Il fallait qu’ils soient deux pour que, sur les bancs du collège, à 13 ans, leur passion pour le cinéma se mue en désir d’en faire. Et sans en avoir l’idée, sans projet, sans rêve ni ambition particulière, juste parce que c’était possible, ils en ont fait. Ils ignoraient plus ou moins que ça en était et encore aujourd’hui ils ont l’air de tomber des nues en réalisant que leurs pastiches potaches à trois balles, bricolés en marge de la vie ordinaire, c’était déjà du cinématographe. Des films excellents qu’ils appelaient « vidéos sur YouTube » et qui constituent aujourd’hui un corpus de référence.
Vous allez entendre parler d’eux, si ça n’est pas déjà fait, parce qu’à 22 ans et des poussières, ils sortent leur premier long-métrage, subtilement intitulé Un grand raccourci. Ils ont en effet emprunté tous les chemins de traverse. Ils s’appellent Clément Devilliers et Armand Foëx. Leur film se résume ainsi : deux cousins, unis par le deuil de leur grand-mère, se demandent comment faire du fric sans trop se fatiguer, c’est-à-dire sans que ça ressemble à du travail. A l’arrière de la voiture, deux copines, un peu sur la même longueur d’onde, se laissent tenter par un concours de beauté, genre Miss Bretagne, ou pire. Aux premiers, il manque un peu de bon sens ; aux secondes, un tout petit centimètre sous la toise. N’ayant ni les uns ni les autres les capacités morales et physiques d’y arriver, ils vont tricher, et bonjour les galères. L’autobiographie, criante, n’est pas dans l’histoire mais dans la facture.
Une fervente énergie
Je ne savais plus trop quoi en dire de plus, certainement pas du mal, ils sont tellement heureux de l’avoir fait, et fiers d’être à la hauteur de ce que leur jeunesse attendait d’eux, que je m’en voudrais de couper au montage ne serait-ce qu’un vingt-quatrième de seconde de cette fervente énergie. Et comme Dora voulait à tout prix voir le film de Bertrand Usclat et Martin Darondeau, De la Comédie-Française, on y est allé avec son frère adoré.
Je n’imaginais pas à quel point ces deux films auraient autant à se reprocher. Si vous avez vu la bande-annonce avec Guillaume Gallienne en concierge paranoïaque qui empêche la metteuse en scène (Pauline Clément) d’entrer dans la Maison de Molière parce qu’elle n’a pas son badge, si ça vous a donné envie, sachez qu’en fait vous avez vu ce qu’il y a de mieux. La scène est prémonitoire, car malgré le génie de Christian Hecq, de Laurent Stocker et l’excellence de cette troupe de 227 ans, malgré le décor mythique du Palais-Royal, malgré Shakespeare en sous-texte et le parti pris de la loufoquerie, rien ne parvient à être drôle ni même émouvant. Ce que sont, du début à la fin, nos débutants du Grand raccourci qui, selon la légende, auraient commencé leur carrière de pieds nickelés en cambriolant une usine de drones. A moins que ce soit le titre de leur premier essai sur YouTube. Suivent une série de vidéos qui s’appelleront plus tard « courts-métrages » : La Vagabonde, Les Uns sur les autres, avec Paul Kircher, Café-concert, Nos cabanes, et surtout Fragments d’un Antoine amoureux, une histoire d’un acteur amoureux que le cinéaste oblige à porter une chemise ridicule. C’est tellement bien écrit qu’on dirait de l’impro, et les impros sont tellement bien jouées qu’on dirait qu’elles sont écrites.
Avec l’argent des prix remportés dans les festivals (30 000 euros), ils décident de réaliser un long-métrage. On leur explique qu’il faut un producteur. Ils trouvent Hector Belgodère-Soria, encore plus jeune qu’eux, pas spécialement passionné de cinéma : le producteur idéal, en somme. Hector va monter un budget de 200 000 euros, les 170 000 euros supplémentaires ayant en grande partie servi à légaliser le film (Urssaf et compagnie) et à les faire entrer dans la cour des grands, là où ils commenceraient à se prendre au sérieux, à écrire un scénario, à aller à Cannes et à prendre le melon.
Il ne leur reste plus qu’à faire des millions d’entrées, et continuer à tourner, en racontant ça, ou autre chose, mais tourner sans arrêt et sans la recherche du temps et de la jeunesse qu’ils n’ont pas perdus.
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Author : Christophe Donner
Publish date : 2026-08-12 07:00:00
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