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    Emile Servan-Schreiber : « Ce n’est pas parce qu’il y a des dollars en jeu que Polymarket fonctionne »

    IntelliNewsBy IntelliNewsjuillet 25, 2026Aucun commentaire11 Mins Read
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    La boule de cristal s’est quelque peu embuée. Vendredi 17 juillet, la France a bloqué l’accès à Polymarket, cette plateforme américaine où l’on parie sur l’actualité géopolitique, sportive ou économique, et que son fondateur Shayne Coplan présente comme « le plus grand marché de prédictions au monde ».

    L’information n’a pas échappé à Émile Servan-Schreiber. Le fils de Jean-Jacques Servan-Schreiber, cofondateur de L’Express en 1953, est docteur en psychologie cognitive, spécialiste de l’intelligence collective. Et lui-même un pionnier des marchés prédictifs. Aujourd’hui à la tête de la société HyperMind, le sexagénaire s’est présenté à la rédaction avec un petit ouvrage technique sous le bras et une conviction : l’appât du gain n’a jamais été la clé du succès de la prévision en ligne.

    L’Express : Vous avez été parmi les précurseurs des réflexions sur les marchés prédictifs en lançant la plateforme NewsFutures en 2000. Que ressentez-vous en voyant des plateformes comme Polymarket ou son rival Kalshi générer aujourd’hui des milliards de dollars ?

    Emile Servan-Schreiber : Ce que ressentent les pionniers de la conquête de l’Ouest en voyant des nouveaux venus réussir dans une ville qui n’existait pas une génération plus tôt. Les grandes idées mettent toujours une génération ou deux à s’imposer. Il y a 25 ans, celle des marchés prédictifs paraissait folle tellement elle était disruptive. C’est donc une forme de validation. Mais l’emballement actuel me laisse un peu amer.

    Pourquoi ?

    Le laisser-aller de l’actuelle administration américaine est exploité par Polymarket et Kalshi, qui profitent des zones grises de la législation du pays. Le second se montre un peu plus malin, en obtenant légitimement le droit d’opérer sur des sujets très restreints, – la météo, quelques indices économiques… – puis en élargissant peu à peu son périmètre. Cette prudence pourrait lui permettre de sauver sa peau, dans le futur. Polymarket, lui, est bien plus sulfureux et se comporte comme un véritable « pirate des Caraïbes ». En utilisant les cryptoactifs pour les transactions, ou en prospérant à l’internation à l’aide de VPN [des réseaux privés virtuels, NDLR] qui contournent les interdictions de parier sur certaines actualités aux Etats-Unis ou à l’international… Sa survie semble, à mon sens, beaucoup plus menacée à court terme. Alors, je n’appelle pas à leur interdiction, mais l’argument selon lequel ils devraient être régulés par la CFTC (NDLR : le régulateur financier américain) parce qu’ils font selon eux des bonnes prévisions, plutôt que par les autorités du jeu en ligne, n’est pas le bon.

    Si ces plateformes ne trouvent pas grâce à vos yeux, peut-on imaginer des marchés prédictifs moins controversés, par exemple sans argent ?

    Oui. Il faut faire la différence entre deux business, qui coexistent au sein des marchés prédictifs : d’un côté, celui du pari en ligne (Kalshi, Polymarket…). Leur unique différence avec des sites de paris traditionnels comme Unibet ou Betclic ? L’absence d’un bookmaker central qui fixe les cotes. Mais ce n’est pas neuf, Betfair, le plus gros site de paris britannique sur l’actualité et le sport, s’est lancé il y a plus de 25 ans dans ce même modèle.

    De l’autre côté, on trouve le business de la prévision, celui que je souhaite promouvoir, où au lieu de prendre l’argent des joueurs, on sollicite plutôt leur expertise, leur cerveau, afin de réaliser des prévisions que l’on vend à ceux qui en ont besoin. Là encore, ce n’est pas inédit. L’Iowa Electronic Market, pionnier du genre, existe depuis 1988 aux États-Unis. Ce marché prédictif à but non lucratif, centré sur les résultats des élections politiques, a longtemps affiché des prédictions qui s’avéraient déjà plus fiables que les sondages.

    L’argent est pourtant souvent considéré comme un moteur décisif pour une bonne prévision, puisque les parieurs jouent leur « peau » (« put the skin in the game », en VO)…

    C’est là l’erreur. Quand on dit skin in the game, skin ne veut pas dire argent, nécessairement. Ça peut être la réputation, la reconnaissance : un simple classement sous pseudonyme, qui pousse moins au conformisme des opinions, suffit. Le gouvernement suédois a récemment lancé la plateforme prédictive Glimt, en partenariat avec HyperMind, centré sur le conflit en Ukraine. Elle est accessible gratuitement, et les questions sont posées directement par les services de renseignement ukrainiens. La promotion, jusque dans le métro de Stockholm, était celle-ci : « notre nouvelle arme pour la guerre en Ukraine, c’est vous ». Vingt mille Suédois ont déjà répondu. C’est très puissant, comme motivation, car on a l’impression de contribuer à l’effort de guerre, tout bêtement.

    Alors tout ce discours selon lequel c’est parce qu’il y a du dollar en jeu que ça marche est faux. Scientifiquement faux, et on le sait depuis longtemps. D’une part il y a de l’attrait, si le sujet intéresse. Et les résultats sont au moins aussi bons que ce que publient Kalshi ou Polymarket, qui souffrent enfin d’un énorme défaut. Ces marchés prédictifs basés sur l’argent créent des incitations à monétiser les secrets d’Etat. On l’a vu, récemment, avec l’affaire du pari sur la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro par un membre du commando. Cela est très préjudiciable pour les gouvernements.

    Polymarket a aussi un autre atout : le volume de joueurs pour réaliser de bonnes prédictions. Sur Glimt, on constate parfois des panels de seulement 150 à 200 répondants… N’est-ce pas un autre avantage des plateformes de paris pour la fiabilité de leurs prévisions ?

    Dans les marchés prédictifs, le théorème de la diversité est le cœur du réacteur. Je m’explique : la qualité de la prévision collective dépend de deux paramètres. Un, l’expertise moyenne des participants. Deux, la diversité de leurs opinions. Cela semble un peu contre-intuitif au départ, mais à un niveau d’expertise égal, moins les gens sont d’accord, plus il y a de chances que le collectif, lui, ne se trompe pas. La formule est la suivante : performance = expertise + diversité. Alors, si vous manquez d’expertise, vous pouvez la remplacer par de la diversité d’opinion, qui peut passer par du volume d’utilisateurs comme ce qu’il se passe sur les plateformes type Polymarket ou Kalshi.

    Le pari est en ce sens formidable, il oblige à trouver le point où l’on est d’accord… pour ne pas être d’accord. À l’inverse, sur une question pointue, il est possible d’avoir des gens très experts, mais très peu nombreux. On se repose ici sur la loi des rendements décroissants : à partir d’un certain nombre, parfois peu élevé, ajouter une autre personne ne changera rien au résultat. Ainsi, une douzaine d’experts qui parient les uns contre les autres peuvent parfois suffire à réaliser de bonnes prédictions. Comme sur Glimt.

    Comment ?

    Avec un peu de « design ». Si l’on dispose d’un plus petit panel de réponses, on peut faire beaucoup mieux que de suivre simplement suivre la règle de Galton et réaliser une moyenne de ces prédictions. Prenons l’exemple de la récente Coupe du monde. Si quelqu’un réalise de très bons pronostics sur l’issue des matchs de football, contrairement à un autre qui les rate presque à chaque fois, on va plutôt pondérer la moyenne du côté du meilleur pronostiqueur, en plaçant deux fois sa prévision, plutôt qu’une pour l’autre. C’est une première technique. D’autre part, on peut jouer sur l’actualité. La prévision du matin vaut peut-être plus que celle d’hier, ou celle d’avant-hier, car elle est probablement mieux informée. Même chose, on peut pondérer la prédiction. On corrige, enfin, un biais connu des marchés de paris en ligne, il y a des probabilités trop hautes données à des non-favoris, ceux qui vont probablement perdre. Alors que les favoris sont quant à eux sous-estimés.

    Les fondateurs du marché prédictif NewsFutures (ancêtre de Hypermind) en 2000 – Maurice Balick (gauche) et Emile Servan-Schreiber (droite).

    A défaut d’un volume de participants aussi important que sur Polymarket, vous cherchez donc à attirer un public d’experts sur votre plateforme ?

    Nous invitons tout le monde mais une autosélection s’opère entre ceux qui sont le mieux informés, par l’article d’un journaliste qui enquête sur une question, ou l’analyse d’une personne qui repère un phénomène passé sous les radars. La différence avec un marché traditionnel, c’est que chez nous, tout le monde démarre avec la même quantité d’argent fictif pour jouer. Ensuite, les meilleurs parieurs vont prendre l’argent fictif des participants dont les prévisions sont moins justes. Ces derniers vont ainsi perdre leur influence sur le marché.

    Les marchés de prédiction se targuent d’avoir des prévisions plus fiables que les sondages traditionnels. Comment les deux seront-ils amenés à coexister ?

    Ces deux outils ne répondent pas aux mêmes questions. Le sondage a été inventé en 1936 par Gallup, tandis que le pari existe depuis une éternité. Le cerveau est né pour parier ! Mais le pari politique a toujours eu un côté sulfureux, surtout dans la culture anglo-saxonne. Alors, Gallup est arrivé en mettant l’accent sur la technique scientifique – un argument qui a résonné dans l’opinion. Reste une différence majeure : le sondage est fait à l’instant T tandis que le marché prédictif étudie un horizon plus lointain. Les deux vont cohabiter car le parieur va continuer à regarder le sondage à titre indicatif.

    Comme Robin Hanson, le professeur de sciences économiques à l’origine des marchés prédictifs, voyez-vous dans ces outils le futur de la décision publique ?

    Il ne s’agit pas de gouverner : la décision reste dans les mains du décideur. C’est un pouvoir de suggestion fondé sur des informations de terrain. L’idée géniale de Robin Hanson, qui m’a inspiré au début de mon parcours dans les marchés prédictifs, à l’aube du XXIe siècle, c’est de distinguer les objectifs sur lesquels tout le monde s’accorde, des moyens d’y parvenir, sur lesquels personne ne s’accorde. Tout le monde veut un système de retraite viable. Ensuite viennent les politiques de droite, celles de gauche. Ce qui manque au débat, c’est un chiffre : telle politique, tant de chances d’atteindre l’objectif. Le décideur peut alors choisir, et se justifier en disant : ce sont les citoyens prévisionnistes eux-mêmes qui nous disent que la politique A, a 65 % de chances de réussir contre 40 % à la politique B. Cela redonne un rôle actif à l’intelligence citoyenne, au-delà du vote.

    Est-ce que l’IA, déjà utilisée dans diverses prédictions dont météorologiques, ne va pas ringardiser les marchés prédictifs « humains » ?

    Je doute que cela remplace la prédiction basée sur le pari en ligne, car il y a toujours l’appât du gain. Mais sur la prédiction économique — une PME qui doit anticiper des bouleversements sur sa chaîne d’approvisionnement par exemple —, la trajectoire est spectaculaire. C’est, à mon sens, encore 5 à 10 % moins bon que les super-prévisionnistes, mais je pense que d’ici six mois, ce sera à parité. Nous avons donc, nous aussi, mis au point une Forecasting Machine qui prédit seulement par pure IA, à l’aide de plusieurs modèles d’Anthropic, OpenAI, xAI ou encore Google. La qualité est excellente, c’est entièrement sourcé et raisonné, et très utile, on peut en réaliser beaucoup.

    IA, marchés prédictifs, décentralisation des réseaux crypto… Y a-t-il une tendance à promouvoir l’intelligence collective, la « sagesse des foules », dans la technologie moderne ?

    Je suis docteur en psychologie cognitive, j’ai longtemps étudié les algorithmes du cerveau. Et quand une théorie doit s’écrire sous forme de programme, tourner, et produire les mêmes résultats qu’un humain en laboratoire, on s’aperçoit que l’algorithme dépend toujours du collectif. Votre cerveau, c’est environ quatre-vingts milliards d’éléments qui pensent ensemble, collaborent pour faire ce que vous êtes. L’IA est un parfait exemple, bien sûr, avec les réseaux de neurones et la « multi-head attention » : quand le modèle lit une phrase, il ne la lit pas une fois, il la fait lire en parallèle par plusieurs dizaines de lecteurs internes. Ce qui sort, c’est la moyenne pondérée de leurs lectures partielles. Exactement ce que nous, on fait à la main sur nos plateformes quand on donne plus de poids à ceux qui ont un bon historique. En fait, il n’existe pas d’intelligence qui ne soit pas collective. Le théorème de la diversité, vous le retrouvez dans les marchés prédictifs, dans ChatGPT et bien sûr dans votre cerveau. C’est le même principe.



    Source link : https://www.lexpress.fr/economie/emile-servan-schreiber-ce-nest-pas-parce-quil-y-a-des-dollars-en-jeu-que-polymarket-fonctionne-CBLOR26NYRDNBL27TNLSQ3JWPI/

    Author : Maxime Recoquillé, Tatiana Serova

    Publish date : 2026-07-25 06:45:00

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