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    Les plages du Débarquement à l’Unesco : dans les coulisses d’une bataille de vingt ans

    IntelliNewsBy IntelliNewsaoût 8, 2026Aucun commentaire8 Mins Read
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    Jusqu’à la dernière minute, Hervé Morin n’a pas voulu y croire. Ce dimanche 26 juillet 2026, dans la salle pleine à craquer du centre des Congrès de Busan, en Corée du Sud, le président de la région Normandie attend patiemment la désignation des 25 nouveaux sites inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Au terme de cette 48e session, le président du Comité liste un à un les lauréats : l’ancien site bouddhiste de Sarnath, en Inde, le paysage migratoire de Boma-Badingilo, au Soudan du Sud, les forêts de Gola-Tiwai, en Sierra Leone… Et, finalement, les plages du Débarquement de Normandie, reconnues au titre du critère VI de la Convention du patrimoine mondial comme étant « associées à un événement ayant une signification universelle exceptionnelle ». Hervé Morin et ses équipes peuvent enfin souffler : cette inscription est l’aboutissement d’un travail de fourmi mené depuis plus de vingt ans, et qui a connu de multiples rebondissements.

    Dès le 22 juin 2006, deux ans après le 60e anniversaire du Débarquement, le Conseil régional de Basse-Normandie – alors présidé par Philippe Duron – délibère très officiellement afin de se lancer dans l’aventure Unesco, et vote à l’unanimité le « principe d’engager une démarche de demande de classement » auprès de l’institution. « Il y a eu à l’époque une vraie volonté de réfléchir sur la transmission de la mémoire, et la meilleure manière de préserver ces sites. Mais nous ne savions pas que cela prendrait tant de temps ! », témoigne Laurent Beauvais, président de la région Basse-Normandie entre 2008 et 2015.

    Débute alors un tourbillon de documents administratifs, d’expertises historiques, culturelles et géographiques, complétées par des études de terrain extrêmement denses et une coopération avec les dizaines de communes concernées. Le périmètre précis de la candidature est progressivement défini : les porteurs du projet abandonnent notamment l’idée de classer l’ensemble des sites de la bataille de Normandie, pour se concentrer sur les seules plages du Débarquement et la pointe du Hoc. Le travail porte également sur la justification de la « valeur universelle exceptionnelle » des lieux, exigée par le Comité du patrimoine mondial.

    En avril 2014, quelques semaines avant le 70e anniversaire du Débarquement, les plages sont finalement inscrites sur la liste officielle des biens que la France envisage de proposer à l’Unesco. « C’était une vraie avancée », se félicite Laurent Beauvais, qui se souvient du discours du président François Hollande à Ouistreham, lors des cérémonies officielles de commémoration. Sous les yeux de nombreux homologues internationaux, le chef de l’État indique alors qu’une telle reconnaissance rappellerait « le caractère sacré de ces lieux pour les préserver à tout jamais » et permettrait aux générations « qui viendront en visiter les sites de comprendre où le sort de l’humanité s’est joué ».

    « Grand coup sur la tête »

    Mais il faudra encore plus de dix ans pour que cette candidature aboutisse. En 2015, la Basse et la Haute-Normandie fusionnent, et Hervé Morin reprend le dossier au nom de la toute nouvelle région Normandie. Les acteurs locaux continuent de s’investir pour correspondre aux critères de l’Unesco : le musée d’Arromanches-les-Bains (Calvados) est par exemple entièrement refait à neuf, pour un chantier qui durera dix ans avec un coût de 11 millions d’euros. « Tout a été revu en termes de critères d’accueil, de médiation et de transmission de la mémoire », commente Frédéric Sommier, directeur de l’établissement.

    Au même moment, la candidature entre dans sa phase scientifique la plus exigeante. Un programme collectif de recherche entre l’université de Caen et la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) est lancé en 2015, permettant de réaliser un relevé systématique des milliers de points liés au mur de l’Atlantique. Le même type de travail est réalisé sur les fonds marins, afin de recenser les épaves, les vestiges de sous-marins ou du port artificiel d’Arromanches. « Ce dossier concerne plus de 80 kilomètres de côtes… Toutes sortes de sujets sont mis sur la table, comme la question du dérèglement climatique, la montée des eaux, les éléments qui pourraient être immergés et comment on peut ou non les déplacer », illustre Jérôme Beaunay, correspondant « Patrimoine mondial » du ministère de la Culture au sein de la Drac.

    En janvier 2018, après un travail colossal de documentation, la France dépose officiellement un dossier de plus de 18 500 pages (dont 18 000 d’annexes) auprès de l’Unesco. Mais un dur revirement de situation coupe l’herbe sous le pied des porteurs du projet. La même année, l’institution annonce suspendre temporairement l’examen des candidatures liées à des conflits récents. « Ils réfléchissaient notamment à la manière d’éviter de privilégier le récit d’un seul État ou d’un seul camp, ou de concilier un message de paix avec des lieux où des personnes étaient mortes par centaines de milliers. On s’est pris un grand coup sur la tête », raconte Hervé Morin.

    Nouvelle « douche froide »

    Il faudra attendre 2023 pour que le moratoire soit levé. L’Unesco précise alors que chaque demande sera évaluée individuellement, et insiste sur l’importance de la contribution à la paix, au dialogue entre États concernés et à la démonstration d’une véritable valeur universelle exceptionnelle pour qu’un lieu de guerre soit inscrit au patrimoine mondial. « C’était le vrai défi. Nous avons alors relancé le dossier en suivant encore davantage cet angle de travail », résume Bruno Favel, chef de la mission patrimoine au sein du ministère de la Culture. Un comité scientifique composé d’historiens, de sociologues et de philosophes est créé, tandis qu’un « travail technique et diplomatique » impliquant juristes, sénateurs et ambassadeurs est mis en place pour justifier précisément le caractère universel du lieu.

    Cinq ans après les premières expertises, d’ultimes enquêtes sont également réalisées sur le terrain pour proposer une candidature modernisée, révisée et complète à la Délégation permanente de la France auprès de l’Unesco, avant une évaluation finale par l’Icomos, organisation consultative de l’institution. Mais là encore, les experts tiquent. Selon eux, l’inscription au titre du patrimoine matériel prévu par la région, comprenant notamment les vestiges sous-marins des plages, doit être abandonnée – puisque ces éléments sont voués à disparaître avec le temps.

    Hervé Morin et ses équipes sont également prévenus que les projets d’éoliennes offshore et terrestres déjà construits dans la zone ou en cours d’élaboration pourraient causer problème, tandis que la zone tampon prévue pour protéger les sites doit également être revue à la hausse. En novembre 2025, l’État reçoit le rapport intermédiaire de l’Icomos, qui reprend point par point ces problématiques et demande des compléments d’information. « Ce n’était toujours pas satisfaisant, ça a été une nouvelle douche froide… Il fallait revoir beaucoup de choses avant l’envoi final du dossier, début 2026 », raconte le président de la région Normandie.

    Négociation anti-éoliennes

    Une fois encore, les services de l’État et les élus locaux se mettent en ordre de marche. Hervé Morin réuni les maires des 123 communes concernées, et leur donne 15 jours pour délibérer sur le nouveau zonage prévu par la région : mobilisés entre Noël et le jour de l’an, tous acceptent. Le critère matériel est parallèlement supprimé du dossier, dont certaines parties sont réécrites avec un historien. Tandis que Stéphane Bredin, alors préfet du Calvados, tente de résoudre les problématiques liées aux éoliennes. « Il fallait apporter les garanties à l’Icomos que la France serait capable de garantir l’intégrité de ce paysage et de ce bien immatériel », explique le préfet à L’Express. Pour ce faire, il s’appuie sur les jurisprudences des cours administratives d’appel et du Conseil d’État, permettant de montrer que la législation française a déjà permis à des sites similaires de sauvegarder un tel patrimoine.

    Concernant l’éolien terrestre, Stéphane Bredin évoque une situation « complexe » : un projet déjà bien avancé, porté par plusieurs actionnaires privés, est en cours sur l’une des communes concernées. « Il a fallu convaincre le top management de ces entreprises de suspendre ce projet de construction, en expliquant notamment que si l’inscription à l’Unesco aboutissait, l’État ne donnerait pas d’autorisation d’exploitation et qu’il faudrait à ce titre tout annuler », se remémore le préfet. Les négociations durent plusieurs semaines, mais un accord de suspension du projet est finalement acté – ce qui lève l’un des derniers verrous pour un éventuel classement. Le 20 janvier 2026, le dossier final de candidature est envoyé par la France.

    « C’est aussi l’aboutissement d’un long travail diplomatique », explique à L’Express Alhem Gharbi, ambassadrice nationale à l’Unesco. Au printemps dernier, à l’occasion du 6 juin, l’ambassadrice a notamment organisé une visite des membres du Comité du patrimoine en Normandie, afin qu’ils puissent visiter les lieux et rencontrer les élus locaux. « Ça a été un moment très fort, qui nous a permis de montrer que ce n’était pas qu’un lieu de mémoire français, et de souligner la puissance de la reconstruction commune pour la paix », fait-elle valoir.

    La candidature semble, enfin, passer tous les tests : en juin 2026, l’Icomos adopte sa recommandation finale et rend un avis positif sur l’inscription des plages du Débarquement. Lorsque la 48e session du Comité du patrimoine mondial s’ouvre à Busan, un mois et demi plus tard, les 21 États partis suivent cette recommandation sans émettre plus de débats. « C’était ma dernière crainte : qu’un ou plusieurs pays demandent un report de la décision ou bloquent l’inscription, pour une raison ou une autre », lâche Hervé Morin. Ce scénario catastrophe n’aura pas lieu – depuis fin juillet, les dizaines d’acteurs locaux ayant participé au projet peuvent désormais célébrer l’aboutissement de près de vingt ans de mobilisation. À Arromanches-les-Bains, une immense banderole a d’ores et déjà été installée sur le ponton de l’ancien port artificiel, arborant un simple slogan : « Unis pour la liberté ».



    Source link : https://www.lexpress.fr/societe/les-plages-du-debarquement-a-lunesco-dans-les-coulisses-dune-bataille-de-vingt-ans-45OSND56PJBYDCWZZUQBL5JYE4/

    Author : Céline Delbecque

    Publish date : 2026-08-08 06:45:00

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