17 juillet 1955, 16 h 30. Ce jour-là, une page de l’histoire américaine est en train de s’écrire à Anaheim, la plus grande ville d’Orange County, dans le sud de la Californie. Les yeux rivés sur leur écran de télévision en noir et blanc, 90 millions d’Américains trépignent d’impatience devant la chaîne ABC, qui retransmet la plus ambitieuse émission en direct jamais réalisée : l’inauguration de Disneyland, le nouveau parc de Walt Disney. Depuis Frontierland, Ronald Reagan, acteur, animateur et futur président des États-Unis, lit une dédicace destinée à être gravée sur une plaque : « C’est ici que nous revivons l’histoire de notre pays : les couleurs, le romantisme et l’épopée de l’Amérique des pionniers, depuis les sentiers sauvages jusqu’aux routes, aux bateaux fluviaux et à la civilisation. Un hommage à la foi, au courage et à l’ingéniosité de nos vaillants pionniers, qui ont ouvert la voie et rendu ce progrès possible. »
Quelques minutes plus tard, depuis un décor de Far West, Art Linkletter, autre vedette de la télévision américaine, tend son micro à un jeune garçon prénommé Robert : « Tu cherches quelque chose en particulier ? » – « Je veux savoir où est Davy Crockett ! ». « Je vais te donner ce fusil, Robert. Tu le pointes vers le ciel, et quand tu tireras, cela le fera venir ». Comme par magie, surgit alors du haut de sa colline, Davy Crockett, véritable star de cette inauguration. Le martyr ressuscité de Fort Alamo est incarné par Fess Parker, héros de la série éponyme et vitrine promotionnelle pour Disneyland.
Soixante-dix ans après le bateau à vapeur Mark Twain est toujours là, mais le « roi de la frontière sauvage », lui, est quasiment tombé dans l’oubli. Son nom n’est plus associé qu’à un hôtel à Disneyland Paris et une attraction de seconde zone en Californie. Dans un pays où l’histoire de Disney et celle des États-Unis sont intimement liées, cette relégation n’a rien d’anecdotique. C’est ce que raconte l’historienne Beverly Gage dans son livre This Land is Your Land: A Road Trip Through U.S. History (Simon & Schuster, 2026, non traduit), fruit d’un périple à travers les États-Unis, du Texas à la Virginie en passant par le Tennessee. À l’approche du 250e anniversaire des États-Unis, cette professeure de Yale entend « voir comment le passé continue de vivre dans les musées, les monuments et les attractions ». « Je ne pouvais pas passer à côté de Disneyland, l’attraction historique la plus influente de l’histoire des États-Unis », écrit-elle. Sur place, la disparition de l’homme au bonnet en peau de raton laveur l’interpelle : « Lorsque j’interrogeai un employé sur Crockett, je n’obtins qu’un regard vide et un hein ? »
Un parc ancré dans son époque
Alors, simple effet du temps ou reflet d’une Amérique qui réinterroge son passé ? « Aujourd’hui, lorsqu’on évoque Disneyland, on ne pense plus à la conquête de l’Ouest et à une certaine vision héroïque de l’histoire. Pourtant, c’était véritablement au cœur du projet initial de Disneyland en 1955, explique l’auteure à L’Express. De nos jours, Disney est une entreprise beaucoup plus commerciale. L’univers du parc est davantage centré sur les personnages de Disney eux-mêmes, tandis que les références à l’histoire américaine, qui occupaient une place importante à l’origine, sont devenues beaucoup plus discrètes. »
Autre marqueur du temps qui passe : l’attraction Splash Mountain est devenue en 2024 Tiana’s Bayou Aventure, inspirée de La Princesse et la Grenouille, premier long-métrage Disney mettant en scène une princesse noire. Splash Mountain s’inspirait de Song of the South, un film qui, dès sa sortie en 1946, a suscité une vive controverse, ses détracteurs lui reprochant de présenter une vision romantisée et idyllique des relations raciales dans le sud des États-Unis, loin de la réalité historique. Pour elle, ce changement montre que Disney, comme n’importe quelle autre institution, est profondément ancré dans son époque et réagit aux évolutions du monde qui l’entoure. Mais la mue de Disneyland ne s’explique pas seulement par les débats autour du passé. Elle répond également à des impératifs économiques. Ainsi, l’apparente mise au ban de Davy Crockett se justifie aussi, selon l’historienne, par le fait que ce personnage n’a plus la même valeur commerciale qu’il pouvait avoir il y a deux générations.
L’attraction Splash Mountain, inspirée de l’imaginaire de la frontière américaine, dans la zone Frontierland
Et sa relégation au second plan n’est qu’un symptôme parmi d’autres des mutations culturelles, économiques, sociétales et politiques des Etats-Unis. Pensé par Walt Disney comme « une sorte d’entreprise de divertissement où les parents et les enfants pourraient s’amuser ensemble », son parc à thème attire dorénavant de plus en plus les « adultes Disney », souvent sans enfants et passionnés au point de dépenser sans compter. Selon un ancien dirigeant du groupe interrogé par Business Insider en 2023, ils représenteraient par exemple 40 à 50 % des visiteurs de Disney World, le parc situé en Floride. Une évolution qui s’inscrit dans un contexte de baisse de la natalité et de vieillissement de la population américaine. Selon le Census Bureau, seules 39 % des familles américaines vivaient avec un enfant mineur en 2025, contre 54 % cinquante ans plus tôt.
Disneyland éclaire également la crise existentielle de la droite américaine. Car si l’univers Disney est régulièrement pris pour cible par une partie des conservateurs pour son supposé wokisme, le parc est pourtant né au cœur de la Californie du Sud, bastion conservateur d’un État aujourd’hui démocrate qui donna deux présidents républicains à l’Amérique : Richard Nixon, né à Yorba Linda, et Ronald Reagan, ancien gouverneur de l’État. Disneyland n’était pas un projet explicitement conservateur sur le plan politique, mais il l’était sur le plan culturel. Il racontait une histoire très triomphaliste des États-Unis. Et s’il se tenait à distance de la politique électorale, Walt Disney partageait lui-même nombre des valeurs du conservatisme de son époque : anticommunisme, méfiance envers le mouvement syndical, ou encore une certaine foi dans le progrès technologique. Avec comme l’illustre son projet pour le parc Epcot en Floride, une vision très ouverte du monde : encourager la curiosité envers les autres, célébrer les différences, découvrir d’autres cultures et d’autres façons de vivre.
Le symbole d’un optimisme américain en déclin
Une philosophie que l’on retrouve également dans Tomorrowland, tourné vers l’exploration spatiale, les nouvelles technologies et l’idée que celles-ci permettraient aux États-Unis de jouer un rôle majeur dans le monde. « Cela correspond assez bien à la vision du monde de Nixon, façonnée par les mêmes forces culturelles, la même sensibilité », relève Beverly Gage. « Après tout, c’est sous sa présidence que les États-Unis ont envoyé des hommes sur la Lune. » On a tendance à l’oublier mais jusqu’au scandale du Watergate, Richard Nixon était un homme politique extrêmement populaire. On a tendance à l’oublier aujourd’hui, mais jusqu’en 1973-1974, c’était une figure politique majeure, dont l’image correspondait en réalité très bien à celle de Disney. De son point de vue, l’ancien président – qui détient le record du plus grand nombre de visites à Disneyland effectuées par un président américain – incarnerait Tomorrowland, tandis que Donald Trump serait davantage associé à Frontierland et à son imaginaire de conquête.
Depuis 1955, le groupe a ouvert des parcs aux quatre coins du monde, et continue d’incarner pour beaucoup une certaine idée de l’Amérique. « Disneyland représente à la fois la puissance commerciale et le divertissement américains, mais aussi la capacité des États-Unis à produire une culture qui rayonne dans le monde entier », observe Beverly Gage. Longtemps, l’optimisme fut l’un des traits que l’on associait spontanément aux États-Unis. L’historienne n’est toutefois pas certaine que l’on parle encore du pays de cette manière aujourd’hui. « Je ne suis pas sûre non plus que les Américains eux-mêmes se sentent aussi optimistes qu’autrefois. » C’est sans doute ici que l’histoire de Disneyland cesse de se confondre avec celle de l’Amérique.
Paradoxalement, dans cette Amérique en manque de repères, c’est peut-être dans des figures comme Davy Crockett qu’une partie de son histoire continue de se dévoiler. Car s’il a disparu des radars de Disneyland et de l’imaginaire des enfants, le pionnier mort il y a près de deux siècles reste présent ailleurs. De l’Ouest montagneux, du Montana et du Wyoming, aux contrées plus chaudes et humides du Tennessee et du Texas, Beverly Gage a été frappée par une chose : les mêmes personnages, les mêmes références et les mêmes conversations revenaient sans cesse, quel que soit l’endroit où elle se trouvait. Davy Crockett en est un bon exemple : « Beaucoup de gens connaissent vaguement son nom et l’imaginent comme une figure folklorique de l’Ouest américain. Pourtant, lorsque je me suis rendu dans le Tennessee, j’ai découvert un personnage historique bien plus complexe et intéressant. J’ai appris qu’il avait été le seul membre de la délégation du Tennessee au Congrès à voter contre la politique de déplacement forcé des Amérindiens, l’une des mesures emblématiques du président Andrew Jackson dans les années 1820 et 1830. Davy Crockett appartenait en réalité à un courant de résistance à l’expulsion des populations amérindiennes. »
De quoi nuancer, selon elle, notre perception du personnage et notre regard sur cette période historique : « On comprend que ces événements étaient beaucoup plus disputés, plus incertains et plus ouverts qu’on ne l’imagine souvent de nos jours. » Une manière de nuancer également cette formule de Ronald Reagan selon laquelle « l’Amérique est moins un lieu qu’une idée ». L’historienne de Yale est revenue de son road trip avec une conviction un peu différente : « Ce que l’on retrouve dans tous ces lieux, ce sont aussi des idées et des interrogations qui reviennent sans cesse. L’Amérique est à la fois un lieu et une idée. »
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/ou-est-passe-davy-crockett-comment-disneyland-raconte-les-etats-unis-LSU47GBN4NA2LD3DDRL37D43BU/
Author : Laurent Berbon
Publish date : 2026-06-14 14:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
