L’homme à la broche en forme de hibou entre dans une salle à Vauxhall Cross, le siège du MI6 à Londres. En mars 2022, Joško Kadivnik, directeur de l’agence de renseignement slovène – surnommée la « Sova », ou « hibou » – s’attend probablement à des éléments sur l’invasion russe en Ukraine. Il n’en est rien. Le MI6 et la CIA suivent depuis plusieurs mois la piste d’illégaux russes, ces espions clandestins venus de Moscou. Deux d’entre eux se cachent quelque part en Slovénie. Le service secret londonien charge donc son homologue de l’enquête. Le même mois, les Britanniques indiquent à la Pologne un autre illégal sur son territoire. Tous sont arrêtés dans l’année.
Relatée par les journalistes Drew Hinshaw et Joe Parkinson dans Swap : The secret history of the new Cold war (Ed. Harper, 2025), l’anecdote illustre le leadership britannique auprès des services secrets européens sur le dossier russe. En 2021, Londres – toujours avec la CIA – avait déjà alerté sur l’imminence d’une invasion russe en Ukraine.
Une expertise de pointe née d’une humiliation
Rien de nouveau : le MI6 concentre une grande partie de ses efforts sur la Russie depuis la révolution de 1917. Son réseau d’informateurs a permis plusieurs fois d’éviter la catastrophe pendant la Guerre froide. Son expertise tient à un savoir-faire inscrit dans l’ADN du service : compréhension fine du monde russe et priorité au renseignement humain. « Ce domaine a toujours attiré les officiers les plus ambitieux et les plus talentueux », sourit Christopher Steele, chef entre 2006 et 2009 du bureau chargé de la Russie du MI6.
La « Maison Russie » s’est construite sur un désastre. L’affaire des Cinq de Cambridge, étudiants recrutés dans les années 1930 par les Soviétiques, a traumatisé le service secret. Ils fournirent pendant plusieurs décennies des informations à l’URSS, alors qu’ils occupaient des postes cruciaux au sein du ministère des Affaires étrangères, du MI5 – le renseignement intérieur – et… du MI6. Eventée en 1963, cette humiliation est le moteur d’une montée en puissance du service.
A l’époque, les espions chargent Greville Wynne, ingénieur habitué des voyages à l’Est, d’entrer en contact avec un officier du renseignement russe, Oleg Penkovsky. Il transmet pendant deux ans des informations sur les capacités nucléaires de l’URSS, notamment lors de la crise des missiles de Cuba. « L’affaire marque le moment où le service commence à développer une vraie expertise dans le recrutement et la gestion des sources », estime Dan Lomas, chercheur à l’université de Nottingham.
Recruter des agents doubles
Le MI6 débute une minutieuse infiltration du bloc de l’Est. « Des individus de rang modeste au sein des services tchèques et polonais commencent à fournir des informations dans les années 1960, avant de grimper les échelons. A la fin de la Guerre froide, le MI6 opérait à un niveau élevé du système soviétique », poursuit le chercheur. Les agents britanniques font systématiquement l’objet d’une évaluation pour déterminer s’ils sont taillés pour le recrutement ou le pilotage de sources – les « chasseurs » ne sont pas toujours des « cultivateurs », relève Gordon Corera dans son ouvrage The Art of Betrayal : The secret history of MI6 (Ed. Pegasus Books).
Les agents apprennent à identifier les meilleures cibles : les discrets contempteurs du régime, à qui ils promettent une rémunération, voire une opportunité de passer à l’Ouest. Au début des années 1970, Standa Kaplan, espion tchécoslovaque passé au Canada, signale au MI6 un vieil ami de l’académie du KGB, déjà critique : Oleg Gordievsky. Ils attendent sa prise de fonction à Copenhague. Un « diplomate » l’approche lors d’une partie de badminton. Un an plus tard, l’officier est recruté. Sa carrière d’agent double culmine en 1983 : chef de poste adjoint à Londres pour le KGB, il rassure le Kremlin sur le fait qu’un exercice de l’Otan n’annonce pas de frappe nucléaire préventive. En décembre 1984, il œuvre même en coulisses d’une rencontre entre Margaret Thatcher et Mikhaïl Gorbatchev. Il conseille les Britanniques… tout en désinformant les Soviétiques. L’épisode a marqué une génération d’espions. « Qui veut se convaincre que les espions peuvent peser sur l’histoire doit relire l’histoire de Gordievsky et de Thatcher », nous a déclaré un ancien directeur du renseignement suisse. Son officier traitant, John Scarlett, deviendra chef du MI6.
Démasqué en 1985, Gordievsky est ramené à Moscou. Il ne réussit à s’échapper qu’avec l’aide du MI6, passant la frontière norvégienne dans le coffre d’une Ford Cortina. Le service ne recrute pas sans se donner les moyens d’évacuer ses plus précieux agents. « A mon arrivée en 1987, 40 % de nos efforts opérationnels étaient consacrés à l’URSS. Ce chiffre est tombé à environ 10 % après la chute du mur », se désole Christopher Steele.
L' »électrochoc » Skripal
Les années 1990 et 2000 sont pourtant l’occasion de quelques succès pour l’agence. En 1992, l’archiviste du KGB Vassili Mitrokhine lui livre des milliers de notes ultra-secrètes, avec l’identité de centaines d’espions à l’Ouest. En 1996, un certain Sergueï Skripal est approché par un faux entrepreneur de Gibraltar, il accepte de travailler pour le MI6. A Moscou, il identifie des centaines d’officiers du GRU. Arrêté en 2004, il est échangé en 2010 contre des espions russes et s’installe au Royaume-Uni. Mais la protection de Londres a des failles. Le 4 mars 2018, Skripal et sa fille sont empoisonnés au Novitchok. « Nous avions baissé notre garde », déplore un ancien haut responsable de la stratégie au ministère de la Défense britannique, parti en 2025. « Cela a été un électrochoc », confirme Chris Ordway, ex-haut cadre du ministère de la Défense britannique.
Dans les années suivantes, le MI6 rebondit encore, en approfondissant ses opérations conjointes avec la CIA sur la Russie. En Ukraine, les Britanniques assument de mener des actions clandestines. En décembre 2025, Blaise Metreweli, sa nouvelle directrice, confirme la ligne, pointant « la menace d’une Russie agressive, expansionniste, et révisionniste ». Trois mois plus tôt, en septembre, le MI6 a lancé la plateforme sécurisée Silent Courier. Accessible sur le dark web, elle doit permettre à des informateurs russes de contacter le service.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-07-30 16:00:00
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