Une étude réalisée pour le collectif Trop, c’est trop ! par Pierre Andrews, doctorant en économie, avec l’aide scientifique des économistes Nathalie Janson, Antoine Levy, Olivier Redoulès et Erwann Tison, bat en brèche une idée largement partagée au PS ou à LFI : la taxe sur les grandes fortunes proposée par Gabriel Zucman ne rapporterait rien au budget de l’Etat. Pire : elle l’impacterait négativement, de l’ordre d’une dizaine de milliards d’euros. L’Express verse au débat de la présidentielle cette analyse étayée. Extraits.
La question de la contribution fiscale des très grandes fortunes revient périodiquement au cœur du débat public. La « taxe Zucman » lui a donné une forme précise : un impôt de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, conçu par l’économiste Gabriel Zucman dans un rapport commandé par la présidence brésilienne du G20 en juin 2024, traduit en France en une proposition de loi adoptée par l’Assemblée nationale puis rejetée par le Sénat en juin 2025.
La proposition repose sur un diagnostic en deux volets :
– Une « anomalie » fiscale : les milliardaires paieraient proportionnellement moins d’impôts que les classes moyennes
– Une promesse budgétaire : entre 15 et 25 milliards d’euros de recettes annuelles pour la France seule.
1- Le rendement réaliste : autour de 5 milliards, pas 25
L’estimation de 20 à 25 milliards d’euros annuels repose sur l’application mécanique d’un taux de 2 % à une assiette de 1 200 milliards tirée du classement Challenges. Deux corrections essentielles s’imposent à cette estimation : une correction d’assiette et une correction d’imputation de l’IS.
Le classement Challenges recense les fortunes ayant un lien avec la France, sans tenir compte de la résidence fiscale effective de leurs détenteurs. Or, plusieurs personnalités du haut du classement n’en sont manifestement pas résidentes. Ces cas documentés représentent environ 147 milliards de patrimoine.
La correction la plus importante touche au cœur du raisonnement. Quand une grande entreprise française réalise des bénéfices, elle paie l’impôt sur les sociétés (IS) à 25 %, avant même que cet argent ne soit éventuellement reversé à ses actionnaires.
La méthode de Gabriel Zucman fait un choix important : elle considère que les bénéfices conservés dans l’entreprise (ceux qui ne sont pas versés en dividendes) enrichissent quand même l’actionnaire de référence (sa fortune augmente avec la valeur de l’entreprise). À ce titre, ces bénéfices sont comptés par Gabriel Zucman comme partie intégrante de son revenu. Ce raisonnement a une conséquence logique inévitable : si l’on considère que les bénéfices de l’entreprise font partie du revenu de l’actionnaire, alors l’impôt sur les sociétés qui a déjà été payé sur ces bénéfices fait nécessairement partie de l’impôt de l’actionnaire : il a déjà acquitté sa part. Les deux affirmations vont ensemble ; on ne peut pas tenir l’une sans tenir l’autre. Or, l’estimation des recettes attendues de la taxe Zucman fait exactement cela : elle additionne les bénéfices conservés au revenu des milliardaires pour calculer leur « vraie » base imposable, mais elle ne déduit pas l’IS qu’ils ont déjà acquitté sur ces mêmes bénéfices.
Conséquence : la nouvelle taxe à 2 % s’appliquerait à une fortune dont une partie significative a déjà été imposée. Le même euro de bénéfice serait taxé deux fois – une première fois via l’IS (à 25 %), une seconde fois via la taxe Zucman. Avec les paramètres mêmes de Gabriel Zucman (…), le rendement net tombe à 5,5 milliards d’euros par an, contre 20 milliards annoncés.
2- Les réactions des contribuables érodent la base
La taxe n’interviendrait pas dans une économie figée : les entrepreneurs concernés réagiraient – c’est une certitude documentée par toutes les expériences étrangères et françaises.
Les économistes distinguent deux mécanismes de réponse :
La réponse extensive : quitter le territoireLa réponse intensive : rester mais réduire son exposition à l’impôt – par moindre investissement, restructuration patrimoniale, optimisation fiscale ou sous-déclaration.
Le travail de référence sur le sujet (Jakobsen, Kleven, Kolsrud, Landais et Muñoz, NBER WP 32153, 2024), exploitant les données administratives exhaustives de la Suède et du Danemark, établit la décomposition suivante : pour chaque euro de recettes levé, 0,22 euro est perdu par les départs physiques, et 0,54 euro est perdu par les réponses intensives des contribuables qui restent. L’exil est visible et médiatisé ; l’érosion silencieuse de la base est deux fois plus coûteuse.
3- Une assiette concentrée sur trois familles
Le rendement de la taxe Zucman repose sur un nombre extraordinairement réduit de contribuables. Les recettes théoriques de 20 milliards seraient prélevées sur 2 000 à 3 000 personnes, mais la quasi-totalité proviendrait d’une poignée de foyers.
Selon le classement Challenges, sur les 1 200 milliards d’euros de fortune totale des centimillionnaires français :
– 70 % appartiennent aux 10 plus grandes fortunes ;
– 45 % appartiennent aux trois premières familles.
Si ces trois familles choisissaient de réduire leur exposition à l’impôt, par expatriation, restructuration patrimoniale ou toute autre stratégie de réduction légale, les recettes chuteraient instantanément de près de moitié. Cette concentration rend les recettes non seulement fragiles, mais également imprévisibles d’une année sur l’autre.
4- Une dépendance massive aux mouvements de la Bourse
Une taxe assise sur la valeur des grandes fortunes présente une caractéristique importante, souvent négligée dans le débat public : ses recettes varient fortement d’une année sur l’autre, au rythme des marchés financiers – bien davantage que celles des impôts existants.
Pour le mesurer, une simulation a été conduite sur ce que la taxe Zucman aurait rapporté chaque année depuis 2004. Les résultats sont sans ambiguïté. Quand le CAC 40 monte de 10 %, les recettes simulées de la taxe Zucman augmentent en moyenne de 8,4 %. Dans les mêmes conditions, l’IS ne progresse que de 5,2 %, et la TVA de 1,4 %. La relation est symétrique à la baisse : en 2009, les recettes de la taxe Zucman auraient reculé de près de 40 % en un an, tandis que la TVA n’avait perdu que 5 %.
D’une année sur l’autre, les recettes simulées varient en moyenne de 16,5 %, soit quatre fois plus que la TVA (4,1 %). Surtout, 80 % de la variance des recettes de la taxe Zucman s’explique par les seuls mouvements du CAC 40, contre 25 % pour l’IS et 37 % pour la TVA. La taxe Zucman, en plus d’être volatile, est mécaniquement indexée sur les marchés boursiers.
La taxe proposée par Gabriel Zucman risque à l’inverse, de réduire les ressources de l’Etat.
Un État qui souhaite financer des dépenses pérennes – retraites, santé, éducation – ne peut raisonnablement les adosser à un impôt dont le rendement dépend à 80 % de la performance boursière d’une année donnée. Les dépenses planifiées sur la foi des recettes attendues ne disparaissent pas avec la baisse des marchés : elles se financent alors par emprunt. La volatilité de la taxe ne se traduit pas en économies publiques les mauvaises années, elle se traduit en dette.
5- Les effets macroéconomiques : au-delà des recettes
Pour évaluer l’impact de la taxe sur la structure productive de l’économie à long terme, l’analyse mobilise les résultats de Blandhol (2025), qui exploite la réforme norvégienne de la taxe sur la fortune de 2022. Ce travail estime les effets agrégés d’une taxe sur la fortune accompagnée d’une réponse migratoire des entrepreneurs.
La résultante est une perte de production agrégée de 1,3 % à long terme. Pour la France, dont le PIB s’établit à environ 2 800 milliards d’euros en 2024, cela représente 36 milliards d’euros de production annuelle en moins. Il s’agit d’une perte permanente d’équilibre stationnaire, et non d’un choc transitoire. Chaque année, l’économie produit ce montant de moins qu’elle ne l’aurait fait sans la réforme.
Cette perte de production génère mécaniquement une destruction d’autres recettes fiscales : moins de production = moins d’impôts sur les sociétés, moins de salaires donc moins d’impôts sur le travail, moins de consommation donc moins de TVA. La perte de recettes fiscales s’élève alors à 17 milliards d’euros.
Dans tous les scénarios cohérents avec la méthodologie de Zucman elle-même, le bilan fiscal net est négatif : la taxe détruit plus de recettes fiscales via l’érosion de la base productive qu’elle n’en crée directement.
Dans le scénario central retenu, le bilan fiscal net est de – 11,5 milliards d’euros.
L’intégralité de cette note est à retrouver ici.
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Publish date : 2026-06-24 05:30:00
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