L’Histoire est écrite par les vainqueurs, paraît-il. Du moins, il arrive que les vainqueurs s’en racontent, des histoires, en se délestant un tantinet de leur lucidité. Le grand gagnant de 2017 en est un bon exemple. Près de dix ans plus tard, Emmanuel Macron en est toujours persuadé : si François Fillon n’avait pas connu son désormais célèbre épisode des « costumes », ni la non moins mémorable « affaire Pénélope », il aurait tout de même battu à plates coutures le candidat des Républicains au soir du premier tour. Qu’importe si François Bayrou – dont le ralliement a accéléré sa dynamique et fait grimper sa cote dans les sondages – laissait entendre, avant que la justice ne vienne violemment télescoper la campagne, qu’il envisageait de rejoindre François Fillon et négociait avec lui les investitures aux législatives…
Laissons au chef de l’État le bénéfice du doute. Mais cette certitude montre bien à quel point le scrutin de 2017 reste invariablement lié aux déboires de l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy, point de bascule d’une folle campagne qui continue d’alimenter critiques et fantasmes sur l’institution judiciaire. Trop prompte à se prononcer ? Trop politisée ? Trop interventionniste, même, lorsqu’il s’agit de se pencher sur des prétendants à l’Élysée? Les élections présidentielles passent et se ressemblent et le cas de Marine Le Pen ne fait pas exception. Ce mardi 7 juillet, la cour d’appel de Paris rendra sa décision dans le procès des assistants parlementaires du Front national au Parlement européen et déterminera si elle pourra se présenter à sa quatrième élection de suite. En privé, le président du RN Jordan Bardella place cet enjeu au-delà de toutes les autres affaires qui ont émaillé les campagnes, même celle de 2017 : « Dans les deux cas, il y a une portée politique inédite, mais celui-ci en a une bien supérieure car François Fillon n’a pas été empêché par une décision de justice. »
Si l’inéligibilité de Marine Le Pen est confirmée en début de semaine, il est certain que ce choc entre affaire judiciaire et campagne présidentielle serait sans précédent, par son ampleur et par nature. En 2012, plus exactement en 2011, l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn – qui n’était que candidat à la primaire de la gauche, certes favori pour s’imposer – est décidée par une juridiction étrangère et la nature du scandale, couplée aux images encore dans toutes les mémoires, ne laisse pas d’autres choix à l’ancien ministre de l’Économie que d’abandonner.
Cinq ans plus tard, François Fillon, dont la femme Pénélope et deux de ses enfants sont soupçonnés d’emplois fictifs, est mis en examen pour détournement de fonds publics, complicité et recel de détournement de fonds publics, recel et complicité d’abus de bien sociaux et manquement aux obligations de déclaration à la HATVP. L’ancien de Matignon n’est d’ailleurs pas le seul à être dans le viseur de la justice : à l’époque Marine Le Pen doit déjà faire face, notamment, aux investigations sur les assistants parlementaires du FN et Emmanuel Macron est cité dans une enquête préliminaire sur des soupçons de favoritisme autour d’un déplacement ministériel organisé en janvier 2016.
Tremblement de terre
Mais c’est bien l’enquête du Parquet national financier (PNF) contre le candidat des LR qui libérera au sein de la classe politique une défiance, voire une hostilité, envers l’institution judiciaire. Même s’il n’est pas empêché – et continuera sa campagne malgré la défection d’une partie de son camp -, sa défaite au premier tour du scrutin sera analysée par une large partie de la droite comme une conséquence des affaires et non de ses choix politiques. Faut-il rappeler que sa baisse dans les sondages a débuté bien avant, à la suite de ses annonces de baisse des dépenses publiques en matière de santé ?
Les répliques de ce tremblement de terre politico-judiciaire se font encore ressentir aujourd’hui. Il n’est pas rare de croiser des responsables politiques, en dehors des rangs de la droite, qui soupçonnent l’institution judiciaire d’être, a minima, suffisamment orientée politiquement pour être partiale : « C’est un problème que la justice défasse les candidats et concernant Fillon, on peut s’interroger sur la célérité du PNF », estime un parlementaire Renaissance, macroniste historique. Du côté de l’extrême droite, on prend largement moins de pincettes : « J’ai le plus profond mépris pour la justice française, chuchote l’un des fidèles lieutenants de Marine Le Pen. Marine, elle, vu son parcours d’avocate, a le plus grand respect pour l’institution. Quand elle le dit à la télévision, elle le pense vraiment. Moi, quand je le dis, je ne le pense pas. »
Au-delà du fond des affaires, le principe même d’une justice pouvant exercer son autorité sur le personnel politique en période d’élection, a fortiori présidentielle, s’en trouve égratigné depuis dix ans. Dura lex, sed lex, sauf pour les aspirants chefs d’État ? Le sujet traverse l’échiquier politique. « La première question qui se pose est : est-ce aux juges de trancher la légitimité d’une candidature », glisse un ministre issu des Républicains. Le député de la Gauche républicaine et socialiste Emmanuel Maurel va plus loin : « Je ne suis pas très à l’aise avec le fait qu’ils décident du sort de la principale opposante, explique-t-il. Ça ne sert personne. Vous verrez qu’un candidat finira par dire qu’il faut qu’on en vienne au système américain. »
Voilà chacun, dans cette ère de tension peu habituelle, sur le plan politique d’une part mais aussi liée à la relation de méfiance entre les Français et l’institution, contraint de se positionner face à une procédure démocratique et républicaine. Pas simple lorsqu’on est au pouvoir et donc garant d’une forme de concorde nationale. Quelques semaines après la condamnation de Marine Le Pen en première instance, une figure du gouvernement expose son malaise : « Oui, ce jugement pose question, voire pose problème. Mais on ne veut pas en parallèle fustiger l’institution judiciaire qui actuellement applique le droit que nos prédécesseurs ont voté. Il existe une place entre le ‘Circulez il n’y a rien à voir !’ et le ‘scandale !’. Franchement, c’est dur de porter une voix modérée. On est beaucoup dans notre camp à être tiraillés entre la conscience que tout cela pose un sujet démocratique qui laissera des traces dans une partie de la population et, d’autre part, la volonté de ne pas alimenter le récit d’un procès politique. » Quelle que soit la décision de la Cour d’appel ce mardi, gageons que les tenants de la modération au sein du personnel politique auront encore davantage de mal à trouver leur place et du coffre pour se faire entendre. Malheureusement.
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Author : Erwan Bruckert, Paul Chaulet, Eric Mandonnet
Publish date : 2026-07-05 16:28:00
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