimée, au point de vouloir arrêter la bande dessinée. J’avais décidé de changer de métier pour devenir détective privée. J’ai fait un stage dans une agence et, quand je me suis rendu compte qu’il s’agissait, quasi uniquement, d’affaires d’adultère, j’ai arrêté. Ensuite, j’ai voulu être chasseuse de têtes, mais j’ai confondu avec chasseuse de primes, parce que je regardais, affalée dans mon canapé, la série L’Homme qui valait 3 milliards. Puis j’ai vendu de la fourrure sur les Champs-Elysées, mais je ne savais pas faire la différence entre le vison et les autres. De leur côté, mes copains de l’atelier me poussaient à dessiner et j’ai commencé à imaginer une histoire autour de l’Iran et des idées fausses qui circulaient. J’entendais des choses très négatives sur ce pays et, même en sachant que ce n’était pas forcément faux, j’ai voulu adopter un point de vue différent. Dire l’autre partie de la réalité. Je ne suis ni sociologue ni historienne, et, pour éviter le manifeste politique, il n’y avait qu’une seule solution : me raconter. Moi qui voulais être illustratrice, je me suis plongée dans un boulot obsessionnel et long. Une série de quatre albums comme autant de périodes importantes de ma vie : la révolution, la guerre, l’exil, le retour.
Le succès vous a-t-il paru naturel ?
Non, bien sûr, mais j’en étais un peu détachée. Quand le premier tome est sorti, j’ai obtenu un prix, la presse en a parlé et le public a répondu présent. Je me suis alors interdit, pour la suite, de tomber dans un consensus mou pour plaire à davantage de gens encore. Quand je me lance dans un projet, je suis très heureuse. Je vis dans une bulle et tous les événements extérieurs s’effacent. J’essaie de faire mon boulot le mieux possible. Pour cette raison, j’ai raconté l’histoire en français, car utiliser une langue est une façon particulière de réfléchir et je voulais me mettre du côté du lecteur français pour que tout soit compréhensible. Quand le succès est arrivé, j’avais 30 ans et je savais déjà ce que représentait le travail. Ce qui évite la grosse tête. Plus tôt, je crois que mes chevilles auraient gonflé.
En 2002, Marjane Satrapi signait la couverture du supplément magazine de L’Express à l’occasion du festival d’Angoulême.
A quoi tient votre talent ?
Je n’en sais rien… Savoir raconter les histoires, j’imagine. Bien dessiner également, même si beaucoup pensent le contraire.
Ah bon ?
Une idée tenace perdure : dessin égale Rembrandt. Ce qu’il faisait est évidemment magnifique mais l’art du XXe siècle a montré que le dessin n’est pas qu’une reproduction de la nature. C’est une réinterprétation.
Vous avez imaginé Persepolis pour rétablir la vérité sur l’Iran. Que vouliez-vous dire ?
Quand on parle de l’Iran, surtout aujourd’hui, c’est pour résumer ce pays aux fanatiques et aux islamistes. A force, ce discours ôte toute part d’humanité à ce peuple, réduit à des notions abstraites. Une résolution de l’ONU demande que les étudiants iraniens n’aient pas accès à un enseignement scientifique qui leur apprendrait à fabriquer une bombe. Résultat, aux Pays-Bas, ces étudiants-là sont virés des cours. Avec un tel raisonnement, on ne devrait même pas apprendre les additions et les soustractions aux enfants. Je voulais dire qu’en Iran il y a aussi des adolescents qui aiment écouter du rock et qui tombent amoureux. Si le bonheur n’existe pas, le malheur absolu non plus. Les Iraniens ne sont pas tous des fous de Dieu. Cette division du monde m’a toujours paru idiote. Quel est le point commun entre un fanatique iranien et moi ? Il n’y a en a pas. Quel est le point commun entre un catholique intégriste français et vous ? Aucun. Mais il y a en beaucoup, j’imagine, entre vous et moi. S’il y a un partage du monde à faire, c’est entre les cons et ceux qui ne le sont pas. Entre les fanatiques et les démocrates. Pour la majorité des gens, l’Iran c’est soit Schéhérazade, soit les terroristes. Entre les deux il n’y a rien. Eh bien, si. Et c’est ce que je voulais montrer.
Est-ce l’exil qui vous a fait mesurer ce regard faussé sur votre pays ?
L’exil vous met à une place particulière : à l’extérieur. Que ce soit chez vous ou chez les autres. Ce qui est difficile à vivre. On en souffre ou on l’utilise pour avancer. J’ai choisi la seconde solution. Je me rends bien compte que ma situation était particulière. Je viens d’une famille de la classe moyenne qui avait les capacités de m’envoyer étudier à l’étranger. Ce n’est évidemment pas le cas de tous les exilés.
N’avez-vous pas eu peur de l’effet pervers de votre discours, qui amènerait à penser, à force de vouloir rééquilibrer les choses, que vous soutenez le régime iranien ?
Non, je pense avoir toujours été très claire. Mais je refuse l’idée du noir et du blanc. Les choses sont plus complexes. Moi, je mets les gens devant les situations en essayant qu’elles soient le plus pertinentes possible. A eux, ensuite, de se faire leur opinion. Un exemple. Alexandre le Grand, chez vous, s’appelle Alexandre le Salopard, chez nous. C’est lui qui a brûlé la ville de Persépolis. Autre exemple. Pour obliger les soldats iraniens à courir sur les champs de mines, l’armée leur promettait les clés du paradis. Pour inciter les soldats d’origine hispanique à s’engager dans les forces américaines pour aller combattre en Irak, le gouvernement de Washington promettait à leur famille la green card. Vous ne croyez pas que, pour eux, la green card, qui permet de travailler légalement sur le sol américain, ne ressemblait pas aux clés du paradis ? Voyons le monde comme un ensemble de situations particulières et combattons le fanatisme. Le fanatisme, c’est bâtir une société uniquement régie par les émotions. Le travail artistique, tel que je l’entends, pose des questions. A chacun de faire un effort intellectuel pour comprendre la situation et y réfléchir. Je crois en la vertu de l’éducation et de la culture. L’éducation ne rend pas forcément excessivement intelligent, mais elle rend évidemment moins con. Je suis née en Iran, j’ai vécu en Autriche, mon mari est suédois, je travaille en France, je suis, actuellement, en tournée aux Etats-Unis pour le film. J’ai suffisamment voyagé pour entendre tout le temps le même type d’histoires, mais racontées différemment. Tous les points de vue sont valables et aucun ne l’est. Comment avoir des certitudes ?
On ne peut pas, non plus, être dans l’entre-deux et refuser d’affirmer des convictions !
En tout cas, je suis convaincue qu’il ne faut pas l’être. J’ai grandi dans un pays où les Etats-Unis représentaient le mal. Je suis allée là -bas pour trouver mille raisons de détester ces idiots d’Américains. Résultat : des gens sympathiques, accueillants, gentils. Et d’autres moins. Je préfère être flottante dans mes convictions plutôt que d’avoir honte quand elles volent en éclats.
Il y a quand même des valeurs qu’on se doit de défendre jusqu’au bout !
Evidemment. L’éducation, l’égalité entre les hommes et les femmes, le droit à la parole : ce sont des choses que je défendrai jusqu’à mon dernier souffle. Mais je me bats surtout contre les idées reçues. Il m’est toujours difficile de donner un avis affirmé sur un sujet. Le voile, par exemple. Beaucoup m’ont demandé de me prononcer. Je l’ai porté en Iran, je n’aime pas ça et on attendait donc de moi que je condamne toute personne voilée. Désolée, mais il m’est impossible d’interdire à quelqu’un de faire quelque chose. Il faut peut-être d’abord se demander pourquoi, en France, des jeunes filles se voilent, alors que leurs mères, non. A l’époque de la polémique, j’ai rencontré une femme qui me disait que son problème, à elle, en Iran, c’était le chômage, pas le voile. J’ai alors décidé de me taire. Qu’on demande plutôt aux experts du CNRS de s’exprimer. Je ne suis pas retournée en Iran depuis huit ans. Quand j’en parle, je sens bien que s’y mêlent la nostalgie et la mélancolie.
Avez-vous renoncé à votre retour en Iran ?
J’ai dit ce que j’avais à dire. Et j’en connaissais les conséquences. Mais je ne me permets pas de me plaindre. Evidemment que je souffre. Il y a une partie de ma vie que je ne peux partager avec personne. Je n’ai aucun souvenir commun avec les gens que je rencontre en France. Je suis arrivée dans un pays où j’ai réussi ma vie. Si moi, je me plains, que doivent faire ceux qui ont moins de chance ? C’est mon devoir de rester droite par égard envers ces gens-là . C’est une question de décence. Ma souffrance ne regarde que moi.
Comment vos parents voient-ils votre succès ?
Mes parents sont très pudiques. J’observe leurs petits sourires. Ils ne m’en parlent jamais et c’est très bien ainsi.
Les albums, le film, la promotion internationale, les César, les Oscars… La page Persepolis sera bientôt tournée. Comment pensez vous vivre ce jour-là ?
Un moment se termine et un autre commencera. Pendant ces huit ans, j’ai travaillé à d’autres choses. Comme Poulet aux prunes, que je considère comme mon meilleur album. Je voudrais l’adapter au cinéma. Après avoir fait le tour de la planète, j’aimerais bien écrire un album, comme des nouvelles Lettres persanes. Je n’ai pas peur de repartir. L’important est de pouvoir travailler. Je sais la chance que j’ai… Est-ce que je peux être prétentieuse cinq minutes ?
Je vous en prie.
Quand j’ai lu Cent Ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez, j’ai dessiné toutes les têtes des personnages et construit un arbre généalogique pour me repérer dans le récit. Ce qui m’a donné envie de raconter, en bande dessinée, ce même type d’histoire, située en Iran. Le résultat ne sera sans doute pas aussi bien que le roman de Marquez, mais j’essaierai de m’en approcher au maximum.
Vous avez voyagé dans le monde entier avec le film. Quelles sont les réactions les plus surprenantes que vous ayez entendues ?
Une Iranienne, en France, m’a dit : « Depuis que le film est sorti, je me sens moins étrangère ici. » Cette phrase m’a beaucoup touchée. En Iran, il y a des versions DVD pirates qui circulent et qui se vendent sur le même marché où je me rendais pour acheter des films interdits. Cela m’amuse. Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai entendu ! Tenez, voici deux histoires américaines. J’étais à Seattle et je reçois un coup de téléphone d’une femme ayant lu un article dans le journal. Elle me dit : « J’ai vu votre photo. Vous n’êtes même pas mal. » Je réponds : « C’est quoi, ce ‘même’ ? » Elle bafouille : « Ce n’est pas l’idée que je me faisais des femmes iraniennes. – Vous pensiez qu’on ressemblait à des singes ? » Il y a eu une seconde d’hésitation, puis : « Well… Yes. » Une autre fois, je me trouvais à Salt Lake City, la ville des mormons. Une dame discute avec moi et veut savoir d’où je viens. Pour ne pas y passer des heures, je réponds que je viens de France. Elle demande alors, texto, je vous jure : « Pouvez-vous voir la Lune de France ? » En quelques secondes, je me rends compte que si je lui dis oui, je vais devoir lui expliquer la théorie de Galilée. Alors, je lui réponds non. Son visage s’éclaire et elle me rétorque, très fière : « Je le savais. Il n’y a que d’Amérique qu’on peut voir la Lune. » Des histoires comme celles-là méritent d’être dessinées, non ?
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Publish date : 2026-06-04 10:41:00
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