S’il y a un secteur dans lequel on bichonne les archives, c’est bien celui de la médecine oncologique : par crainte d’être passés à côté d’un indice sur l’état de santé de leurs patients, la plupart des spécialistes conservent soigneusement les analyses, ils annotent scrupuleusement leurs prescriptions et consignent jusqu’au moindre échange informel avec les malades. Une masse de données gigantesque qui avait jusqu’à récemment plutôt tendance à prendre la poussière dans les sous-sols des établissements sanitaires.
Avec l’intelligence artificielle, la situation est radicalement différente : en quelques secondes, les machines les mieux configurées peuvent passer en revue des dizaines et des dizaines de documents et livrer une analyse fine de ce qu’il faut en comprendre. Armées de ces nouveaux excavateurs numériques, des milliers d’équipes scientifiques arpentent désormais les vestiges de l’activité médicale récente à la recherche d’enseignements pour aider les malades.
Parmi ces véritables archéologues médicaux, une petite équipe de l’Institut Curie s’est fait remarquer pour avoir adopté une approche particulièrement originale. Au lieu d’analyser les tumeurs des malades, premier réflexe des oncologues, les chercheurs ont procédé à rebours : ils ont demandé à la machine de s’intéresser à tout sauf aux cellules cancéreuses, regardant partout ailleurs que dans les poumons des patients, là où le cancer s’est mis à proliférer en premier.
De curieuses manifestations
Des méthodes qui, au départ, ont pu déclencher quelques haussements de sourcils, mais dont les résultats, publiés le 9 avril dans la revue scientifique Journal of Nuclear Medecine, captivent désormais les scientifiques. En s’intéressant au foie, au cœur, ou encore aux reins des malades, les chercheurs, menés par Irène Buvat, médaille de bronze du CNRS en 2002, ont découvert de très curieuses manifestations, d’étranges anomalies qui, si elles venaient à être comprises, pourraient nourrir un véritable « changement de paradigme » dans la lutte contre le cancer. Du moins, c’est ce qu’affirment les auteurs.
Dans les images étudiées, les « Tomographies à Emission de Positons (TEP-scan) » de 380 patients atteints du cancer du poumon dits de « non à petites cellules », l’intelligence artificielle a décelé un métabolisme cérébral amoindri chez une grande partie d’entre eux. Comme si quelque chose dans leurs tumeurs ou les dégâts qu’elles provoquent avait subtilement ramolli le centre de commandement de l’organisme, et faisait en sorte qu’il consomme moins de glucose. Un effet « visible à l’imagerie » mais rarement rapporté par les patients au cours de leurs examens, et « présent avant même que les patients ne prennent de traitements », indiquait Irène Buvat ce jeudi en conférence de presse.
En poussant leurs pérégrinations, les spécialistes se sont rendu compte que le phénomène était associé aux chances de survie des malades. Les patients qui présentent le plus de signes de faiblesse cérébrale sont aussi ceux dont les chances de survies se sont avérées les plus maigres. Une étrange corrélation, alors que pour la plupart des cases aucune métastase ne s’était nichée dans la boîte crânienne des patients, et qu’a priori, une tumeur aux poumons n’a pas de raison d’affecter la vitesse à laquelle les cellules nerveuses absorbent l’énergie.
Un signal robuste
Pour s’assurer qu’ils ne faisaient pas fausse route, les scientifiques – au premier rang desquels figure le Dr Julie Auriac, dont la thèse porte précisément sur ce sujet – se sont alors assurés que cette étonnante statistique n’était pas liée à des facteurs connexes. L’âge des patients, le fonctionnement de leurs artères, ou encore leur santé mentale ont été passés au peigne fin, sans qu’aucun de ces biais potentiels ne suffise à expliquer entièrement ce curieux signal. A entendre les auteurs de ces travaux, tout porterait donc à croire que quelque chose lié au cancer affecte également le cerveau des malades.
Oui, mais quoi exactement ? Pour le moment, aucune hypothèse ne s’impose. Ces étranges ralentissements métaboliques semblent diffus, aucune zone cérébrale ne se dégage. Une caractéristique qui semble écarter la piste d’une dégénérescence comme celle d’Alzheimer ou de Parkinson. Avec ces données, impossible de dire qui de la tumeur où du cerveau agit en premier, ni d’exclure un facteur caché. Il apparaît toutefois probable que les patients atteints aux poumons ne soient pas les seuls affectés : une étude à paraître, menée par la même équipe en collaboration avec Gustave Roussy, semble montrer la même chose chez les victimes d’autres cancers.
S’ils viennent à être confirmés, des tels résultats pourraient corroborer les remontées cliniques des spécialistes de l’imagerie, nombreux à avoir remarqué une curieuse association entre le métabolisme cérébral de leurs patients et leur résistance face au cancer. Surtout, ils pourraient motiver de plus amples expéditions dans les contrées les plus éloignées de la tumeur. Si le cerveau réagit ainsi, que se passe-t-il dans les autres endroits de l’organisme ? Comment les cellules cancéreuses et les soldats de l’immunité chargés de les combattre interagissent avec le reste de nos entrailles ? Est-il possible de soigner certains cancers en s’attaquant à d’autres zones que celles rongées par la maladie ?
Prendre en compte plus largement le malade
Ces résultats ne sont pas les seuls à montrer des interactions aussi lointaines. Les personnes présentant une altération du microbiote, ces bactéries qui tapissent notre système digestif, sont par exemple moins sensibles aux traitements d’immunothérapies. Et de récentes analyses menées par les équipes d’Irène Buvat semblent également indiquer que le cœur pourrait aussi être touché par ces baisses de régime. Autant de découvertes, qui selon la chercheuse, plaident pour prendre en compte le corps dans sa globalité au moment des recherches, et non seulement l’environnement proche de la tumeur.
Une fois compris, ces résultats pourraient également nourrir de nouvelles interventions thérapeutiques, et à terme, participer à faire émerger de nouveaux médicaments ou des protocoles qui ne cibleraient pas la tumeur, mais les mécanismes annexes impliqués dans les chances de survie. Irène Buvat rêve que demain, ce type d’analyse puisse faire apparaître des biomarqueurs, des caractéristiques faciles à observer dans l’organisme, et sur lesquels on pourrait agir.
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Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-06-19 15:20:00
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