Il est le grand spécialiste des inégalités mondiales, connu notamment pour sa « courbe de l’éléphant » qui montre les gagnants et perdants de la mondialisation. Mais l’économiste serbo-américain Branko Milanovic, professeur associé à la City University de New York, se distingue du militantisme de certains de ces collègues, étant aussi capable de souligner les bonnes nouvelles en la matière ou d’apporter des points de vue iconoclastes sur différents sujets. Préfacé par le prix Nobel Philippe Aghion, Le Monde à l’ère capitaliste regroupe des textes sur des thèmes variés, de l’immigration à la Russie de Poutine en passant par la Chine, Adam Smith ou le communisme.
Dans un excellent français acquis au cours d’une scolarité en Belgique, Branko Milanovic nous explique pourquoi la décroissance est une illusion, comment le monde converge actuellement en matière d’égalité et en quoi l’immigration est un « problème sans solution ». Selon lui, la Russie est aussi engagée dans un déclin industriel historique.
La décroissance ne peut être la solution selon vous si on veut réduire la pauvreté et les inégalités dans le monde. Pourquoi relève-t-elle de la pensée magique ?
Branko Milanovic : Il faut regarder la réalité du monde actuel. Le revenu médian après impôt en Occident correspond au 90e centile de la distribution mondiale des revenus. Si on veut que 90 % de la population mondiale atteigne ce niveau, le PIB mondial doit être multiplié par 2,7, et même plus si on tient compte de l’augmentation de la population. Les émissions de CO2 augmenteraient forcément. Il est donc irréaliste de penser qu’on pourrait répondre aux exigences du Giec, redistribuer les richesses tout en gardant une enveloppe absolue figée, alors qu’il y aura de plus en plus d’humains dans les décennies à venir. Nous savons que 22 % de la population mondiale vit aujourd’hui avec moins de 3,65 dollars par jour. Allons-nous paupériser l’Occident, et nous demander à vous ou à moi de perdre deux tiers de nos revenus ? C’est de la pure pensée magique.
Vous avez participé à la conférence du Laboratoire sur les inégalités mondiales, durant laquelle Thomas Piketty a assuré qu’on pourra faire converger les revenus mondiaux vers 5 000 euros à l’horizon 2010, tout en pratiquant la sobriété…
Ce sont des projections. Or on peut projeter beaucoup de choses. Ce chiffre de 5 000 euros, qui est supérieur au revenu médian actuel en Occident, montre au moins que Thomas Piketty et les personnes autour de lui ont compris qu’ils ne peuvent pas dire aux habitants des pays riches qu’ils vont stagner. Là , ce scénario leur indique qu’ils vont progresser un peu, tandis que les pays pauvres doivent connaître un rattrapage important. Ce n’est bien sûr pas réaliste. C’est un peu farfelu de penser qu’il aura une égalité parfaite entre pays et personnes.
Mais le vrai problème, c’est le compromis qu’il faut trouver entre augmentation des richesses et l’émission de CO2, à moins d’arriver à un découplage important entre le PIB et ces émissions. Thomas Piketty explique qu’il ne parle plus de PIB, mais qu’il veut augmenter les activités liées à la santé ou à l’éducation, c’est-à -dire celles qui n’entraînent pas beaucoup d’émissions. D’une certaine manière, lui et d’autres chercheurs ont quand même compris qu’il y avait un problème. Mais ils essaient de le résoudre de manière idéologique, et non pas empirique.
Vous assurez que les outils qui nous ont permis de réduire les inégalités de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années 1980 sont aujourd’hui obsolètes. Pourquoi ?
Je suis d’accord avec la taxe Zucman, mais pour des raisons pédagogiques. C’est une façon de faire savoir aux ultra-riches qu’ils ont une influence politique et médiatique qui doit être contrôlée. En revanche, ce n’est pas un impôt qui rapporterait beaucoup d’argent.
La réalité, c’est qu’on ne peut pas revenir en arrière. La période exceptionnelle de réduction des inégalités de revenus et de patrimoine dans les pays développés reposait sur quatre piliers : la puissance syndicale, l’éducation de masse, une fiscalité élevée et d’importants transferts publics. Aujourd’hui, les populations des pays riches sont beaucoup plus sceptiques qu’il y a quarante ou cinquante ans sur l’efficacité des politiques fiscales et redistributives, et elles ne croient plus à l’État. Il y a une défiance accrue envers les bénéfices attendus d’une nouvelle hausse des impôts. Par ailleurs, le taux de syndicalisation est en chute. En France, dans le privé, il est à moins de 8 %, alors qu’il reste plus fort dans le secteur public (18 % NDLR). C’est quand même une ironie extraordinaire : les ouvriers sont censés se battre contre les capitalistes, mais aujourd’hui ils se battent contre l’Etat.
Votre livre évoque aussi le sujet complexe de l’immigration. Les économistes considèrent généralement l’immigration comme un phénomène positif, mais vous rappelez qu’il pose des problèmes pour l’Etat-providence…
L’immigration est un problème sans solution. Si l’on considère les gens comme des avatars sans origines et cultures, il est clair que l’Europe a besoin de main-d’œuvre du fait du vieillissement de sa population. Par ailleurs, il y a un écart considérable de niveau de vie entre l’Europe et l’Afrique. Les différences actuelles autour de la Méditerranée sont d’une magnitude totalement différente que du temps du Moyen-Âge ou de l’Empire romain. D’un point de vue rationnel, l’immigration est globalement positive. Les mouvements de travail devraient être comme ceux des capitaux. Mais cela crée aussi des problèmes politiques évidents, comme on peut le constater dans toute l’Europe. A l’exception de l’Espagne, les pays européens sont en train de se refermer. Je ne vois pas comment cela changera dans les années à venir…
La phase de la mondialisation néolibérale s’est clairement achevée
Les spécialistes des inégalités mettent en général l’accent sur celles qui ont augmenté, comme aux Etats-Unis. Mais peu soulignent, comme vous, qu’il y a aujourd’hui une grande convergence, c’est-à -dire une réduction des inégalités au niveau mondial…
Alors que les inégalités mondiales s’étaient creusées depuis le XIXe siècle et la révolution industrielle, avec une divergence entre les pays occidentaux et le reste du monde, on observe depuis la fin des années 1990 une grande convergence. Cela s’explique principalement par l’essor de la Chine, pays très peuplé et qui était très pauvre. Du fait de taux de croissance qui s’élevaient à 8, 9 ou 10 % par an, la Chine a contribué non seulement à réduire la pauvreté mondiale, mais aussi a changé la distribution des revenus dans le monde. Le coefficient de Gini, qui mesure ces inégalités, est tombé de près de 70 en 1988 à 60 en 2018. Il ne fait ainsi aucun doute qu’il y a eu une réduction des inégalités mondiales. C’est dû à la Chine, mais aussi à l’Inde, à l’Indonésie, au Vietnam, à la Thaïlande. Un pays comme l’Indonésie représente plus de 280 millions d’habitants, ce n’est donc pas rien si ceux-ci ont bénéficié d’une forte croissance.
En même temps, nous avons constaté une hausse des inégalités de revenus à l’intérieur de pays comme la Chine, la Russie, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, mais pas la France. Mais l’influence de ces tendances n’est pas égale. La forte augmentation du PIB de la Chine a permis une croissance des revenus de près de 1,5 milliard de personnes pendant quarante ans au rythme de 8 % par an. La montée des inégalités au sein de ce pays exerce un effet contraire, mais il n’est pas suffisamment grand pour annuler l’effet de la croissance chinoise sur l’égalité mondiale.
Par ailleurs, les inégalités aux Etats-Unis ont augmenté depuis trente ans, mais nous constatons aujourd’hui un plateau. Si l’on se fie aux enquêtes, elles sont même en train de diminuer au Royaume-Uni.
En revanche, la Chine est aujourd’hui devenue trop riche pour encore être un moteur de la réduction des inégalités mondiales. Cela va maintenant dépendre de l’Inde et surtout de l’Afrique.
Le protectionnisme est à la mode. N’est-ce pas oublier les immenses progrès permis par la mondialisation ?
La mondialisation a effectivement permis de réduire les inégalités depuis deux décennies. Mais les pays occidentaux comme le Royaume-Uni, qui ont fait la promotion de cette mondialisation, ne s’attendaient pas à ce que les principaux bénéficiaires soient l’Asie et la Chine. Ils pensaient que la Chine allait être moins pauvre et qu’ils pourraient plus commercer avec elle, mais ils ne s’attendaient pas à un tel bouleversement.
La phase de la mondialisation néolibérale, qui a duré des années 1990 jusqu’à peut-être la première élection de Donald Trump en 2016, s’est clairement achevée. L’idéologie néolibérale repose, sur le plan intérieur, sur la dérégulation ou la privatisation, et sur le plan international, sur les mouvements de capitaux, de biens, de services, avec une baisse des droits de douane et l’absence de coercition économique. Aujourd’hui, on observe tout l’inverse. Il y a les « tarifs » douaniers de Trump. Mais même l’Europe limite chaque jour des importations pour renforcer sa souveraineté, à l’image des onduleurs chinois pour les panneaux solaires. La coercition économique est devenue la norme. Les pays occidentaux saisissent les avoirs russes, mais la Russie utilise aussi cette arme financière contre l’Arménie ou la Géorgie, et la Chine contre les Philippines. C’est devenu la norme. Nous sommes entrés dans une ère du national-libéralisme. Le socialisme est une idéologie internationale, cosmopolite. Il y a une lutte des classes, mais en tant que citoyens, vous êtes tous égaux. Le libéralisme était lui aussi ouvert à tout le monde, et pas simplement destinés aux Occidentaux. Mais tout comme le national-socialisme, le national-libéralisme est un libéralisme limité à la sphère économique à l’intérieur d’un pays. Dès qu’il s’agit du marché extérieur, on rebascule dans le mercantilisme.
Il y a donc une blessure narcissique. Notre place relative dans le monde a chuté. Comme vous le soulignez, auparavant, même un Français très modeste se trouvait dans les 25 % ou 30 % des individus les plus riches du monde…
Du fait de la révolution industrielle, la majorité des Européens et ensuite des Américains se sont quasiment retrouvés seuls parmi les 20 % d’individus les plus riches au monde. Aujourd’hui, il y a un certain renversement. C’est durant des événements comme cette Coupe du monde de football que les classes moyennes occidentales constatent leur déclassement, les prix des places étant très élevés du fait d’une demande mondiale. Par ailleurs, les Italiens voient les Chinois ou d’autres acheter leurs maisons. Depuis cinquante ans, un Allemand pouvait passer un mois en Thaïlande, bien manger et s’amuser, pour un prix acceptable. Cela va changer. Alors certes, on peut se dire qu’on vit très bien en Europe. Mais si les autres gagnent plus que vous, comment allez vous garder votre maison si des riches étrangers la trouvent belle et veulent l’acquérir ?
On travaillait peu, on s’amusait bien. Mais la Yougoslavie a disparu…
Des économistes comme Thomas Piketty ou Paul Krugman ont contesté le déclassement de l’Europe par rapport aux Etats-Unis. Qu’en pensez-vous ?
IL y a entre ces économistes et d’autres une bataille de données. Il est vrai que la productivité par heure travaillée est similaire en France et aux Etats-Unis. Vous pouvez vous dire que vous voulez travailler moins tout en vivant bien. Mais dans le cas d’une concurrence capitaliste féroce au niveau mondial, votre pays va devenir moins important, et ses habitants vont chuter dans le classement mondial des revenus.
Cela me rappelle la Yougoslavie de mon enfance. Nous avions une productivité très élevée parce que nous travaillions peu. Les ouvriers dans les usines ne devaient sans doute pas travailler plus de trois heures par jour, du fait des pénuries de matériel ou des réunions de comités de gestion. La productivité d’une usine Fiat en Serbie était plus ou moins la même que celle à Turin. On travaillait peu, on s’amusait bien. Mais la Yougoslavie a disparu. On ne peut donc pas seulement se focaliser sur la productivité horaire sans prendre en compte l’innovation, les technologies nouvelles et la production totale. La Chine et les Etats-Unis sont aujourd’hui hors catégorie en matière d’innovation, c’est un fait. L’Europe a réussi Airbus, peut-être qu’elle peut rattraper son retard. Mais pour l’instant, on n’en voit pas les signes.
Comment voyez-vous l’évolution de la Russie de Vladimir Poutine ?
J’ai écrit en avril 2002 qu’après l’invasion de l’Ukraine, la Russie allait être confrontée à un défi inédit : comment opérer une substitution des importations technologiques régressive. A l’origine, la substitution des importations est une politique visant à permettre aux pays moins développés de rattraper leur retard technologique en instaurant des barrières tarifaires élevées destinées à encourager la production locale de biens auparavant importés. Cette stratégie a été utilisée par Staline. Aujourd’hui, la Russie a certes une main-d’œuvre très qualifiée, mais elle est totalement dépendante des technologies étrangères, principalement occidentales. Elle s’était spécialisée dans la production de matières premières ou de denrées alimentaires. Moscou essaie de remplacer cela par la technologie chinoise, mais cela ne fonctionne pas. C’est un cas très unique dans l’Histoire, car des personnes très qualifiées doivent travailler pour des entreprises ou des institutions qui ne sont pas à leur niveau de qualification, d’où une fuite de cerveaux. L’économie russe est coupée du marché mondial, et il existe peu de secteurs suffisamment développés sur le plan technologique pour les employer. Ce déclin sera un vrai problème pour le régime. Tous les avions en Russie étaient par exemple des Boeing ou des Airbus. Ils n’ont plus accès à cette technologie. Si un avion a un problème, il faut prendre une pièce à un autre. C’est de la cannibalisation industrielle qui ne tiendra pas cinquante ans. En plus, la Russie est un pays énorme qui a besoin d’avions pour circuler de Moscou à Vladivostok.
Un autre texte marquant dans votre livre assure que la solitude semble, d’un point de vue économique, être l’horizon de l’humanité. Vraiment ?
Oui. La taille moyenne des ménages diminue à mesure que les revenus augmentent. Au Danemark ou en Norvège, un ménage compte en moyenne 2,2 personnes, contre 9,5 au Mali ou 9,1 au Sénégal. Avant, la famille avait un rôle économique, pour des transactions qui n’étaient pas marchandisées. Les enfants devaient aider les parents et les assister dans leur vieillesse. Mais au fur et à mesure, beaucoup d’activités à l’intérieur de la famille ont été externalisées. Même promener un chien est devenu un petit boulot dans la « gig economy ». Quant à nos enfants (si nous en avons), ils seront trop éloignés, guidés par les opportunités professionnelles et l’hypercompétitvité, pour s’occuper de nous. La fécondité s’effondre partout dans le monde. De toute évidence, les gens, quand ils ont assez d’argent, préfèrent vivre avec eux-mêmes. En plus, Internet et maintenant l’intelligence artificielle vous permettent de vous passer de relations sexuelles avec des personnes physiques. On se dirige vers une solitude désirée. C’est sans doute l’avenir de l’humanité.
Le Monde à l’ère capitaliste, par Branko Milanovic traduction Peggy Sastre. Le Cherche Midi, 570 p., 24,50 €.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/la-solitude-desiree-est-lavenir-de-lhumanite-levolution-du-monde-vue-par-branko-milanovic-YFUEDH2XZFHCBCFFDV5WWH5LMM/
Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-06-14 16:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
