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    L’Express

    Gregory Gause III : « MBS veut la même relation qu’Israël avec les Etats-Unis »

    IntelliNewsBy IntelliNewsjuillet 31, 2026Aucun commentaire10 Mins Read
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    Des frappes conjointes lourdes de sens. Pour la première fois, l’Arabie saoudite a coordonné, le 29 juillet, une offensive ciblée avec les forces américaines en Irak contre des milices liées à l’Iran. Cette intervention fait suite aux accusations de Riyad, qui affirme que des factions irakiennes ont mené ces derniers jours plusieurs attaques de drones contre des installations pétrolières saoudiennes. Une opération qui, selon Gregory Gause III, en dit long sur ce que Riyad attend désormais de Washington. Professeur émérite à la Bush School of Government (Texas A&M) et chercheur associé au Middle East Institute de Washington, ce fin connaisseur des monarchies du Golfe décrypte pour L’Express les logiques d’une région prise dans un engrenage militaire. Rivalité feutrée entre Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed, milices pro-iraniennes tiraillées entre autonomie et loyauté à Téhéran, un Premier ministre irakien qui doit ménager Washington et Téhéran, jusqu’au coup de pression de Trump pour pousser Riyad vers les accords d’Abraham…

    Autant d’enjeux qui, selon lui, convergent vers un même constat : la dynamique d’escalade régionale a repris de la vigueur ces derniers jours. Et si les Emirats arabes unis seraient pour le moment sortis du champ de tir iranien grâce à un arrangement noué avec Téhéran, la Jordanie, Bahreïn et le Koweït, eux, continuent d’en payer le prix. Entretien.

    L’Express : L’Arabie saoudite a mené une frappe coordonnée avec les Américains en Irak contre des milices iraniennes. S’agit-il d’un tournant stratégique majeur ?

    Gregory Gause : Pas vraiment. Ce qui est intéressant, c’est la coordination : une opération saoudienne articulée avec les Américains. Cela révèle ce que Riyad recherche depuis longtemps le même type de relation sécuritaire que celle qu’entretiennent les États-Unis avec Israël, dont on a vu, au début de cette guerre, la coordination militaire sans précédent, sur terre comme dans les airs. Les Saoudiens veulent la même chose avec Washington. C’est un signal fort : Riyad tient à rester un pilier du dispositif sécuritaire américain, et l’administration Trump semble disposée à l’accepter.

    Mohammed ben Salmane pourrait-il être tenté d’escalader militairement contre l’Iran ?

    Je ne vois pas les Saoudiens prendre l’initiative de l’escalade. Leur lecture, c’est que ce sont les Iraniens qui escaladent via leurs relais. Si c’est par ce biais que Téhéran choisit d’agir, Riyad frappera ces relais – et c’est exactement ce qui s’est produit en Irak. Au Yémen, la donne est plus complexe : les Saoudiens étaient satisfaits de leur cessez-le-feu avec les Houthis, ils voulaient neutraliser ce front. Maintenant que les Houthis sont revenus dans la guerre, Riyad avance avec beaucoup plus de prudence.

    MBS cherche-t-il à prendre l’avantage sur MBZ, le président des Emirats arabes unis, dans l’œil de Trump ?

    Le tournant le plus intéressant de cette semaine, c’est que des ministres et hauts responsables saoudiens et émiratis ont affiché leur amitié sur les réseaux sociaux, signe d’un rapprochement apparent entre les deux puissances du Golfe après la détérioration de leurs relations fin 2025. Ils ont notamment affirmé que leur rivalité était exagérée et qu’ils se soutenaient mutuellement. Côté saoudien, les commentateurs ont suivi ce mot d’ordre en insistant sur l’importance de la relation avec Abou Dhabi. Cela ne règle en rien les frictions structurelles entre les deux pays, mais face à cette guerre, elles passent au second plan : la question centrale, désormais, c’est comment ce conflit va se terminer et quelle sera la relation future avec l’Iran.

    Quel est le degré d’autonomie des milices Hachd al-Chaabi (ou Forces de mobilisation populaire, PMF), qui ont été visées en Irak, à l’égard de Téhéran par rapport aux autres proxys de la région ?

    L’équilibre diffère à chaque fois. Les Houthis disposent d’une autonomie plus grande que les PMF. Les PMF me paraissent bien plus étroitement liées à l’Iran, et donc plus susceptibles de suivre ses instructions – parce qu’elles ont été, dans une large mesure, créées par l’Iran, en juin 2014, lors de l’offensive de Daech (NDLR : marquant la prise de Mossoul et la proclamation de leur califat). Je ne pense pas qu’elles auraient frappé l’Arabie saoudite sans une demande explicite de Téhéran. Mais elles doivent composer avec un gouvernement irakien qui les pousse à rendre leurs armes. Pour qu’elles rentrent en jeu dans cette phase de la guerre, il a fallu une pression iranienne réelle – de même pour les Houthis, restés en retrait lors du premier round, signe du travail saoudien pour apaiser cette relation depuis le cessez-le-feu.

    L’Irak joue-t-il un double jeu en soutenant les Américains tout en fermant les yeux sur ces groupes ?

    Je ne parlerais pas d’un « double jeu » irakien, mais d’un équilibre politique périlleux et nécessaire pour le Premier ministre. Il a besoin de ces groupes pour gouverner. Les désarmer par la force l’exposerait au même risque que le gouvernement libanais face au Hezbollah – et il pourrait perdre cette bataille. Il doit aussi ménager Washington sans apparaître comme un ennemi de l’Iran, architecte de pratiquement tous les gouvernements irakiens depuis la fin de l’occupation américaine. Un exercice d’équilibriste redoutable, qu’on a encore vu lors de son récent déplacement à Washington. Mais rejoindre ouvertement le camp américain signerait, je crois, la fin de son gouvernement.

    Ces frappes saoudiennes en Irak traduisent-elles une impatience croissante des monarchies du Golfe, incapables de compter sur Bagdad pour contenir les milices ?

    Je ne sais pas si cela reflète la position de toutes les monarchies, mais certainement celle des Saoudiens. Ils sont sympathisants du Premier ministre irakien, tout en jugeant nécessaire de peser sur ses calculs, et sur ceux des PMF. À leur place, je voudrais rendre plus difficile la tentation de céder à la pression iranienne. Je vois ces frappes comme un coup de semonce.

    Donald Trump a évoqué un accord entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite pour doter le royaume d’un programme nucléaire civil en échange d’une entrée dans les accords d’Abraham. Une telle perspective est-elle réellement envisageable ?

    Non. Cela en dit davantage sur l’administration Trump que sur les Saoudiens. La politique américaine dans cette guerre relève de l’improvisation quotidienne, dirigée par un président qui dit ce qui lui passe par la tête sans passer par les canaux habituels. Il a essuyé des critiques après l’accord nucléaire signé avec Riyad, et a réagi en se disant : « si je fais entrer les Saoudiens dans les accords d’Abraham, ce sera plus facile à faire approuver par le Congrès ». Mais depuis le 7-Octobre et la guerre à Gaza, les Saoudiens répètent qu’ils ne normaliseront pas leurs relations avec Israël sans calendrier clair vers l’autodétermination palestinienne. Je ne suis pas certain que l’accord nucléaire pèse assez lourd pour les faire renoncer à une position martelée depuis trois ans. Riyad n’a rien dit publiquement sur les propos de Trump, mais on peut imaginer que les Saoudiens sont, tout simplement, déconcertés par cette administration.

    Les Émirats arabes unis ne sont plus visés par les frappes iraniennes, contrairement à la Jordanie, au Koweït ou à Bahreïn. Comment l’expliquer ?

    C’est un basculement fascinant. Certaines informations dans la presse suggèrent que les Emirats ont pris contact avec l’Iran et négocié – je n’irai pas jusqu’à parler de paix, mais d’un arrangement qui a conduit Téhéran à reporter ses frappes ailleurs. Rien n’indique que le Koweït ou Bahreïn ont fait de même. Bahreïn est sans doute le pays le moins susceptible d’un accord avec l’Iran, tant Manama le perçoit comme une menace pour sa propre stabilité, compte tenu de sa majorité chiite. La Jordanie, elle, se retrouve entraînée dans ce conflit d’une manière que personne, sur place, n’aurait imaginée. Les Emirats disposent de leviers qu’ils ont visiblement actionnés : une grande partie du commerce iranien transite par Dubaï, où vit aussi une importante communauté iranienne.

    Mon hypothèse, c’est que Téhéran sait que ses perspectives économiques, à court terme, dépendent de sa capacité à continuer de commercer via Dubaï. Mon intuition est que les Emiratis ont accepté de prendre tactiquement leurs distances avec Israël en échange d’un engagement iranien à ne pas attaquer les Emirats. Mais cela ne règle rien sur le long terme : Abou Dhabi conserve une relation sécuritaire solide avec Israël et Washington. Mais dans l’immédiat des combats, ils ont conclu leur propre cessez-le-feu.

    Après cette guerre, la relation entre les monarchies du Golfe et Washington sera-t-elle durablement transformée ?

    Je ne suis pas certain que le changement soit si important. Aucune monarchie du Golfe n’a d’alternative à la relation sécuritaire américaine – celle-là même qui les a entraînées dans un conflit qu’elles ne souhaitaient pas. Les systèmes de défense antiaérienne, très largement américains, ont constitué leur protection face aux drones et missiles iraniens ; la grande majorité ont été interceptés. Toutes estiment sans doute que Washington les a entraînées dans une guerre qu’elles n’avaient pas choisie. Mais elles vont devoir composer avec un Iran qui a fait l’expérience concrète de la puissance de coercition que lui confère la menace militaire – et je crois qu’elles voudront préserver la relation avec la superpuissance américaine, malgré les problèmes qu’elle engendre. Imaginez, à l’inverse, l’un de ces États, même l’Arabie saoudite, prendre ses distances avec Washington : qu’est-ce qui empêcherait alors l’Iran de dicter ses conditions sous peine de nouvelles frappes – à moindre coût, puisqu’il n’y aurait plus de superpuissance derrière eux ?

    Certains stratèges militaires américains craignaient une guerre régionale dans le temps long. Nous y sommes ?

    Oui, cela ne fait aucun doute. La réplique iranienne relève de ce que les stratèges appellent l’escalade horizontale : Téhéran s’en est pris à des pays tiers, aux infrastructures énergétiques du Golfe, qui pèsent sur l’économie mondiale – c’est ainsi que l’Iran fait payer un prix aux États-Unis, en frappant l’artère énergétique du monde plutôt qu’Israël ou les forces américaines directement. Une stratégie redoutablement efficace, qui a entraîné dans son sillage le Golfe, la Jordanie, l’Irak, le Yémen. Israéliens et Américains pensaient, au début, que la guerre serait brève et qu’ils pourraient renverser le régime de Téhéran. Quand cela s’est révélé faux, Washington a eu le plus grand mal à trouver une porte de sortie.

    D’où ce ballet quotidien de déclarations contradictoires de Trump – tantôt des négociations, tantôt la destruction des infrastructures civiles. De l’improvisation permanente, qui traduit sa frustration de se retrouver empêtré dans une guerre qu’il n’avait pas anticipée. Il attendait une victoire éclatante, comme il estime que l’a été l’intervention au Venezuela. Il a obtenu tout autre chose.

    Quelle issue reste-t-il à Trump, en dehors de l’envoi de troupes au sol ?

    Je ne crois pas qu’il existe de solution militaire pour les États-Unis. Des troupes au sol deviendraient des cibles ; on ne peut pas occuper un pays entier. Les scénarios évoqués dans la presse – occuper l’île de Kharg ou le littoral iranien du détroit – se heurtent à une réalité : l’Iran est un grand pays, doté de missiles et de drones capables de viser les forces américaines dans la région, comme il le fait déjà contre les bases du Golfe et en Jordanie. Il le ferait a fortiori face à une occupation. Je pense que c’est une ligne rouge pour Trump, un président qui a fait campagne sur la promesse de ne déclencher aucune guerre et critiqué les « guerres sans fin ».

    Les incitations qui avaient conduit au premier mémorandum d’entente, puis à un cessez-le-feu aujourd’hui rompu, existent toujours. Quand les Iraniens ressentiront les effets du blocus naval américain – pas demain, mais tôt ou tard -, cela devrait pousser le régime vers un cessez-le-feu négocié. Pas un règlement de paix global, ni un règlement de la question du détroit d’Ormuz, mais peut-être la fin de cette escalade au coup par coup. Les coûts, pour les deux camps, sont réels ; ils avaient déjà ramené les deux parties à la table. Je pense que cela se reproduira.



    Source link : https://www.lexpress.fr/monde/proche-moyen-orient/gregory-gause-iii-mbs-veut-la-meme-relation-quisrael-avec-les-etats-unis-TNR6D73QPREKXNM2LM6KDNKK3Q/

    Author : Charles Carrasco

    Publish date : 2026-07-30 14:00:00

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