Drôle de timing. Voilà un an que le Rassemblement national est en apnée. Le 7 juillet, la Cour d’appel rendra sa décision dans l’affaire des assistants parlementaires du parti d’extrême droite, et déterminera si Marine Le Pen est en mesure, ou non, de se présenter en 2027. Décision dont découlera, par ricochet, le sort de Jordan Bardella, potentiel candidat remplaçant. Voilà un an que tous retiennent leur souffle, et surtout, tiennent leur langue.
Que tous trépignent, aussi. Las de devoir se livrer à un numéro d’équilibriste de plus en plus chancelant. Mode d’emploi pour frontiste, ces derniers mois : ne pas désavouer la patronne sans décrédibiliser son potentiel successeur. Faire mine que le choix de la personne, dans un contexte où le RN n’a jamais été si près de remporter l’élection présidentielle, n’est qu’une donnée secondaire. Donner l’illusion que la machine continue de fonctionner comme un animal à deux têtes, unie autour d’une équipe et d’un projet communs. Prière, pour les cadres, de s’en tenir au récit officiel : entre Marine Le Pen et Jordan Bardella, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, les deux figures frontistes sont d’accord sur tout, ou presque, et les potentielles modifications programmatiques ou de casting qui découleront du choix du candidat sont relégués dans la catégorie « anecdotique ».
La digue craque
Dommage. A moins de deux semaines de la décision la plus cruciale de l’histoire du parti, après une année passée le doigt sur la couture du pantalon, c’est la débandade dans les rangs. Entre les équipes de Marine Le Pen et Jordan Bardella, la guerre larvée a déjà débuté. Officiellement, les énergies sont mises au service du duo, dont l’interchangeabilité est confirmée par la plupart des sondages. Officieusement, on fourmille autour de Jordan Bardella. Depuis quelques mois, en coulisses, ses équipes s’activent pour imposer son récit de candidat, pour achever sa transition de « plan B » à successeur légitime.
Dîners à la table de grands patrons, rencontres avec des diplomates, des ambassadeurs, des hauts fonctionnaires. Le plan comporte plusieurs étapes. Parfaire sa stature et ses réseaux. Identifier ses failles, et mettre au point une stratégie pour désamorcer les discours qui viseraient à la disqualifier. « Il faut casser l’idée qu’il n’a pas de métier, détaille un proche. Rappeler qu’il a des responsabilités nationales et internationales fortes, qu’il gère des équipes, qu’il est sur le terrain. » Le comportement, parfois, trahit un brin d’impatience. Lors d’un déplacement en Pologne, les 18 et 19 juin, Jordan Bardella a rechigné à corriger ses interlocuteurs qui le présentaient comme « futur candidat » et potentiel « futur président ». A Éric Ciotti, il aurait déjà promis Matignon si d’aventure il venait à accéder à l’Elysée. Ce que son entourage dément auprès de L’Express.
Il s’attelle, aussi, à affirmer sa propre ligne. Sur l’économie, l’Europe, l’international, souvent Jordan Bardella varie. Ces derniers temps, l’eurodéputé a mis un point d’honneur à adopter un positionnement différent de celui de Marine Le Pen. Dans une interview accordée au Frankfurter Allgemeiner Zeitung mi-mai, il a pris ses distances avec le positionnement de sa mentor sur les retraites, ouvrant la porte à un âge de départ plus élevé. Dans le même entretien, il a tendu la main au chancelier allemand Friedrich Merz, loin de la doctrine mariniste qui a toujours considéré Angela Merkel comme une adversaire. « L’intérêt de cette interview, c’est de lancer une bouteille à la mer sur les points de convergence avec notre électorat potentiel, précise un conseiller. Comme nos adversaires répètent que Jordan n’a pas de stature, ça montre aussi sa capacité à tendre la main. » Sa capacité, surtout, à s’émanciper du carcan mariniste.
C’est comme s’il voulait soudainement affirmer sa singularité…
Un proche de Jordan Bardella
Les divergences se multiplient. Parfois devant témoins. Mi-avril, lors d’un « séminaire présidentiel » dont l’objectif était, notamment, de rabibocher les équipes des deux têtes d’affiche, Marine Le Pen et Jordan Bardella évoquent la question du port du voile. Elle maintient sa volonté de vouloir l’interdire dans l’espace public, lui soutient qu’il faut abandonner cette mesure, qui ne serait pas tenable. La question n’est finalement pas tranchée. Des tentatives de résolution de conflit ont bien été initiée. Comme cette réunion en visio sur le sujet des retraites, pendant laquelle « Jordan Bardella n’a pas desserré la bouche et où l’on a finalement acté qu’on conservait la réforme de Marine », jure l’entourage de la patronne.
Le linge sale se lave en famille
Lequel n’apprécie pas vraiment de voir des débats occultés en interne soudainement jeté au débat public. Un proche de Bardella fait mine de s’interroger : « Je me demande pourquoi les mettre à jour maintenant, c’est comme s’il voulait soudainement affirmer sa singularité… » Lors d’un bureau national, il y a quelques semaines, plusieurs cadres sont montés au créneau : au RN, la tradition veut que le linge sale se lave en famille. « On ne peut pas avoir dans les médias des débats qu’on n’a pas eus en interne, c’est contre-productif », se désole un député.
Ça n’a pas l’air de chagriner le président du parti, dont l’attention est accaparée par des sujets plus pressants. Celui de son rapport à la presse par exemple. Toujours mi-avril, au moment du séminaire, les députés Alexandre Loubet et Jean-Philippe Tanguy ont alerté Jordan Bardella quant à son rapport aux journalistes, et la nécessité de modifier sa stratégie de communication, très verrouillée depuis les élections européennes de 2024. L’intéressé a tiqué : « Je n’ai pas le temps de les traiter, c’est comme ça. » Trente minutes d’arguments ont mis fin à ses réticences. Voilà plusieurs semaines que le président du RN multiplie les rencontres avec la presse, dont il se méfie toujours. A ses troupes trop bavardes, il lance souvent, agacé : « Les journalistes ne sont pas vos psys ! » Dans ce conflit larvé, le camp Bardella se tient. Pas de off à la presse, pas de mot plus haut que l’autre, peu de tir de mortier envoyé à l’équipe adverse.
Chateaubriand, « un peu scolaire »
Bardella pense plutôt à son image. Image qu’il s’attelle toujours à polir. Un reproche l’agace en particulier, l’appellation de « coquille vide », les procès en manque de culture. Finie l’époque où le jeune président de parti se fendait d’un gloussement, assurant qu’il préférait regarder Narcos (NDLR : une série produite par Netflix qui romance la vie de Pablo Escobar) plutôt que de passer des heures à approfondir sa connaissance de l’extrême droite. Désormais, sur le plateau de Darius Rochebin, où il aime beaucoup se rendre, il assure : « Je ne m’endors pas sans avoir lu, d’abord parce que ça m’aide à m’isoler, à me plonger dans le silence, et surtout à prendre du champ, du recul. » Son auteur favori ? Chateaubriand. Il avait même demandé conseil à un élu frontiste sur le sujet. Ce dernier n’était pas convaincu. « Ça fait un peu liste de lecture. » Bon élève, Jordan Bardella persiste et continue de citer à tour de bras les Mémoires d’outre-tombe, « l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de la littérature française ». Quitte à essuyer quelques railleries. Y compris dans son propre camp. « C’est sa nature de vouloir tout contrôler, mais quand on s’enferme dans un personnage parfait, il faut être à la hauteur », persifle un cadre. Bardella, lui, préfère en rire : « Ce n’est pas au cyborg qu’on apprend à faire la grimace ».
Surtout, le vernis de la perfection s’est fissuré, ces dernières semaines. Depuis que le potentiel candidat s’est retrouvé, de son plein gré, en Une de Paris Match, au bras de la princesse Maria Caroline de Bourbon des Deux Sicile, début avril. L’affaire a été arrangée avec l’hebdomadaire, avec lequel Marine Le Pen est en froid, depuis la publication d’une photo d’elle dérobée, très émue dans les couloirs d’un avion, après l’annonce de la mort de son père. Elle, qui est toujours restée discrète sur sa vie privée, ne goûte pas vraiment ce genre de déballage public. Au parti, on murmure que c’est sans doute Nicolas Sarkozy, que Jordan Bardella courtise allègrement depuis de longs mois, qui l’aurait encouragé à se livrer à cet exercice de peopleisation.
« De toute façon j’ai toujours tort »
Avec l’ancien président, le frontiste partage un certain goût des paillettes, qui lui vaut quelques railleries. Ses soirées estivales passées sur le yacht de son ami Cyril Hanouna dans le sud de la France, sa fréquentation excessive des établissements de l’onéreuse avenue Montaigne… Et désormais, ce défraiement de chronique dans les magazines people au bras d’une princesse.
De toute façon, j’ai toujours tort.
Jordan Bardella
Le 7 juin, alors que le pays se déchirait autour de l’affaire Lyhanna, jour de l’organisation d’une marche blanche en hommage à la fillette de 11 ans retrouvée morte dans le Gers, Jordan Bardella, lui, était photographié avec sa compagne au prestigieux Grand Prix de Monaco. Interrogé sur le sujet quelques jours plus tard, sur le plateau de BFMTV, il a balayé, un peu gauchement : « Des marches blanches, il y en a tous les jours. » Quelques jours plus tard, c’est à la table d’un luxueux restaurant de l’avenue Montaigne qu’il était aperçu.
« Il enchaîne les erreurs, en ce moment, ça promet pour la campagne… », se réjouit-on dans l’entourage lepéniste. Marine Le Pen, elle-même, n’a pas tellement apprécié le récent épisode, et l’a fait savoir. « Rumeurs pour enfoncer le clou entre eux », balaie le clan Bardella. « Je fais encore ce que je veux de mon temps libre, on n’a rien fait de mal, beaucoup de gens s’intéressent au Grand prix, s’agace ce dernier en privé. Je n’ai pas dit que ce drame n’était pas mon problème, mais qu’il y avait eu des rassemblements tous les jours. De toute façon, j’ai toujours tort. » Il aurait tout de même assuré à un proche de la patronne qu’il ne se rendrait pas, comme à son habitude, à Saint-Tropez cet été.
Nicolas Sarkozy c’est presque un contre-modèle
Ses détracteurs, eux, se frottent les mains et persiflent plus que jamais. « Je ne sais pas s’il réalise le décalage, se régale l’un d’entre eux. On ne peut pas vouloir être millionnaire, avoir la vie qui va avec, et être en même temps président de la République. » Certains députés jurent même que le vent tourne et que la critique du jeune premier est désormais tolérée. « Au printemps 2024, on aurait eu la tête coupée si on avait eu le malheur de le critiquer, assure un élu. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil. »
Ces derniers jours, Marine Le Pen a multiplié les déclarations pour désavouer la direction prise par son poulain. « J’ai combattu politiquement Nicolas Sarkozy toute ma vie. (…) Pour nous, Nicolas Sarkozy n’est pas un modèle, c’est même presque un contre-modèle », a-t-elle lancé mercredi 24 juin, au micro de France Culture. Autour d’elle, ses lieutenants ont l’interprétation facile. Eux considèrent qu’il s’agit d’une reprise en main de la députée du Pas-de-Calais, peu désireuse, finalement, de céder facilement la place.
« Mais pourquoi tu lui as laissé la présidence du parti ? »
Son entourage avait tiré la sonnette d’alarme, quelques mois auparavant. Son beau-frère, Samuel Maréchal, notamment. « Mais pourquoi tu lui as laissé la présidence du parti ?, l’avait-il interrogée. Tu n’as plus la main aujourd’hui ni sur l’appareil, ni sur les finances. » Jordan Bardella, lui, a bien compris l’intérêt qu’il avait de conserver la présidence. « J’assois aussi ma légitimité sur les résultats du premier parti de France, je ne vois pas quel intérêt j’aurais à me mettre en retrait d’un argument qui pourrait servir ma candidature », assure-t-il en privé. Il se concentre aussi sur de nouveaux projets. Un prochain, livre, notamment, qui pourrait voir le jour à l’automne, toujours chez Fayard.
Pourquoi changerait-il de recette ? Dans les derniers sondages testant sa candidature, le président du RN est plus haut que jamais dans les intentions de vote, parfois plusieurs points devant Marine Le Pen. Celui de l’Ifop, réalisé pour Le Figaro et LCI ce jeudi 25 juin, le crédite de 37 % dans quasiment toutes les configurations de premier tour. « À croire que rien n’a de prise sur son ascension » déplore un mariniste. Un autre tempère : « C’est un poison à infusion lente. »
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Author : Marylou Magal
Publish date : 2026-06-26 03:45:00
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