Le 17 juin dernier, l’Europe a renoué avec les guerres des tranchées. Ce n’était pas Verdun bien sûr, ni même la Somme, mais le Parlement européen avait rarement vu un affrontement aussi brutal depuis sa création en 1958. Sur les coups de 13h, un frisson parcourt l’hémicycle de Strasbourg : en quelques secondes, 418 députés européens approuvent le « règlement retour », un texte qui permet aux pays membres d’ouvrir des « centres de retour » à l’extérieur de notre continent pour y envoyer les migrants expulsables de leur territoire. Droite, extrême-droite et une partie du centre s’allient pour voter en faveur de cette petite révolution dans la politique migratoire de l’Union européenne.
Certains eurodéputés, comme Jordan Bardella (coprésident du groupe « Les Patriotes »), frappent avec les mains sur leurs pupitres. Puis, dans un élan d’euphorie, les groupes nationalistes, souverainistes et une partie du PPE (Parti populaire européen, droite traditionnelle) se lèvent pour applaudir. François-Xavier Bellamy, le rapporteur du texte (LR), tombe dans les bras de Manfred Weber, le tout-puissant patron allemand du PPE. Au premier rang, Manon Aubry (LFI), qui copréside le groupe « La Gauche », se met debout, poing levé. Face à elle, des dizaines de députés européens, les plus à droite de l’hémicycle, entonnent un refrain : « Send them back ! », « Renvoyez-les ! » Les bancs de la gauche s’insurgent, des huées s’élèvent : « Shame on you ! », « Honte à vous ! »
Après cette séquence, 68 ONG internationales se sont émues, dans une lettre ouverte, des « propos haineux » tenus dans le Parlement de Strasbourg : « Nous sommes très inquiets car il ne s’agit pas d’un acte isolé. Depuis le début de ce mandat [NDLR : en 2024], nous constatons une multiplication des paroles de haine et des propos misogynes, sexistes, anti-LGBT, racistes et antisémites… »
Un débat parfois « violent »
En coulisses, les habitués du Parlement s’accordent sur un diagnostic : le côté purement technique et policé de l’institution appartient au passé. Et ce face-à -face du 17 juin en est le symbole. « C’était un moment important, qui montre que le cÅ“ur de la vie européenne bat à Strasbourg, raconte Younous Omarjee (La Gauche), vice-président du Parlement et doyen des eurodéputés français. La tension de cette séance illustre la polarisation de plus en plus marquée du débat politique européen, qui nous rattrape ici alors que nous en étions un peu à l’abri jusqu’à présent. Le débat est de plus en plus animé et peut même devenir assez violent. »
L’atmosphère au sein du paisible Parlement européen, lieu de consensus par excellence qui rassemble 719 eurodéputés, a changé ces derniers mois. La raison principale, selon de nombreuses sources : l’arrivée, après les élections de 2024, d’un immense contingent d’élus nationalistes et souverainistes, dont le poids politique ne peut plus être ignoré. « C’est simple : quand nous sommes quatre dans un ascenseur, il y a statistiquement au moins une personne d’extrême droite à l’intérieur », constate un assistant parlementaire.
Les tensions se sont accentuées ces derniers mois, depuis que les conservateurs du PPE ont décidé de voter certains textes en s’appuyant sur les voix des groupes d’extrême droite, notamment sur les règlements Omnibus censés simplifier les règles européennes et sur les sujets liés à l’immigration. « Un parlement est à l’image des sociétés qui le composent, reprend Younous Omarjee. Nous ne sommes évidemment pas hermétiques aux tensions qui traversent l’ensemble des pays de l’Union. »
En mai, la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, tempérait ce nouvel état d’esprit dans son hémicycle auprès de L’Express. « Je ne partage pas l’expression de ‘radicalisation’ du Parlement européen, affirmait l’élue maltaise, qui a pris la présidence en tant que membre du PPE. Les majorités ont évolué, mais le centre pro-européen reste solidement ancré. Les citoyens nous demandent que l’Europe agisse et soit forte – qu’elle les protège et leur permette d’entreprendre et d’innover, et qu’elle cesse de légiférer là où ce n’est pas utile. C’est précisément ce à quoi nous nous attelons dans cette législature. »
Pour la droite, une manière de « sortir de l’impuissance » européenne
La tension est, aussi, à la hauteur des nouveaux enjeux. Les alliances inédites entre droite et extrême droite permettent de faire avancer des dossiers que l’on pensait perdus, faute d’accord entre les partis politiques traditionnels. La fameuse directive retour en est l’exemple le plus frappant. « Pour nous, il ne s’agit pas du tout d’un enjeu politicien mais de sortir de l’impuissance [NDLR : sur l’immigration illégale] qui a alimenté toutes les défiances envers l’Union européenne, assure François-Xavier Bellamy, rapporteur du texte sur la directive retour. Cette législation a huit ans de blocage derrière elle, donc le PPE avait deux options. Soit abandonner parce que les Sociaux-Démocrates ne la votent pas, on repart alors pour trois ans de blocage et on sait très bien qui en tirera les bénéfices électoraux si l’Europe est incapable d’agir sur le sujet. Soit prendre nos responsabilités, de manière très transparente, en posant notre document sur la table et en demandant à tous les groupes politiques de le soutenir, et en effet tous les groupes à droite du PPE l’ont soutenu. »
A gauche, évidemment, la lecture de ces alliances de circonstance est à l’opposée. « Au sein du PPE, certains, comme les Allemands, se disent qu’en courant après l’extrême droite ils pourront récupérer ses voix, juge l’eurodéputé français David Cormand (Les Verts). Puis il y a une autre partie de la droite du PPE, comme la droite française, qui se trouve à l’étape d’après et construit des convergences politiques avec l’extrême droite pour faire une union des droites. La question migratoire est le creuset sur lequel cette convergence politique se cristallise. »
Dans ce contexte tendu, la droite n’a pas le monopole de la radicalisation. « L’extrême gauche voit dans la droitisation du parlement un argument pour être encore plus vocale et accentuer sa corde populiste, souligne la chercheuse Isabelle Marchais dans un rapport pour l’Institut Jacques Delors. Le groupe Left (46 députés) est composé de 20 délégations, dont les Français de LFI, les Allemands de Die Linke, les Italiens du Mouvement 5 étoiles, les Espagnols de Podemos et les Grecs de Syriza. Ses lignes directrices sont claires : défense des travailleurs, de l’environnement, du féminisme, de la paix et des droits humains. Mais sa présidente Manon Aubry (LFI) utilise régulièrement les réseaux sociaux et l’hémicycle pour multiplier gestes et propos provocateurs. »
Cette polarisation, qui rend chaque camp de plus en plus imperméable au compromis, inquiète les élus pro-européens. Illustration le mois dernier, quand la vice-présidente du Parlement, Pina Picierno, a quitté les rangs de la gauche pour rejoindre les centristes de Renew en raison d’une « tendance populiste croissante » au sein de son groupe d’origine. Dans un entretien donné au média Euractiv, la cofondatrice du Parti démocrate italien dénonce la montée du « bi-populisme » à Strasbourg et Bruxelles, un système dans lequel les populistes des deux camps se rejoindraient sur leur vision de l’Europe, de la politique étrangère et de la sécurité internationale. L’eurodéputée, au Parlement depuis 2014, appelle à former un nouveau « front réformiste », alliance des libéraux, des modérés et des pro-européens. Afin de peser, enfin, dans cette nouvelle bataille des tranchées.
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Author : Corentin Pennarguear
Publish date : 2026-07-02 05:30:00
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