Assis en tailleur, les yeux fermés, deux étudiants s’enlacent, et à côté, trois autres se tortillent, ils rampent, grimpent les uns sur les autres. Vêtue de vêtements amples, la maîtresse de séance veille, elle vérifie çà et là les postures, répète doctement les principes de son cours, puis vite, les disciples du jour se mettent en boule, guidés par les sonorités vibrantes des bols tibétains et quelques envolées spirituelles à propos de la « conscience des cellules ».
Raconté de la sorte dans une vidéo de présentation publiée en ligne, l’atelier a des airs de cérémonie religieuse. Ces exercices semblables à des rites initiatiques font pourtant partie du « diplôme universitaire Pratique d’éducation somatique » de la faculté des sciences de Lyon 1, une formation académique certifiée par l’établissement et censée aider les professionnels du secteur de la santé à rester au niveau. En trente jours et pour quelques milliers d’euros, le cursus promet d’initier au « Body-Mind Centering® », au « Life Art Process® » ou encore au Mouvement Authentique, des arts qui prétendent « guérir » par la seule force de « l’intuition » et dont les principes ne figurent dans aucun manuel de médecine.
Des apprentissages ésotériques, au cœur de l’université ? Ce module aux curieux intitulés n’est pas le seul à invoquer l’au-delà en guise de procédé thérapeutique. Ces derniers temps, nombreux sont les dispositifs de formation en santé à faire parler d’eux, véhiculant des concepts non éprouvés ou à risque de dérives sectaires. Mi-mars, L’Express révélait l’existence d’un congrès faisant l’apologie de la « danse cosmique » organisée à l’université de Clermont-Ferrand, et quelques semaines plus tard des étudiants de Dijon dénonçaient au Monde, des enseignements centrés sur le très curieux principe de « l’auto-guérison ».
Un comité d’évaluation
Quelque peu embêté par ces incursions de la pensée magique dans les lieux de diffusion du savoir – et alors que l’association de lutte contre le phénomène sectaire GEPS multipliait les signalements -, le ministre de l’enseignement supérieur Philippe Baptiste a demandé début mai de créer un comité spécial. Le but : recenser les formations professionnelles dispensées à l’université, appelées « diplômes universitaires » (D.U.), et qui ne reposent pas suffisamment sur de la recherche scientifique. Un travail de longue haleine tant l’offre, laissée à l’appréciation des chefs d’établissement, semble s’être étoffée ces dernières années, portée par une forte demande de soins complémentaires dans la population.
Selon nos informations, l’instance devrait être présidée par le pédiatre Pierre Cochat, auparavant à l’évaluation des médicaments à la Haute autorité de santé (HAS), pour un travail qui ne débuterait qu’en septembre. En attendant, et alors que la saison des inscriptions universitaires se termine, à quelle formation se fier ? Qui sont les mauvais élèves ? Pendant plusieurs semaines, L’Express a passé en revue l’entièreté des catalogues disponibles en ligne, traquant à l’aide de la terminologie utilisée par le ministère les propositions « ni reconnues (…) ni enseignées au cours de la formation initiale » et pour lesquelles il était possible de s’inscrire en 2025, 2026 ou 2027.
Au terme d’un minutieux travail d’enquête, nous avons identifié plus de 120 formations pouvant s’apparenter aux dérives décrites par le ministre, un chiffre que nous dévoilons en exclusivité à nos lecteurs. En plus d’inclure les pratiques « alternatives » ou « douces » explicitement dans le viseur du ministère, nous avons également retenu parmi les milliers de D.U. répertoriés, les enseignements sans rationnel scientifique clair, comme l’hypnose, ou l’EMDR, des interventions considérées comme « non conventionnelles » par les autorités sanitaires.
Deux millions d’euros annuels
Médecine chinoise, aromathérapie, ostéopathie, musicothérapie, micronutrition, ou plus original, thérapie par le yoga, soin par le cheval, magnétisme, et même psychogénéalogie, L’Express a recensé plus d’une dizaine de types de pratiques différentes proposées par les facultés scientifiques. Des enseignements susceptibles de mettre les non-professionnels de santé et les médecins en infraction, les premiers ne pouvant prodiguer aucun traitement, les seconds étant tenus de ne proposer que des soins éprouvés. Vendus plusieurs milliers d’euros aux participants, les recettes de ces cursus dépasseraient les deux millions d’euros à l’année, selon nos estimations. Une manne non négligeable pour les établissements en quête de financement.
Loin d’être de simples excentricités, ces modules permettent chaque année à plusieurs milliers de professionnels de repartir avec des certificats tamponnés, qu’ils peuvent ensuite arborer dans les cabinets ou sur les plaques professionnelles. Si L’Express n’a pas été en mesure de vérifier l’entièreté des contenus – la plupart étant inaccessibles – nous avons relevé de nombreuses pratiques enseignées sans recul critique, un état de fait témoignant d’une importante pénétration de l’ésotérisme au sein de l’université.
Il faut lire les intitulés pour se rendre compte ce qu’implique cette perméabilité. A Clermont-Ferrand, des cours abordent le pouvoir des bourgeons (gemmothérapie). A Grenoble, à Paris, et à Strasbourg, des professionnels de santé peuvent s’initier au soin par les oreilles (auriculothérapie). A Montpellier, les étudiants découvrent l’art d’aider les femmes enceintes par les aiguilles (acupuncture obstétricale). A Dijon, un cursus entier est consacré aux tentatives de soigner par les huiles essentielles (aromathérapie)… Et jusqu’en 2021, il était possible d’apprendre « la transe auto-induite » à visée thérapeutique à Paris 8, une activité dénoncée par la Miviludes (Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires).
En dehors des professeurs et des médecins adeptes des théories alternatives, de nombreux pseudothérapeutes sans connaissances médicales figurent sur les plaquettes pédagogiques. Des intervenants magnétiseurs, réflexologues, sophrologues, coachs de yoga ou de qi gong et même quelques noms associés à des mouvances faisant l’objet de signalement comme celui de Danis Bois, docteur en sciences de l’éducation et ancien disciple de la congrégation spirituelle népalaise Shri Ram Chandra Mission.
Libérer les « sensations gelées »
Ce praticien s’est vu confier le diplôme universitaire « Méditation et relation de soin » de l’université de La Réunion. Il n’a aucune formation médicale, et n’est d’autre qu’un des principaux tenants de la fasciathérapie, une discipline pseudo-thérapeutique qui tient comme responsable des maux du corps les fascias, ces tissus qui maintiennent nos organes. Sur son site Internet, l’intervenant explique notamment que les fascias stockent nos expériences, qu’ils ont une « dimension biographique » (sic). Les masser permettrait de libérer les « sensations gelées », « fossilisées, gélifiées » du corps, et aurait une « action curative », selon lui.
Un casting propice aux dérives : à l’université de Bordeaux, les intervenants du diplôme universitaire d’ostéopathie ont inscrit au programme le « traitement intra-rectal », une intervention qui consiste à masser le patient par l’anus, pratique tout bonnement illégale. Et que dire de cette formation à l’université de Toulouse, où les élèves s’exercent à reconstituer leur lignée familiale et à en déduire des héritages « psychologiques », une activité propice à la résurgence de traumatismes, susceptible de générer des situations de vulnérabilité et là encore, sans fondement thérapeutique.
Plusieurs universités semblent particulièrement perméables. Avec neuf D.U. correspondant à la terminologie du ministère, l’université de Strasbourg figure en tête du classement de L’Express, suivie par Montpellier ou encore Paris Cité et la Sorbonne. Dans certains cas, une telle densité peut s’expliquer par l’influence d’un groupe d’universitaires complaisant. A lui seul, le centre Pierre Janet à Metz, gère huit diplômes de ce type pour le compte de l’université de Lorraine et les membres du Collège universitaire de médecine intégrative et complémentaire (Cumic), fondé par un proche de la mouvance anthroposophe Jacques Kopferschmitt, sont régulièrement reliés à des formations dans le viseur des autorités, comme L’Express l’avait révélé au début du mois.
Si une recension à vocation exhaustive n’avait jamais été réalisée, ce n’est pas la première fois que des alertes émergent. En 2018, les conférences des doyens et présidents d’universités avaient déjà pratiqué un grand ménage, chassant la plupart des diplômes d’homéopathie. « Il paraît indispensable qu’un encadrement plus strict soit prévu concernant (…) le contenu des formations dispensées », indiquait le Conseil national de l’Ordre des médecins, dans un avis sur les pratiques de soin non conventionnelles publiés en 2023. Un rapport sur la désinformation en santé mené par les pharmacologues et épidémiologistes Mathieu Molimard et Dominique Costagliola, remis au gouvernement en janvier, recommandait même de « bannir la labellisation académique de pratiques de soins non validées ».
Ne pas percuter la liberté académique
La tâche s’annonce ardue. Les dirigeants des universités et les pouvoirs publics ont souvent du mal à intervenir, une fois les formations installées. « Toute la difficulté va être d’interroger les établissements sans percuter la liberté académique. On va pouvoir demander à quel point les équipes pédagogiques accordent de l’attention au niveau de preuve, vérifier la qualité des intervenants et la présence de chercheurs par exemple, mais il est clair qu’on n’imposera aucune liste de diplômes interdits », détaille Coralie Chevallier, présidente du Hcéres, l’autorité indépendante à qui le ministère a délégué l’organisation du comité d’évaluation.
Les représentants scientifiques n’ont de fait pas attendu les nouvelles directives. Chaque année, les Ordres tentent de freiner les techniques « insuffisamment éprouvées », en refusant de reconnaître les diplômes et en sanctionnant les médecins qui les pratiquent. En 2022, l’Ordre des kinés a ainsi récusé l’intérêt de la formation « Phytothérapie et aromathérapie clinique » de Grenoble-Alpes, au titre de l’année universitaire 2020-2021. Même chose pour le diplôme universitaire « Prise en charge diagnostique et thérapeutique des pathologies fonctionnelles périnéales » de Lyon 1, débouté en 2024.
Mais ces actions sporadiques se heurtent à une judiciarisation grandissante. Plusieurs fois, le Conseil d’Etat a pu donner gain de cause aux adeptes des méthodes controversées, prenant le parti de la liberté académique, surtout lorsque la pratique ne représente qu’un faible pourcentage du temps de formation (plus ou moins 5 %). Ce fut le cas en 2021, au sujet d’un D.U. de l’université de Nice qui encourageait la pose de « ventouses thérapeutiques » ou encore en 2019, pour une autre formation dans la même université promouvant la « Tecar thérapie » et le » kinésio-taping.
Parmi les diplômés recensés par L’Express, les formations associées à l’aromathérapie, le « soin » par les huiles essentielles se retrouvent régulièrement dans cette position. De nombreux enseignants proposent quelques heures sur le sujet tout au plus, un crochet nécessaire, selon certains universitaires : « L’aromathérapie n’a pas d’intérêt thérapeutique mais des tas de patients utilisent des huiles essentielles à tort et à travers et ça leur cause des intoxications. Nous aurions tort de laisser des gens peu sérieux pratiquer sans cadre », défend Marc Maynadié, le doyen de la faculté de science de l’université de Dijon.
La nécessité de former sur les risques
« Quand un enseignement n’a pas de fondement, il doit être arrêté. Associer la notion de thérapie à des concepts qui ne recouvrent que du bien-être me paraît inadapté, mais il n’en reste pas moins que ce sont des pratiques demandées, il va donc falloir trouver un moyen de continuer à se former sur les risques et à diffuser les bonnes pratiques », résume le président de la conférence des doyens de pharmacie, Vincent Lisowski. Sollicité par le ministère, le scientifique a récemment demandé que les références au « soin » soient retirées des diplômes du genre dans son université à Montpellier, un avant-goût de la bataille à venir.
Contactée par L’Express, l’université de Lille, trois diplômes universitaires potentiellement controversés déclare s’adosser à la recherche et contrôler ses intervenants : « Toutes nos formations professionnelles s’appuient sur l’expertise des enseignants (…) et satisfont aux exigences réglementaires (…). Elles font donc l’objet d’une évaluation par les usagers et un bilan des formations professionnelles est prévu (…) au moins tous les deux ans ».
L’université de Lorraine assure que les données scientifiques légitiment les pratiques qu’elle propose quand bien même celles-ci ne sont pas conventionnelles. « Il y a énormément de travaux qui attestent de la pertinence de certaines techniques d’hypnose et d’EMDR dans la prise en charge de certains troubles et notamment dans la douleur. L’enjeu est désormais de comprendre les mécanismes impliqués. Le ministre fait de la politique, et moi je fais de la science », entonne Cyril Tarquinio, fondateur du centre Pierre-Janet, qui coordonne une série de diplômes pour l’établissement.
France Universités, organisme qui fédère les présidents d’université prend acte. « Parmi les plusieurs milliers de D.U. proposés, si certains posent question quant à leur légitimité scientifique, les universités concernées prendront les dispositions nécessaires », indique la structure, tout en pointant le risque de jeter le discrédit sur l’enseignement supérieur public si les formations du privé, autrement plus nombreuses, ne sont pas elle aussi répertoriées. Les établissements de Bordeaux, de Limoges, de Nantes, de Strasbourg, d’Aix-Marseille, de La Réunion, de Paris Sorbonne, de Paris cité, de Grenoble, de Clermont-Ferrand, le Cumic et Danis Bois n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/quand-les-medecines-alternatives-noyautent-les-facs-la-liste-exclusive-des-diplomes-3SPT5ZQHZJBHPLVDO245RQHT4I/
Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-07-30 15:00:00
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