C’est un point de vue qui ravira nos voisins britanniques, nettement moins les lecteurs français. Dans The Return of the Great Powers (Basic Books), un ouvrage notamment salué par le général David Petraeus, ancien directeur de la CIA, l’historien Brendan Simms explique pourquoi, après une décennie (1989-2000) marquée par un recul de la rivalité entre grandes puissances, celles-ci sont de retour. En creux, ce professeur au sein du département de politique et d’études internationales de l’université de Cambridge propose une analyse osée des États figurant, selon lui, sur le podium des grandes puissances : les Etats-Unis et la Chine bien sûr, mais aussi la Russie et le Royaume-Uni. Interrogé par L’Express, Brendan Simms détaille sa vision, ainsi que les raisons qui l’ont poussé à exclure la France (et l’Europe) de son classement. Entretien.
L’Express : Selon vous, il n’existe aujourd’hui que quatre grandes puissances : les États-Unis, la Chine, la Russie et le Royaume-Uni. Ce casting pourrait en surprendre certains. Sur quels critères repose votre diagnostic ?
Brendan Simms : D’un point de vue historique, la notion de « grande puissance » a considérablement évolué. Au XVIIIe siècle, par exemple, il était communément admis qu’il existait cinq grandes puissances, regroupées sous le nom de « pentarchie » : la Grande-Bretagne, la France, l’Autriche, la Russie et la Prusse. Mais cela n’empêchait pas l’existence de disparités importantes entre elles, comme dans le cas de la Prusse, qui était bien moins puissante que la France ou la Grande-Bretagne. De la même façon, il est évident que de telles disparités existent aujourd’hui. Il ne s’agit donc pas de mettre les États-Unis ou la Chine sur un pied d’égalité avec le Royaume-Uni ou la Russie.
Cela dit, je suis effectivement convaincu que ces quatre États peuvent être qualifiés de grandes puissances si l’on prend en compte quatre critères : les ressources, le rayonnement, la réputation et la résilience. En ce qui concerne les ressources, il faut se demander si le pays dispose d’une économie suffisamment importante ou d’une capacité militaire adéquate. En bref, possède-t-il les atouts nécessaires pour maintenir son statut de grande puissance ? Ensuite, lorsque je parle de rayonnement, je fais référence à sa capacité de projection : s’agit-il simplement d’une puissance régionale, ou est-il capable de projeter son influence à l’échelle mondiale ? Troisièmement, la réputation : le pays défend-il une cause particulière dans le monde ? Porte-t-il un principe particulier ? Est-il considéré par les autres comme un acteur sérieux ? Enfin, la résilience, qui est largement ancrée dans l’histoire : le pays a-t-il démontré sa capacité à perdurer dans le temps, à surmonter l’adversité et à se relever ? Compte tenu de tous ces facteurs, il me semble que si les États-Unis et la Chine sont incontestablement les principales puissances mondiales, la Russie et le Royaume-Uni méritent également d’être inclus dans cette catégorie.
Au-delà de la Russie, le cas du Royaume-Uni peut sembler surprenant. Sans le parapluie américain, certains pourraient se demander ce qu’il resterait concrètement de la puissance britannique…
À certains égards, le « parapluie » américain est évidemment un facteur important. Les capacités des services de renseignement britanniques, par exemple, sont renforcées par la coopération au sein des Five Eyes (NDLR : une alliance de partage de renseignements regroupant les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande). Cela dit, le Royaume-Uni ne se définit pas uniquement par cela. Les Russes, par exemple, ont une très haute opinion des services de renseignement britanniques. À certains égards, ils considèrent même le MI6 comme un adversaire plus important que la CIA.
L’Europe n’a jamais manqué une occasion de rater une occasion.
Quant à la dissuasion nucléaire, il est vrai qu’elle est soutenue par les États-Unis. Cependant, les cibles britanniques sont définies de manière indépendante. Un retrait américain constituerait certes une difficulté majeure pour le Royaume-Uni, mais il ne rendrait pas impossible le maintien de sa capacité nucléaire – cela serait simplement plus coûteux. Et si l’on met de côté ces deux aspects, il faut noter que le Royaume-Uni possède la cinquième ou sixième économie mondiale, nettement plus importante que celle de la Russie, par exemple. Et, bien sûr, le pays dispose d’une capacité de projection de puissance considérable grâce à son groupe aéronaval qui, lorsqu’il est déployé, est perçu comme un acteur majeur dans les zones où il opère. Toutes ces raisons, et je pourrais en ajouter d’autres, expliquent à mon sens pourquoi le Royaume-Uni mérite ce statut.
Qu’en est-il des grands absents de votre classement, tels que l’Allemagne, le Japon ou l’Inde, alors même que vous incluez la Russie malgré ses vulnérabilités démographiques, économiques et institutionnelles ?
La Russie possède aujourd’hui le plus grand arsenal nucléaire au monde et conserve des capacités de projection militaire considérables au Moyen-Orient, en Afrique et, dans une certaine mesure, dans d’autres régions. D’un point de vue strictement militaire, la Russie devance donc largement l’Inde, qui n’a pratiquement aucune capacité de projection militaire au-delà de son environnement régional immédiat. Et, ce qui est peut-être plus important encore, l’Inde n’a pas vraiment l’ambition d’être une grande puissance au sens classique du terme. Certes, elle aspire à jouer un rôle sur la scène internationale, mais son horizon reste largement régional. Même lorsqu’elle mène une politique mondiale, celle-ci s’inscrit davantage dans l’idée que l’Inde devrait être une sorte de leader spirituel global. En Russie, en revanche, l’idée du statut de grande puissance est profondément ancrée dans les mythes nationaux et l’identité collective. Pour évoquer brièvement le Japon et l’Allemagne, il est clair que ces deux pays figureraient parmi les grandes puissances sur le plan économique – et de plus en plus en termes de capacités militaires conventionnelles. Mais ils ne répondent absolument pas aux critères essentiels en matière d’armement nucléaire ou de capacité de projection de puissance.
À vous entendre, on pourrait presque penser que la Corée du Nord, compte tenu de son statut de puissance nucléaire, de sa souveraineté affirmée et de sa capacité à résister aux pressions extérieures, est plus proche du statut de grande puissance que l’Allemagne…
On pourrait avancer cet argument pour plusieurs États, tels que le Pakistan ou Israël. Mais si la Corée du Nord a clairement la capacité de causer des problèmes importants, elle ne dispose pas des ressources économiques caractéristiques d’une grande puissance. Et bien qu’elle dispose d’une certaine capacité militaire, celle-ci reste bien inférieure à celle des pays que l’on pourrait qualifier de grandes puissances. Elle manque également de rayonnement, car elle ne projette guère sa puissance – sauf peut-être en matière de prolifération nucléaire – et de prestige. Sa résilience me semble ainsi discutable. Il est donc clair que la Corée du Nord ne devrait pas figurer parmi les quatre premières puissances, ni même parmi les huit ou dix premières.
Vous ne classez pas non plus la France parmi les grandes puissances, alors qu’elle est le seul pays de l’Union européenne à réunir à la fois un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, l’arme nucléaire et une autonomie diplomatique…
Le statut de la France est ambigu. En termes de puissance militaire conventionnelle, c’est évidemment une puissance extrêmement importante, dotée de capacités de projection majeures dans la région indo-pacifique et en Afrique. Sans parler de sa capacité nucléaire, qui est en fait plus indépendante que celle du Royaume-Uni : elle a été développée, conçue et mise en œuvre entièrement en tant que capacité nationale souveraine française. C’est l’une des grandes forces de votre pays. Il y a deux raisons pour lesquelles je ne classe pas la France parmi les grandes puissances. Premièrement, sa capacité de projection militaire – en particulier ses capacités en matière de porte-avions – reste un peu plus limitée que celle du Royaume-Uni. Deuxièmement, je considère l’appartenance de la France à l’Union européenne comme un facteur contraignant, puisqu’elle ne contrôle pas entièrement ses frontières, ne dispose pas de sa propre monnaie et fait partie d’un projet supranational plus large.
Certains soutiendraient que cela renforce au contraire sa puissance…
Je n’en suis pas sûr. Fondamentalement, la souveraineté nationale – ou du moins la capacité d’action indépendante des membres de l’UE – est restreinte. De plus, sur les grandes questions géopolitiques actuelles, telles que la guerre en Ukraine et les tensions en Asie de l’Est, la France joue, à mon avis, un rôle moins important que le Royaume-Uni – qui, par exemple, occupe une place bien plus centrale dans la politique d’endiguement à l’égard de la Russie : il dirige la JEF (Joint Expeditionary Force) dans le Grand Nord et la région baltique et a également été appelé à garantir la sécurité de la Suède et de la Finlande durant l’intervalle entre le dépôt de leur candidature à l’Otan et leur adhésion effective à l’Alliance. Quant à l’Asie de l’Est, si l’on combine les déploiements – certes intermittents – du groupe aéronaval britannique avec la participation à l’alliance Aukus, cela semble également conférer un avantage au Royaume-Uni, même si l’empreinte territoriale de la France dans la région indo-pacifique est plus étendue.
Si le partage de la souveraineté réduit mécaniquement la puissance, faut-il en conclure que le projet européen est une impasse géopolitique ?
L’Europe pourrait être une grande puissance. Je défends d’ailleurs cette idée depuis de nombreuses années. Mais l’Union européenne, du moins dans sa configuration post-Brexit, doit se doter des moyens de le devenir. Si l’on examine les grandes unions de l’histoire, qu’il s’agisse du Royaume-Uni ou des États-Unis, le principal défi a consisté à transcender les souverainetés existantes. Dans le cas des États-Unis, celles des treize États fondateurs, puis des cinquante États. Dans le cas du Royaume-Uni, celles de l’Angleterre, de l’Écosse, du Pays de Galles et de l’Irlande du Nord – afin de créer une union unique capable d’agir d’une seule voix, fondée sur un parlement unique et une dette unique. C’est précisément ce que l’UE n’a pas réussi à faire. Elle manque donc de cohérence en tant qu’acteur de la politique étrangère.
Un autre point important est que, comme je l’écris dans mon livre, l’Europe n’a jamais manqué une occasion de rater une occasion. Il y a eu plusieurs moments décisifs : la fin de la Guerre froide, les guerres en ex-Yougoslavie, le 11 septembre 2001, la crise de l’euro et de la dette souveraine, le défi russe, voire la pandémie de Covid. À chacune de ces étapes, nous aurions pu dire : « Non, nous allons construire cette Europe unifiée. » Mais cela ne s’est pas produit. Et je crains que la France porte une part de responsabilité dans cet échec, car elle a toujours raisonné ainsi : une armée européenne pour les Allemands, une armée française pour les Français. En d’autres termes, votre pays a soutenu une défense européenne commune, mais sans remettre en cause son propre instrument militaire national ; il a soutenu l’idée d’une Europe plus forte tout en conservant une force de dissuasion nucléaire nationale… J’en reviens donc au Royaume-Uni : la dissuasion britannique est, à certains égards, déjà davantage intégrée à la défense européenne via l’Otan. Et pourtant, dans le débat public, on a l’impression du contraire. Je n’exclus pas totalement que l’UE puisse devenir une grande puissance. Mais à ce stade, j’ai du mal à voir comment cela pourrait se produire.
Quelle stratégie recommanderiez-vous pour que l’Europe rejoigne le banc des grandes puissances ?
Je ne vois que deux possibilités. Soit les principaux États européens franchissent pleinement le pas et deviennent eux-mêmes des grandes puissances. Cela impliquerait, par exemple, que l’Allemagne se dote d’une capacité nucléaire et renforce encore ses capacités – au-delà de ce qu’elle fait déjà. Soit il faudrait qu’ils mettent en commun leurs ressources et leur souveraineté pour former l’union politique intégrée dont je parlais plus tôt. Cette deuxième voie me semble en fait la plus sûre, car elle permettrait d’ancrer et de mobiliser la puissance allemande dans un cadre plus large.
Il y a plus de chances qu’une forme de défaillance de l’État survienne en Chine qu’aux États-Unis.
Selon vous, la configuration actuelle pourrait perdurer pendant des générations. Qu’est-ce qui pourrait changer la donne ?
Ce qui pourrait rebattre les cartes serait un changement majeur dans les représentations historiques et dans la manière dont les pays se perçoivent eux-mêmes. Je m’explique : dans mon livre, j’aborde le rôle de l’histoire à la fois comme moteur, source d’élan, mais aussi comme contrainte. Dans le cas du Japon et de l’Allemagne, l’histoire du XXe siècle est clairement une contrainte en raison des crimes terribles commis par ces deux pays et de leur défaite totale pendant la Seconde Guerre mondiale. Si cette contrainte pouvait être levée d’une manière qui soit, à mon avis, constructive et non chauvine, alors cela pourrait changer la donne. À l’inverse, si les représentations venaient à changer au sein de la Fédération de Russie et de la République populaire de Chine – si ces pays abandonnaient cette vision d’eux-mêmes comme victimes de l’oppression occidentale, et l’idée qu’ils doivent mener un projet de grande puissance, dominer leurs voisins pour ne pas être eux-mêmes dominés, alors, là encore, les cartes pourraient être redistribuées. Je dirais donc qu’une grande partie des dynamiques de pouvoir est déterminée par des questions d’identité et par l’histoire d’un pays. Si les identités changent, alors les rapports de pouvoir et les relations entre les États changeront également.
Pour l’heure, la Chine et les États-Unis se disputent la première place. Quelle est, à vos yeux, la véritable puissance numéro un ?
À l’heure actuelle, les États-Unis occupent clairement une position dominante. Premièrement, parce qu’ils conservent une capacité de projection mondiale bien supérieure à celle de la République populaire de Chine. Deuxièmement, parce que leur PIB reste plus élevé, du moins en dollars courants. En termes de réputation également, malgré l’érosion liée à Donald Trump, les États-Unis restent en tête. Et puis, en termes de résilience, ils ont maintenu la continuité de l’État depuis leur fondation à la fin du XVIIIe siècle – certes avec la guerre civile, mais celle-ci a été remportée par l’Union. En revanche, si l’on regarde la Chine, on observe plusieurs épisodes de rupture historique majeure.
À mon avis, c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles le régime est si méfiant et préoccupé par sa propre sécurité : il considère que la seule façon de maintenir le contrôle sur une société nationale potentiellement instable est de préserver un système autoritaire. Pour toutes ces raisons, je continue de considérer que les États-Unis conservent l’avantage. Il y a actuellement plus de chances qu’une forme de défaillance de l’État survienne en Chine qu’aux États-Unis – malgré tous les efforts de Donald Trump pour nous convaincre du contraire.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-06-15 16:00:00
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