En ce jeudi, de lourds nuages gris encerclent Londres. Une météo plutôt normale de l’autre côté de la Manche, qui provoque tout de même quelques inondations dans le sud de la capitale. A Buckingham Palace, la reine Elizabeth II profite de ses petits corgis pendant que, de l’autre côté de Saint James Park, le conservateur David Cameron fait les cent pas à Downing Street. Nous sommes le 23 juin 2016, les pandémies n’existent que dans les films de science-fiction et Hillary Clinton distance Donald Trump de neuf points dans les sondages. Au Royaume-Uni, ces mêmes études d’opinion donnent toutes — à une exception près — le Brexit perdant, alors que les Britanniques se faufilent entre les gouttes pour aller voter.
Mais le référendum ne se passe pas comme prévu. Au fil des heures, le suspense gagne le royaume, la soirée électorale s’étire dans la nuit. Henry Oliver, 24 ans à l’époque, se souvient s’être endormi sur son canapé vers minuit, la télé toujours allumée, après l’annonce par le pro-Brexit Nigel Farage de l’échec de son camp. Cinq heures plus tard, le Londonien se réveille avec, à l’écran, le visage du même leader populiste, cette fois triomphant. « Je peine à arracher mon visage du sofa et je reste bouche bée de longues minutes… C’est épouvantable », raconte le jeune homme, comme si la scène s’était déroulée la veille.
Une gueule de bois de dix ans
Ce matin-là, après s’être extirpé de chez lui, Henry rejoint son bureau, dans une grande entreprise de communication. Sur le chemin, il croise les titres extatiques de la presse tabloïd dans les kiosques. Un grand « We’re Out ! » barre la une du Daily Mail, le quotidien le plus lu du royaume. 52 % des Britanniques ont opté pour le divorce avec l’Union européenne : le Brexit prend vie, les Vingt-Huit ont vécu. Comme ses collègues, qui ont tous voté « Remain », le communicant passe la journée à écumer les Bloody Mary (vodka-jus de tomate), incapable de travailler. « Nous étions le malheur à l’état pur, sous le choc », résume Henry. Dix ans plus tard, la gueule de bois est toujours là.
Ce 23 juin 2026, le référendum du Brexit commémore sa première décennie, mais le royaume n’a plus grand-chose à fêter. Les deux camps, « Brexiters » comme « Remainers », s’accordent sur les grandes lignes d’un bilan peu glorieux : le vote a déchiré le pays, l’a isolé sur la scène internationale, l’a rendu plus pauvre, n’a pas stoppé la vague migratoire et a déstabilisé sa vie politique. « Tous les problèmes qui s’accumulent en Grande-Bretagne — coût de la vie, crise de l’éducation, taux d’emploi des jeunes — ont été mis sous stéroïdes par le Brexit, assure Joe Meighan, chargé des affaires publiques au European Movement UK, un mouvement créé par Winston Churchill en 1949 pour rapprocher les îles britanniques du continent européen. Nous devrions d’ailleurs arrêter d’utiliser ce mot, Brexit, pour aller de l’avant : c’est notre manque d’engagement avec les Européens qui nous met dans cette situation, et pleurer sur nos erreurs passées ne changera rien. »
Les larmes, pourtant, n’en finissent plus de couler de l’autre côté de la Manche. Chaque année depuis le Brexit, le Royaume-Uni recule dans le World Happiness Report, un classement de l’université d’Oxford qui calcule le degré de bonheur partout dans le monde : une chute de la 13e place en 2019 à la 29e en 2025… Très vite, un terme a surgi pour résumer cette tristesse nationale : le « Bregret », mélange de Brexit et regrets. D’après un rapport de YouGov paru le 9 juin, seuls 30 % des Britanniques pensent que leur pays a fait le bon choix en quittant l’Union européenne.
La société britannique transformée et déchirée
Après des années de négociations et de déchirements, le Brexit est entré en vigueur le 1er février 2020. La fête fut de courte durée, juste avant la quarantaine mondiale provoquée par le Covid-19. Difficile, dès lors, de tirer un bilan économique évident des effets de la séparation, tant ses débuts sont liés à la crise sanitaire. Il n’empêche, les économistes s’accordent à dire que les pertes pour la Grande-Bretagne se chiffrent en centaines de milliards de livres sterling. Le très officiel National Bureau of Economic Research estime que le Brexit a réduit le PIB par habitant de 6 à 8 %, les investissements étrangers entre 12 et 18 %, le taux d’emploi de 3 à 4 % et la productivité aussi de 3 à 4 %.
10 ans après le Brexit, les Britanniques restent des Européens comme les autres.
Au-delà des chiffres, ce référendum de 2016 a transformé la société britannique, libérant ses instincts primaires. Les émeutes se multiplient, comme en Irlande du Nord en juin après une attaque au couteau ou à Southampton en mai, et les partis populistes, de droite comme de gauche, occupent désormais les premières places dans les sondages. « Le référendum sur le Brexit a, pour la première fois, permis aux gens d’exprimer leur colère dans les urnes, explique Sophie Stowers, spécialiste de l’opinion publique à l’institut More in Common. Depuis, cette colère électorale s’est transformée en habitude : les partis comme Reform [NDLR : droite populiste de Nigel Farage] et les Greens [gauche populiste] gagnent leurs nombreux électeurs en proposant des alternatives radicales à l’establishment. Le Brexit a complètement remodelé notre système politique. » En dix ans, six Premiers ministres se sont succédé à Downing Street, soit autant que de 1976 à 2015.
Plus inquiétant encore, le royaume a définitivement perdu de son unité. Le Brexit n’a pas seulement déchiré des familles et des groupes d’amis, il a aussi éloigné les quatre nations britanniques. L’Ecosse et l’Irlande du Nord avaient voté pour un maintien dans l’UE (respectivement à 62 % et 56 %), quand l’Angleterre (53 %) et le Pays de Galles (52,5 %) ont plébiscité le divorce. « Aujourd’hui, pour la première fois de notre histoire, les indépendantistes et les sécessionnistes sont au pouvoir localement dans trois des quatre nations britanniques, l’Irlande du Nord, le Pays de Galles et l’Ecosse, soulève Max Stafford, politologue à l’Université de Southampton. Même s’il est peu probable que ces nations prennent leur indépendance, il est frustrant de constater que ces débats n’ont pas été réglés depuis une dizaine d’années, en particulier depuis l’échec du référendum d’indépendance écossais en 2014. Westminster n’a pas réussi à souder l’union. »
A l’heure de ce bilan plutôt sinistre, une petite musique (ou plutôt un hymne à la joie) se fait entendre au Parlement de Westminster : l’avenir britannique se jouera en Europe. Lors de sa démission en mai, dans l’optique de prendre la place de Keir Starmer à Downing Street, l’ex-ministre de la Santé Wes Streeting a mis son programme sur la table et les pieds dans le plat : « Nous avons besoin d’une nouvelle relation spéciale avec l’Union européenne, parce que le futur du Royaume-Uni se trouve en Europe et, un jour, au sein de l’UE. » Une hypothèse balayée par le gouvernement actuel, qui ne cesse pourtant de se rapprocher du continent.
« Ne pas réintégrer l’Europe, mais l’intégrer pleinement »
Ainsi, des contraintes commerciales sur les produits alimentaires ont été levées l’année dernière, Londres fera son retour dans le programme Erasmus à la rentrée, négocie pour rejoindre le marché continental de l’électricité et postule au mécanisme de prêt européen « Safe » pour acquérir du matériel militaire. « Pendant des dizaines d’années, dès que la situation empirait ou que le gouvernement était incapable de résoudre un problème, les autorités pouvaient blâmer l’UE, souligne Sophie Stowers, de More in Common. Depuis dix ans, ce n’est plus une option, ce qui fait évoluer le regard des Britanniques sur nos voisins européens. L’Ukraine a aussi joué un rôle majeur en nous montrant tout l’intérêt de la coopération européenne en matière de défense et de sécurité. » Sans compter l’effet Donald Trump, dont les insultes et les menaces contre notre continent provoquent une fierté européenne inédite.
Dix ans plus tard, le royaume s’unit pour conjuguer le Brexit au passé. Ses partisans ne veulent plus ressasser les promesses non tenues, ses opposants espèrent créer un nouvel état d’esprit. « Danser sur la tombe d’un Brexit catastrophique et répéter aux gens qu’ils se sont trompés ne nous aidera en rien, soutient Joe Meighan, du European Movement. Les machines à remonter le temps n’existent pas et nous devons chercher ce qui est le mieux pour notre pays : d’abord se rapprocher de l’Union européenne, puis en faire partie. Nous ne voulons pas réintégrer l’Europe, mais l’intégrer pleinement. » Après la gueule de bois du divorce, pourquoi ne pas sentir l’ivresse d’une nouvelle relation ?
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Author : Corentin Pennarguear
Publish date : 2026-06-17 15:00:00
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