Ni russe, ni Romanov, Catherine II a régné de 1762 à 1796. En trente-quatre années, elle augmentera le territoire de la Russie de 500 000 km2, presque la surface de la France, en s’emparant notamment de la Crimée et d’une partie de l’Ukraine actuelle. Ouverte aux idées des Lumières, elle poursuivit l’européanisation de son pays lancée par Pierre le Grand, tout en renforçant son pouvoir absolu. Professeur émérite à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Marie-Pierre Rey a publié La Russie face à l’Europe : d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine (Flammarion). Pour la série du podcast de L’Express Les temps sauvages sur les grands stratèges de l’Histoire, elle décrypte la place de l’Europe dans l’interrogation identitaire russe sous Catherine II. Un épisode à écouter en podcast sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de l’article.
L’Express : Quelle est l’image de Catherine II dans la Russie actuelle ?
Marie-Pierre Rey : Elle est extrêmement positive. Non pas, évidemment, parce que Vladimir Poutine admirerait chez Catherine son ouverture à l’Europe ou sa fascination pour les Lumières, mais parce qu’elle est la souveraine qui a considérablement agrandi l’Empire russe. C’est elle qui annexe la Crimée en 1783, qui fonde des villes devenues stratégiques et qui étend le territoire russe aux dépens de l’Empire ottoman, en s’emparant également d’une partie de l’Ukraine actuelle. C’est avant tout pour cette dimension territoriale et impériale que le pouvoir russe actuel se réfère à son règne.
Vladimir Poutine ne se voit-il pas davantage comme l’héritier de Nicolas Ier, assumant l’autocratie et rejetant l’Europe ?
Nicolas Ier constitue une référence importante pour lui ; on sait d’ailleurs qu’il conserve un portrait du tsar dans son bureau du Kremlin. Il y voit la figure du souverain tout-puissant, le défenseur de l’autocratie et un dirigeant profondément méfiant à l’égard de l’Europe.
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Le règne de Nicolas Ier est marqué par un climat de fermeture aux étrangers, de xénophobie et de durcissement intellectuel face à l’Occident. Il y a là une filiation évidente. Cela étant, cette référence est ambiguë, car Nicolas Ier n’a pas toujours été victorieux dans ses entreprises militaires : la guerre de Crimée, notamment, fut un échec.
Peut-on considérer que les tensions actuelles entre la Russie et l’Europe trouvent certaines de leurs racines dans les équilibres établis au XVIIIe siècle ?
Oui, incontestablement. Dans l’inconscient collectif russe, la crise actuelle et la tragédie ukrainienne trouvent une partie de leur légitimité dans le récit historique élaboré à cette époque. Mais il faut immédiatement ajouter que, du point de vue ukrainien, il s’agit précisément d’un mythe. L’identité nationale ukrainienne s’est largement construite contre ce récit impérial russe. Nous sommes donc en présence d’une mémoire profondément conflictuelle, fondée sur des mythes historiques réactivés aujourd’hui par le pouvoir russe.
A partir de quand la question des relations à établir avec l’Europe occidentale est-elle devenue centrale dans l’interrogation identitaire russe ?
Cette question apparaît très tôt, dès le règne de Pierre le Grand. C’est lui qui engage les premières réformes destinées à moderniser la Russie grâce à un contact plus étroit avec l’Europe et à une forme d’occidentalisation.
Dès son vivant, une petite partie des élites se montre hostile à cette ouverture, y compris son propre fils, le tsarevitch Alexeï. Pierre le Grand le fait d’ailleurs condamner à mort, craignant qu’il ne remette en cause ses réformes s’il montait sur le trône. Par la suite, le débat réapparaît avec force, à la fin du XVIIIe siècle puis dans le premier tiers du XIXe siècle. Deux grands courants de pensée se structurent alors.
Les occidentalistes comme Alexandre Herzen estiment que la Russie doit regarder vers l’Europe pour progresser et se moderniser. Selon eux, elle doit se rapprocher des valeurs qui émergent alors en Europe occidentale : l’Etat de droit, le respect des libertés, l’idée de progrès.
A l’inverse, les slavophiles dont Iouri Samarine et Constantin Aksakov considèrent que la Russie n’a pas à rechercher de modèle extérieur. Elle est une civilisation spécifique, à la fois européenne et autre chose qu’européenne. C’est là qu’apparaît la thématique de l’exceptionnalité russe, dont Vladimir Poutine se fait aujourd’hui l’écho. Plusieurs des idéologues qui l’entourent peuvent être qualifiés de néoslavophiles : ils reprennent cette idée selon laquelle la Russie n’aurait pas à se conformer à des valeurs prétendument universelles qui, selon eux, ne lui correspondent pas. C’est le cas d’Alexandre Douguine qui se fait aussi le chantre du néo-eurasisme.
Quel rôle l’Ukraine a-t-elle joué dans l’européanisation de la Russie ?
Un rôle absolument fondamental. Pour le comprendre, il faut remonter au milieu du XVIIe siècle. Une partie de l’Ukraine, celle des cosaques zaporogues de la rive gauche du Dniepr, fait alors allégeance au tsar afin d’échapper à la domination polonaise.
Or cette région est très ouverte sur l’Europe occidentale, notamment par l’intermédiaire de la Pologne-Lituanie. Elle possède de grands centres intellectuels, au premier rang desquels l’Académie Mohyla de Kiev. Les intellectuels formés dans ces institutions vont ensuite gagner Moscou puis Saint-Pétersbourg et jouer un rôle essentiel dans l’ouverture des élites russes à la culture européenne.
Il faut cependant rappeler que nous parlons toujours d’une infime minorité de personnes. Jusqu’en 1861 et même après, entre 85 % et 88 % de la population est analphabète et essentiellement paysanne. L’occidentalisation ne touche qu’une mince couche de la société.
Lorsque Catherine II s’empare du pouvoir en 1762, quels résultats ont produit les réformes de Pierre le Grand ?
Pierre le Grand a obtenu des résultats considérables sur le plan administratif et militaire. Son objectif est avant tout utilitaire : faire de la Russie une grande puissance capable de tenir tête aux Suédois, aux Polonais et aux Ottomans.
Il puise avec une grande souplesse dans différents modèles européens : allemand, suédois ou britannique, selon les domaines concernés. Son célèbre voyage en Europe, sa « Grande Ambassade » de plus d’un an, (mars 1697 – septembre 1698) pseudo-incognito, lui permet d’observer directement les pratiques occidentales.
Il fait également venir en Russie de nombreux spécialistes étrangers afin de bénéficier de leurs compétences. En revanche, la dimension culturelle est moins centrale dans son projet. Certes, il s’inspire du château de Versailles pour les jardins et les fontaines du palais de Peterhof, impose certains symboles d’ouverture – l’abandon de la barbe en est un exemple célèbre –, mais l’européanisation par la culture relève davantage de sa fille Elisabeth, qui fait venir des architectes italiens et embellit considérablement Saint-Pétersbourg. Lorsque Catherine arrive au pouvoir, elle hérite donc d’une modernisation administrative déjà engagée et d’un début d’européanisation culturelle et artistique.
Comment la Russie est-elle alors perçue dans le reste de l’Europe ?
En 1762, l’image de la Russie est ambivalente. Certes l’empire russe est perçu comme une grande puissance militaire et de ce point de vue, le règne de Pierre le Grand et ses conquêtes en mer Baltique aux dépens de la Suède, a joué un rôle clé. Mais a contrario, sur le plan politique, social, et culturel, le pays est jugé comme semi-asiatique, à la lisière de l’Europe : le régime autocratique, l’absence de droits élémentaires, et la réalité du servage comptant pour beaucoup dans cette appréciation dépréciative.
Née princesse d’une petite cour allemande, Sophie Frederica Augusta d’Anhalt Zerbst arrive en Russie en 1744. Dans quelles circonstances ?
Elle n’a que 15 ans. L’impératrice Elisabeth, fille de Pierre le Grand, cherche alors une épouse pour son neveu, le futur Pierre III. Elle souhaite une jeune femme cultivée, éduquée, susceptible d’assurer la continuité dynastique. Sophie Frédérique Augusta correspond parfaitement à ce portrait : elle parle l’allemand, le français, l’italien et maîtrise le latin.
Elle se convertit à l’orthodoxie – condition indispensable pour devenir l’épouse de l’héritier du trône – et reçoit alors le prénom de Catherine. Elisabeth pense avoir trouvé une jeune femme brillante mais docile. Sur ce dernier point, elle se trompe totalement.
Que sait-on du coup de force qui lui permet d’accéder au pouvoir ?
Elle épouse le futur Pierre III à 16 ans et donne naissance à un fils même s’il n’est pas sûr qu’il soit du tsarevitch, assurant ainsi la succession dynastique. Mais les relations au sein du couple sont exécrables. Pierre III est de plus en plus germanophile et favorable à la Prusse. Catherine se sent menacée à la cour, tant politiquement que personnellement : des rumeurs de répudiation circulent.
Elle prend alors la tête d’un mouvement qui prétend défendre les intérêts russes contre l’empereur. Elle organise une conspiration militaire qui la porte au pouvoir en 1762.
Quelle est l’idée centrale qui structure sa vision des relations internationales ?
La puissance. Dans le Nakaz, ou Instruction, texte programmatique rédigé au début de son règne, elle affirme, dans son article 6 : « La Russie est une puissance européenne. »
Toute sa philosophie politique est là . Elle veut faire reconnaître la Russie non seulement comme une puissance européenne mais comme une grande puissance par les autres grandes puissances du continent : la France, l’Autriche ou la Grande-Bretagne. Elle entend également rendre la Russie beaucoup plus interventionniste dans les affaires européennes, qu’il s’agisse de la question polonaise, des Balkans ou de l’Empire ottoman. Enfin, elle poursuit l’objectif traditionnel de l’expansion vers le Sud afin d’accéder aux mers chaudes.
Quels sont les objectifs de sa politique expansionniste ? En 1783, comme vous le racontez dans votre livre La Russie et l’Europe, d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, elle envoie 70 000 hommes de troupe en Crimée, qui est intégrée à l’empire russe. Elle se réapproprie les terres ukrainiennes et biélorusses ayant appartenu à la Russie moscovite et à la Rous kiévienne. Vingt et un ans plus tard, elle s’empare de l’Ukraine occidentale et de la région de Minsk. Que nous apprennent ces annexions sur la place de cette région dans l’imaginaire stratégique russe ?
Il faut d’abord rappeler que ces annexions se font essentiellement aux dépens de l’Empire ottoman ou de ses vassaux, comme le khanat tatar de Crimée. Elles répondent à une stratégie à plusieurs dimensions.
La première est territoriale et militaire. Il s’agit de progresser vers les mers chaudes et de contrôler un espace jugé essentiel : la mer Noire, la mer d’Azov et leurs débouchés.
La deuxième est économique. Catherine veut faire de ces régions des espaces de colonisation et de développement. On y fonde des ports militaires, comme Sébastopol, mais aussi de grands ports commerciaux comme Odessa. On y installe des colons russes et l’on entend transformer ces terres en un immense grenier agricole et en un centre d’échanges avec l’Europe.
Enfin, il existe une troisième dimension, politico-spirituelle. Catherine se présente comme la protectrice des populations chrétiennes orthodoxes vivant sous domination ottomane. L’idée est de libérer progressivement ces territoires et, à terme, de reconstituer autour de Constantinople un grand ensemble orthodoxe, héritier symbolique de l’Empire byzantin.
Elle rêve d’une troisième Rome ?
Elle instrumentalise l’histoire de manière extrêmement habile. Ce n’est pas un hasard si des villes comme Sébastopol ou Odessa reçoivent des noms à consonance grecque. Ces références renvoient à Byzance, mais aussi plus largement à l’Antiquité grecque. Elles permettent de présenter la Russie comme l’héritière d’une civilisation européenne prestigieuse.
Toute la politique symbolique de Catherine procède de cette logique. Elle entend démontrer que la Russie est une grande puissance européenne, héritière d’un passé glorieux et appelée à jouer un rôle majeur dans les affaires du continent.
Le concept de « Nouvelle Russie », forgé à cette époque pour désigner les territoires conquis au nord de la mer Noire, est d’ailleurs réactivé aujourd’hui par Vladimir Poutine. Il renoue explicitement avec ce rêve impérial et avec l’imaginaire stratégique élaboré au temps de Catherine II.
Comment prenait-elle ses décisions en matière de politique étrangère ?
Elle s’entoure de ministres et de conseillers compétents même si elle ne les écoute pas toujours. La figure centrale est évidemment Grigori Potemkine. Il fut son favori, mais surtout un homme d’Etat d’une très grande envergure. Entre eux s’établit une relation de confiance et de véritable partenariat politique. Catherine lui accorde une immense liberté d’action et est profondément affectée par sa mort.
Etait-elle une grande stratège ?
Elle sait également s’entourer d’excellents chefs militaires, notamment Souvorov. En revanche, elle n’est pas une stratège militaire au sens propre du terme. Elle ne commande pas les armées sur le terrain et ne participe pas aux opérations. Elle gouverne par la décision politique, en s’appuyant sur des hommes qu’elle a remarquablement choisis.
Quelles sont les manifestations les plus emblématiques et les spectaculaires de sa politique d’européanisation ? Pouvez-vous en donner des exemples ?
Catherine II travaille beaucoup son image. Elle veut démontrer que la Russie est devenue un Etat policé, cultivé et européen. Elle correspond avec Voltaire en français, fait venir Diderot à Saint-Pétersbourg, encourage la traduction en russe d’ouvrages philosophiques européens, de pièces de théâtre du Grand-Siècle français (Racine, Corneille, Molière), mais aussi d’écrits scientifiques, comme ceux de Newton ou du mathématicien Leonhard Euler qui sera même pensionné par l’Impératrice sans oublier les ouvrages des physiocrates français dont François Quesnay au premier plan.
Elle est elle-même une grande lectrice. Eduquée par une gouvernante française, nourrie de Molière et de La Fontaine, elle découvre ensuite les philosophes des Lumières et s’efforce de développer l’éducation.
Quel auteur exerce sur elle l’influence la plus profonde ?
C’est Montesquieu. Elle dit d’ailleurs l’avoir « pillé pour le bien de son empire ». Elle lit également Beccaria et beaucoup d’autres penseurs des Lumières. Mais il existe un décalage considérable entre ses références intellectuelles et sa pratique politique. Catherine travaille énormément sa mise en scène et sa légende. Tout est symbole chez elle.
Comment a-t-elle découvert les idées des Lumières ?
Par le livre, d’abord. Par ses lectures personnelles et par la politique de traduction qu’elle encourage. Mais aussi par ses échanges directs avec Voltaire et Diderot.
Jusqu’à quel point écoutera-t-elle Diderot ?
Diderot effectue le voyage jusqu’à Saint-Pétersbourg en 1773 malgré une santé fragile et leurs échanges sont intellectuellement très riches. Il plaide notamment pour une amélioration de la condition paysanne.
Mais, concrètement, son influence reste limitée. Sous Catherine, la situation des serfs se dégrade même parfois. Elle distribue des domaines et leurs paysans à ses favoris et étend le servage dans certaines régions ukrainiennes nouvellement annexées.
Tout le paradoxe de Catherine n’est-il pas là ? Elle s’imprègne des Lumières tout en renforçant sans cesse son pouvoir absolu. Ce que l’on a appelé son « despotisme éclairé ».
C’est tout le paradoxe du personnage. Elle ajoute, si j’ose dire, une corde à son arc : celle de la séduction intellectuelle et culturelle. Elle se présente comme une souveraine éclairée, lit les philosophes, correspond avec eux, encourage les traductions et les publications. Mais cela ne remet jamais en cause le principe même de son pouvoir absolu.
Au début de son règne, elle est relativement ouverte. Elle favorise la circulation des idées, l’impression d’ouvrages européens, les débats intellectuels. Mais cette ouverture a des limites très claires. A partir de la révolte de Pougatchev, puis plus encore après la Révolution française, elle se durcit considérablement.
L’exemple le plus frappant est celui d’Alexandre Radichtchev. En 1790, il publie Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou, un texte d’une extraordinaire modernité, qui dénonce notamment le servage et l’arbitraire. Catherine y voit une menace politique directe. L’auteur est arrêté, emprisonné puis déporté.
On observe le même phénomène avec les loges maçonniques. Au départ, elles sont encouragées comme des lieux de sociabilité et de réflexion intellectuelle. Puis elles sont fermées après la Révolution française. Catherine est profondément traumatisée par l’exécution de Louis XVI. Elle comprend soudain que les idées des Lumières peuvent produire une contestation révolutionnaire susceptible de renverser l’ordre établi. Dès lors, elle devient beaucoup plus hermétique à toute remise en cause de l’autocratie.
Diriez-vous que la politique d’européanisation de la Russie conduite par Catherine II est un échec ? Comment apprécier ses résultats d’ailleurs. Cette ouverture n’a-t-elle pas concerné exclusivement que la petite noblesse ?
Il n’existe pratiquement pas de classes moyennes en Russie. D’un côté, une noblesse très réduite ; de l’autre, une immense masse de paysans analphabètes. Une partie de cette noblesse devient profondément anglophile, une autre se passionne pour la culture française. Certains de ces aristocrates parlent mieux le français ou l’allemand que le russe. Très tôt, on leur reproche de s’être coupés du peuple et d’avoir perdu leurs racines. Cette critique nourrira ensuite le courant slavophile.
Ce dilemme russe – s’ouvrir à l’Europe sans perdre son pouvoir – semble insoluble !
C’est même une constante de l’histoire russe. J’ai montré dans mes travaux que ce dilemme apparaît déjà sous Ivan le Terrible. C’est assez extraordinaire. Ivan fait venir des spécialistes étrangers, notamment des sidérurgistes anglais, parce qu’il a besoin de leurs compétences techniques. Mais, dans le même temps, il les cantonne dans un quartier spécifique, le « faubourg des étrangers », de peur qu’ils ne contaminent la population russe.
Cette ambivalence est déjà là : on a besoin de la technique, du savoir-faire, de la matière grise venus d’Occident, mais on redoute les idées, les valeurs et les pratiques politiques que ce même Occident véhicule.
Ivan le Terrible écrit d’ailleurs à Elisabeth Ier d’Angleterre pour lui reprocher de partager son pouvoir avec des marchands. Tout est déjà dit. Ce qu’il ne comprend pas, c’est précisément le renoncement au pouvoir absolu.
Cette tension se retrouve ensuite sous Catherine II, puis tout au long de l’histoire impériale, soviétique et post-soviétique. Elle se pose aux élites russes en termes d’identité nationale, mais aussi au pouvoir en termes de survie politique. Et, d’une certaine manière, elle est toujours à l’œuvre aujourd’hui.
Que reste-t-il aujourd’hui de cette tentative d’occidentalisation ?
Il en reste d’abord Saint-Pétersbourg, ville extraordinaire et symbole majeur de cette ouverture européenne. Mais il demeure aussi l’héritage d’un Etat extrêmement centralisé et puissant.
Catherine remet sévèrement en cause les autonomies locales, notamment cosaques, et impose des gouverneurs dociles. Vladimir Poutine a procédé de manière comparable en réduisant l’autonomie acquise par certaines régions après la chute de l’URSS.
Quelles constantes de la politique étrangère russe apparues sous son règne retrouve-t-on aujourd’hui ?
La plus frappante est la place de la guerre. Sous Catherine II, la guerre est omniprésente et devient un instrument presque normal de la politique extérieure ; l’outil diplomatique paraît subordonné à l’outil militaire. On retrouve également un expansionnisme impérial très marqué… Enfin, il subsiste également des phénomènes de corruption très enracinés.
Quelle leçon les responsables européens gagneraient-ils à retenir aujourd’hui du règne de Catherine II ?
La leçon est malheureusement tragique. Sous Catherine II, la vie humaine compte peu. Elle est subordonnée aux objectifs de l’Etat et à la volonté du pouvoir. Or, aujourd’hui encore, la guerre en Ukraine nous rappelle cette réalité. Les pertes humaines, notamment du côté russe, donnent le vertige. Il existe une continuité profondément inquiétante : l’idée que la vie humaine a peu de prix lorsqu’elle est confrontée à la raison d’Etat et à l’ambition impériale.
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Author : Sébastien Le Fol
Publish date : 2026-07-14 15:00:00
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