José Ortega y Gasset (1883-1955) aurait-il aimé vivre en 2026 ? Rien n’est moins sûr. Il était nostalgique de la Renaissance et, selon lui, nous avions commencé à perdre le sens commun vers 1560. Espagnol de naissance et de culture, mais nourri d’hindouisme et de philosophie allemande, Ortega y Gasset se disait « né sur une rotative », ayant un père journaliste littéraire et un grand-père maternel patron de presse. Lui-même lança plusieurs revues avant de se faire élire député et de vite revenir de la politique, ne pouvant se mêler au régime franquiste.
Européen convaincu, il dirigea de 1923 à 1936 la Revista de Occidente (qui relayait les tendances philosophiques européennes) et prononça en 1953 à l’université de Berlin sa célèbre conférence Méditation sur l’Europe, à la fois profession de foi européenne et testament intellectuel. Il disait que « la clarté est la courtoisie du penseur » et, toujours tiré à quatre épingles, précisait : « Le souci d’élégance est une dimension essentielle de l’espèce humaine – comme la recherche de la vérité, de la beauté, de la justice. » La publication chez Séguier des Tableaux des petites et grandes choses de l’existence, sélection de textes parus entre 1909 et 1928, permet de redécouvrir cet esthète narquois dont l’esprit rappelle tour à tour Italo Svevo, Vladimir Nabokov ou Witold Gombrowicz.
C’est devenu un lieu commun de citer La France contre les robots de Georges Bernanos, qui date de 1947. Que la civilisation moderne soit une conspiration contre toute forme de vie intérieure, Ortega y Gasset l’avait compris dès 1927, date à laquelle il écrit : « Car tandis qu’on accumule des connaissances scientifiques, de l’information et d’autres savoirs sur le monde, tandis qu’on perfectionne les techniques permettant de maîtriser la matière, on néglige le développement des autres dimensions de l’être humain, celles qui ne relèvent pas de l’intellect ou de la raison. Le cœur, surtout, part à la dérive, flottant désorienté et terne sur la surface de la vie. »
Dans les Tableaux des petites et grandes choses de l’existence, Ortega y Gasset se fait peintre de la vie moderne à la Baudelaire (lui préfère dire « spectateur »). Il digresse brillamment sur l’Escurial ou le Sphinx de Gizeh, la peinture du Titien, de Poussin ou de Vélasquez, le Paradoxe sur le comédien de Diderot, les romans Don Quichotte ou Adolphe. Voyageant en France pendant l’entre-deux-guerres, il note : « Cette admirable polarisation de la société française, qui en fait un réel microcosme, permet l’étrange phénomène de la coexistence d’un extrême conservatisme et d’un modernisme tout aussi extrême. » Il remarque que nos concitoyens sont très attachés à Racine et sont capables de réciter à haute voix du Mallarmé. Sans doute serait-il plus circonspect s’il revenait aujourd’hui, nous trouvant écartelés entre LFI et RN. Entre deux bouffées de cigare, il écrivait : « Etre de gauche ou être de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale. »
D’un autre niveau que Manuel Bompard ou Jean-Philippe Tanguy, Ortega y Gasset était attaché à la joie et à la douceur de vivre. Dans un texte savoureux qui ressemble à du Truman Capote sans le côté langue de vipère, des amis emmènent l’écrivain déjeuner au restaurant d’un golf. Il se souvient amusé d’un mot de l’attaché de l’ambassade d’Angleterre, déclarant : « Quelle bonne idée, vraiment, d’avoir construit Madrid à côté d’un golf. » Puis il part dans des considérations érudites sur le concept de dharma. Selon l’espiègle espagnol, tout penseur digne de ce nom devrait avoir un « talent poétique ». L’école buissonnière vaut mieux que l’université : avec lui, la philosophie prenait des airs de flânerie.
Tableaux des petites et grandes choses de l’existence par José Ortega y Gasset. Traduit de l’espagnol par Valeria Dos Santos. Séguier, 204 p., 21,50 €.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-07-05 06:30:00
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