La réunion en visioconférence a été convoquée à la dernière minute. Cet après-midi de mars 2021, interloquée par les 100 000 soldats russes massés à la frontière ukrainienne, Londres réclame une discussion avec son allié américain. Lors de cette rencontre, un analyste militaire britannique s’inquiète d’une attaque imminente. Un débat s’engage. D’autres espions de sa Majesté assurent qu’il ne s’agit que d’une démonstration de force – un avis partagé par les Américains. Ce printemps-là, un retrait progressif des Russes leur donne raison. « Cela nous a alerté sur l’imminence d’un événement majeur et nous a permis de recentrer nos efforts de collecte de renseignement bien avant le début des hostilités », raconte John Foreman, alors attaché de défense britannique à Moscou, présent à la réunion.
Six mois plus tard, les services de renseignement britanniques et américains déploient des efforts inédits pour convaincre le reste des Européens de l’imminence d’une attaque. William Burns, le patron de la CIA, enchaîne les réunions entre Moscou et le Vieux continent. Richard Moore, celui du MI6, prêche la même parole. « Nous déclassifié des renseignements à un niveau qui n’avait jamais été atteint auparavant », se rappelle Chris Ordway, ex-haut responsable chargé de la Russie et de l’Ukraine au ministère de la Défense britannique.
Une attaque d’envergure « peu probable »
Chez certains, la campagne fonctionne : sensibilisés à la menace russe par leur proximité géographique, les pays baltes sont convaincus. Lors de la publication de leur rapport annuel, le 22 février 2022, les services estoniens s’alarment d’ailleurs d’un risque d’invasion russe pouvant arriver d’un instant à l’autre. Elle aura lieu deux jours plus tard.
Mais pour d’autres, Londres et Washington crient au loup. Viktor Orban, le russophile premier ministre hongrois, revient rasséréné d’un voyage à Moscou début février 2022. En Italie, la commission parlementaire de renseignement publie au même moment un rapport s’inquiétant du « déploiement d’une présence militaire russe importante à proximité de la frontière », mais estime une « attaque de grande envergure (…) peu probable ». Varsovie n’y croit pas non plus et ne révise son évaluation que deux semaines avant l’invasion. Le jour même, la panique polonaise est telle qu’un officier de renseignement détruit le matériel de chiffrement de l’ambassade de Kiev à coups de masse, pour éviter qu’il ne tombe entre les mains des Russes.
Le camp des sceptiques est guidé par deux grandes nations : l’Allemagne et la France, convaincues qu’une attaque russe sur l’Ukraine serait irrationnelle. Persuadés que Moscou est lancé dans une série de provocations et que la diplomatie pourra calmer Poutine, les deux pays refusent d’entendre les alertes. A Berlin, la confiance est telle que Bruno Kahl, le directeur du BND, est en visite à Kiev le jour de l’attaque, et devra être évacué en voiture jusqu’à la frontière polonaise. Le réveil français est tout aussi brutal. Les services secrets restent convaincus « que le coût de la conquête de l’Ukraine serait colossal et que la Russie avait d’autres options pour renverser le régime de Zelensky« , explique en mars Thierry Burkhard, alors chef d’état-major des armées. La direction du renseignement militaire (DRM), chargée de l’imagerie satellitaire, voyait pourtant les mêmes mouvements de troupes que ses alliés les plus inquiets, et ce depuis un an.
Un contact « unique et omniscient »
Comment expliquer un tel décalage entre Européens ? Paris et Berlin considèrent l’adversaire comme « rationnel », lucide face au coût démesuré d’une aventure militaire. A cela s’ajoutent de mauvais souvenirs : l’invasion de l’Irak en 2003, à laquelle les Britanniques ont pris part, fondée sur des renseignements américains erronés. « Les Français ne nous faisaient pas confiance, les Allemands ou les Italiens non plus », analyse John Foreman.
Le renseignement extérieur néerlandais partage ce scepticisme, pour une raison supplémentaire : une confiance totale dans un contact proche de Vladimir Poutine, selon une enquête du journal De Volkskrant. Les Pays-Bas, persuadés de pouvoir empêcher une guerre, partagent les informations de leur source la plus précieuse avec les Américains. Sans les faire changer d’avis. « Les Néerlandais ont accordé trop d’importance à un contact unique et omniscient, plutôt qu’à une analyse rigoureuse de toutes les ressources disponibles », tance John Foreman.
L’espion ultime
Si cette évaluation globale explique beaucoup de la justesse des analyses du MI6 et de la CIA, une question demeure : la source de leur conviction profonde. Le 24 février, La Haye comprend que le président russe a pris sa décision quasiment seul, aveuglant ses proches. Même son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, l’ignorait. « Dix personnes tout au plus étaient au courant des plans de guerre de Poutine », écrit De Volkskrant.
Dans The Showman, une minutieuse biographie de Volodymyr Zelensky, Simon Shuster, reporter de Time, affirme qu’en novembre 2021, les Américains faisaient référence, dans leurs briefings auprès des dirigeants ukrainiens, à une « source de haut niveau » dans l’entourage de Vladimir Poutine. « L’espion ultime », aurait résumé un conseiller du président ukrainien au journaliste. Et d’ajouter : « Souvenez-vous du Cardinal du Kremlin de Tom Clancy ». Dans ce roman d’espionnage, « Cardinal » est un haut responsable du ministère de la Défense russe. Et une taupe de la CIA.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-08-03 05:45:00
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