« C’est horrible », « j’ai l’impression d’être dans une serre tropicale ». Au téléphone, Raphaël, détenu dans le Grand Est sous le régime de la semi-liberté, est à bout de nerfs. Depuis la mi-mai, il subit les vagues de chaleur à répétition, enfermé dans sa cellule. 13 mètres carrés qu’il partage avec son codétenu, lequel est cardiaque. Entre ces quatre murs de béton, le mercure a atteint les 36 degrés. Une chaleur étouffante à laquelle s’ajoute l’humidité, qui colle à la peau. Impossible de se rafraîchir grâce à la douche. Sa plomberie, en surchauffe, ne recrache que de l’eau brûlante dont les vapeurs envahissent la petite pièce. En panne, le système de ventilation mécanique est incapable de les évacuer. Son tuyau, mal placé, éructe un flux d’air chaud dans la fournaise. Depuis le début de ces épisodes, le corps de Raphaël s’est couvert de plaques rouges. Une affection cutanée attribuée aux « excès de chaleur, de transpiration et d’humidité », selon un médecin.
Aussi, pendant les matinées qu’il passe hors de la prison, Raphaël doit rivaliser d’inventivité. Il y a d’abord eu les deux ventilateurs qu’il a achetés dans un magasin de bricolage. Inutiles. Leurs hélices ne font que brasser l’air bouillant de la cellule. Puis, le quarantenaire est passé à la pharmacie du coin, acheter quelques couvertures de survie à placarder sur les murs. Rien n’y fait. « Je deviens fou », soupire le détenu.
Etablissements inadaptés
Il n’est pas le seul. Près de 90 000 personnes partagent actuellement ce sort en juillet. Dans une étude parue il y a deux ans, l’association Notre affaire à tous, estimait que « 100 % » des prisons françaises étaient exposées au risque de canicule « quelle que soit leur localisation ». L’année suivante, les équipes du Contrôleur général des lieux de privation de liberté, mesuraient 50 degrés dans une cellule du centre pénitentiaire de Grenoble-Varce (Isère).
En cause, des établissements constamment surpeuplés (140 % de densité carcérale) vétustes et inadaptés aux chaleurs extrêmes, malgré les récentes rénovations et constructions. Dans quelques mètres carrés – où sont aussi casés toilettes, lavabo et, pour les plus chanceux, une douche – les personnes incarcérées subissent la surpopulation, entassées parfois à trois ou quatre, 22 heures sur 24. 7 608 d’entre eux n’ont pas de lit et doivent se contenter d’un matelas posé au sol.
Pourtant, sur cette question, la loi est claire depuis 1875 : l’encellulement doit être individuel. Un principe constamment repoussé par des amendements successifs au Parlement. Et dans ces chambrettes où les détenus peinent déjà à ne pas se marcher dessus, s’invitent également des nuisibles. Punaise de lit, cafards, rats… Et « pas des rats qui cavalent dès qu’ils voient un être humain », « des rats qui n’en ont rien à faire de vous », rapporte Dominique Simonnot, Contrôleuse général des lieux de privation de liberté.
Tensions
Des conditions de vie qui aggravent logiquement les effets de la chaleur, et provoquent des tensions. Dans une maison d’arrêt d’ÃŽle-de-France, Sami*, qui fait partie des rares à ne partager sa cellule qu’avec un deuxième détenu, est en surchauffe. « Si vous en mettez un troisième ça va partir en live », confesse-t-il au téléphone. Ailleurs dans cette prison, d’autres ont déjà explosé. « Il y en a qui pètent les plombs et partent au quartier disciplinaire », rapporte-t-il.
On se demande comment il n’y a pas de mutineries ou de morts
Malgré l’agacement, Sami tient à maintenir la solidarité en partageant ses provisions et ses deux ventilateurs avec son co-détenu, indigent. Car en détention, se rafraîchir est un luxe loin d’être accessible à tous. Dans un catalogue de cantine – sorte d’épicerie de la prison – consulté par L’Express, un petit modèle se vend une vingtaine d’euros. Selon une enquête d’Emmaüs et du Secours catholique de 2021, « un tiers des répondants vivent avec moins de 20 euros par mois ». L’eau fraîche n’est pas non plus une évidence. Pendant la canicule, les détenus qui vivent avec moins de 40 euros par mois, reçoivent une bouteille d’un litre et demi par jour. Au-delà , il faut payer. Pour les autres, il faut aussi payer. Sinon, il faut se contenter de l’eau du robinet, souvent chaude.
Malgré les quelques consignes instaurées en réaction à la canicule de 2003 et un plan plus récent, Wilfried Fonck, secrétaire national UFAP UNSa justice, majoritaire chez les surveillants, l’assure : le plus gros reste à faire. « Sur le fond, je ne vois rien qui évolue en fait. Tant pour les détenus que pour les personnels, les établissements sont des fournaises quand on dépasse les 30 degrés et resteront des fournaises puisqu’on va continuer à dépasser les 30 degrés. Il n’y a rien qui est fait sur le nÅ“ud du problème qui est que les établissements ne sont pas adaptés à ce type d’épisodes climatiques », dénonce le syndicaliste.
« On se demande comment on traverse des épisodes de canicules sans mutineries ou morts », se désole le député Ugo Bernalicis, « Monsieur justice » de La France insoumise. Interrogés, plusieurs interlocuteurs nous rapportent que les chaleurs sont si extrêmes qu’elles écrasent et rendent amorphes ceux qui les subissent. Mais « des drames, il y en a tous les jours, assure Dominique Simonnot. Tous les jours, il y a des suicides. En un an, six personnes ont été tuées par leurs co-détenus en cellule […] Des gens qui avaient pourtant supplié qu’on les sépare. »
« Le personnel subit aussi la chaleur »
Ces tensions se répercutent aussi sur le personnel de l’administration pénitentiaire. Vêtus d’un gilet pare-balles lourd de quelques kilos, et de polo « inadapté aux fortes chaleurs », les surveillants arpentent à longueur de journée les coursives où le mercure dépasse régulièrement les 40 degrés. Pour eux aussi, difficile d’accéder aux points d’eau ou de s’abriter, dénonce Wilfried Fonck. « Le personnel subit aussi la chaleur, subit aussi la fatigue. Fatalement, c’est beaucoup plus compliqué pour tout le monde », concède le syndicaliste. Et « la moindre contrariété d’un détenu peut prendre des proportions totalement démesurées », assure-t-il.
Une situation d’autant plus compliquée à gérer que le corps de métier est en sous-effectif. 5 000 postes à pourvoir, indique Wilfried Fonck, alors que la population carcérale, elle, ne fait que grimper. « C’est très dangereux pour tout le monde », résume Dominique Simonnot.
Pour faire face à « cette urgence quasi vitale », la Contrôleuse des prisons a demandé au ministère de la Justice de lancer un « mécanisme » similaire à celui mis en place pendant le Covid-19 qui avait permis la libération anticipée de quelque 10 000 détenus. Une proposition soutenue par l’UFAP UNSa justice qui se dit favorable à « toutes les mesures d’urgence qui pourront être prises pour faire baisser cette pression carcérale ». Et d’ajouter : « Là on ne va pas dans le mur, on est dans le mur ».
*Le prénom a été changé
Source link : https://www.lexpress.fr/societe/justice/canicule-50-degres-dans-une-cellule-dans-lenfer-des-prisons-francaises-DJJLYUH7CBFJDCWJWURGN3E66Y/
Author : Asia Dayan
Publish date : 2026-07-13 14:30:00
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