La France est “au pied du mur”. Telle est la conclusion du dernier rapport de la Cour des comptes sur l’état des deniers du pays. En 2024, le déficit public s’est aggravé de 20 milliards d’euros, culminant à 6 % du PIB. La dette française a elle aussi continué à prendre du poids, et pèse désormais quelque 3 300 milliards – contre 2 100 milliards en 2015. Sans surprise, les gendarmes des finances publiques ont revu à la hausse leurs recommandations. Les économies à réaliser ne sont plus de l’ordre de 50 milliards d’euros comme en mars 2024, mais de 110 milliards ! Un contexte économique désincitatif pour les entreprises tricolores. Seuls 11 % des chefs d’entreprise se disent confiants dans les perspectives de l’économie française, d’après une étude publiée par la chambre de commerce et d’industrie mi-janvier.
Au même moment, l’urgence d’investissements massifs dans l’industrie, la défense et les technologies de demain ne s’est jamais faite aussi pressante. La France et l’Europe ont raté le virage Internet, alerte Mario Draghi dans son rapport publié en septembre dernier. D’aucun assurent qu’elles ne pourront pas s’offrir le luxe de louper celui de l’intelligence artificielle, sous peine de “tiers-mondisation”. Mais comment s’y prendre lorsque la marge de manœuvre budgétaire est aussi faible et que l’optimisme des chefs d’entreprise ne cesse de fondre ?
Pour relever ce défi, Eric Hazan, ancien associé du cabinet de conseil en stratégie McKinsey, propose dans Révolution par les territoires (co-écrit avec Frédéric Salat-Baroux) un changement de paradigme fondé sur une hyper-décentralisation de la décision politique et des infrastructures de production et d’innovation. Entretien.
L’Express : Dans votre ouvrage, vous tenez l’économisme responsable de beaucoup de nos maux. Premièrement qu’est-ce que l’économisme, et pourquoi êtes-vous aussi sévère avec lui ?
Eric Hazan : Nous avons écrit ce livre en nous posant cette question : comment replacer la démocratie et l’humanisme au cœur du projet politique, en faisant du marché un instrument et non une finalité ? L’économisme repose sur l’idée que l’optimisation de l’ambition politique se réduit à des critères économiques, faisant de l’économie la seule valeur de référence. Il ne s’agit pas de tout rejeter, mais de concilier une approche économique avec des dimensions culturelles, sociales et environnementales, tout en donnant aux territoires une voix dans la stratégie et la politique nationale.
Avec la tendance impulsée par Elon Musk, Donald Trump, mais aussi Javier Milei, ne craignez-vous pas que cette propension à appréhender toute politique à l’aune de l’économie ne se renforce en Europe ?
La crise des pays développés est bien réelle. En Europe, nous avons conscience que nous avons en partie manqué le virage des technologies numériques et que nous perdons du terrain dans la mondialisation. Celle-ci, sans être totalement déstructurante, accentue les inégalités et fragilise les classes moyennes. Ce phénomène est particulièrement perceptible en France, où l’on assiste à un blocage de l’ascenseur social depuis plusieurs années. Tout cela alimente un sentiment d’inquiétude et de perte de repères face à la mondialisation et à l’accélération technologique.
Dans ce contexte, les solutions les plus visibles et accessibles sont souvent celles proposées par les populistes, qui simplifient les problèmes à l’extrême pour offrir des réponses toutes faites. On a oublié que la démocratie repose avant tout sur l’écoute et le respect des citoyens, mais aussi sur la prise en compte des spécificités des territoires. Ces derniers ont été relégués au rang de simples lieux de passage, un phénomène que certains urbanistes italiens qualifient de “pulvérisation des lieux”. Mais ils sont bien plus que cela. Il faut réintégrer pleinement les territoires dans un modèle démocratique.
Puisque nous parlons de démocratie, une enquête du Cévipof publiée mi-février révèle que 48 % des Français estiment que “rien n’avance en démocratie” et souhaitent “moins de démocratie et plus d’efficacité”. Doit-on y voir une conséquence de la méthode Trump, qui depuis son retour au pouvoir affiche une volonté d’efficacité, ou la faute est-elle à chercher du côté des responsables politiques français ?
Les citoyens français ont raison de réclamer plus de démocratie et plus d’efficacité. Aujourd’hui, nous sommes enfermés dans une forme d’enlisement administratif, avec un modèle jacobin et centralisé qui, s’il a eu ses vertus, correspondait à un moment donné de l’histoire. Or, lorsque le contexte évolue, l’organisation doit s’adapter. Nous sommes dans une situation où l’Etat central prétend tout savoir et tout gérer, de la géopolitique technologique aux problématiques locales de la Corrèze. Mais chaque échelon de la politique publique doit retrouver son rôle.
L’Europe doit se concentrer sur la reconquête de la compétitivité technologique et économique, ainsi que sur la lutte contre le changement climatique. L’Etat national doit assurer les fonctions régaliennes : défense, sécurité, réduction des inégalités et garantie d’un équilibre entre les territoires. Quant au niveau local, il doit bénéficier d’une véritable autonomie démocratique, permettant aux citoyens de peser sur les décisions qui impactent leur quotidien – santé, éducation, services publics.
Vous faites allusion à l’excès de normes qui est identifié par certains comme une des raisons de l’impuissance du politique. Une nouvelle décentralisation ne conduirait-elle pas au contraire à la création de nouveaux échelons et donc à une inflation des normes ?
Vous avez raison, tout changement comporte des risques. L’inflation normative et le millefeuille territorial en sont de parfaits exemples : le code des territoires a explosé en volume ces dix à quinze dernières années, avec une multiplication des réglementations. Mais finalement, nous sommes déjà dans cette complexité excessive. En fin de compte, la vraie question est donc : en redonnant du pouvoir aux territoires sur certaines fonctions du quotidien, n’avons-nous pas l’opportunité de simplifier cette lourdeur administrative ? Il ne s’agit pas simplement d’empiler de nouvelles strates sur l’existant, mais d’impliquer réellement les citoyens et, ce faisant, de rendre le système plus efficace et plus lisible. Nous en sommes convaincus : la clef pour sortir de la crise politique actuelle réside dans les territoires.
D’après les sages de la rue Cambon, la progression inédite des dépenses des collectivités territoriales serait en grande partie responsable de la nouvelle dégradation des finances publiques. Une nouvelle décentralisation est-elle compatible avec une contraction des dépenses des échelons locaux ?
Tout cela plaide en faveur d’une remise à plat des priorités de l’action publique. Comme nous l’avons évoqué plus tôt, il s’agit de réallocation des ressources. Lorsqu’on repense l’action publique, on peut éviter de dupliquer certains efforts dans différents endroits. Bien sûr, nous faisons face à des contraintes, et il serait illusoire de le nier. Il est possible que certaines régions soient en quelque sorte sous perfusion, mais la vraie solution réside dans une refonte de l’action politique locale. Si nous décentralisons certaines fonctions, nous pourrons réaffecter une partie des dépenses au niveau local. Logiquement, sauf mauvaise gestion, ces dépenses ne pèseront plus sur le niveau national.
Peu de responsables politiques parlent de la décentralisation aujourd’hui. Est parce que le sujet n’est-il pas suffisamment bankable auprès de l’électorat ou parce que les différentes tentatives n’ont pas produit les effets escomptés ?
En 1969, juste avant de quitter le pouvoir, le général de Gaulle parlait de “malaise des âmes”. Au même moment, il introduisait l’idée d’une grande décentralisation. Aujourd’hui, ce malaise est toujours présent, et l’inquiétude est forte, notamment dans les territoires où les gens se sentent de plus en plus préoccupés. Actuellement, 60 % des jeunes issus de ces territoires renoncent à certaines études parce qu’elles sont trop éloignées, trop longues ou trop difficiles d’accès. A cela s’ajoute une fracture numérique : 20 % des foyers n’ont pas un accès haut débit de qualité, ce qui freine leur développement. Ces difficultés touchent directement les classes moyennes et ont des conséquences socio-économiques majeures. En 20 ans, la part des Français qui ne vont jamais au restaurant est passée de 8 % à 25 %, tandis que ceux qui y allaient régulièrement sont passés de 19 % à 8 %. Les classes moyennes représentent encore près de 68 % de la population française, et cette proportion continue de croître grâce aux transferts sociaux. Mais cette progression marque une fracture croissante entre classes moyennes inférieures et supérieures, ainsi qu’une fracture territoriale. Les classes moyennes inférieures décrochent, subissent un véritable “martyre” : plus d’un ménage à revenu intermédiaire sur cinq dépense plus qu’il ne gagne. Autre exemple de cette détérioration : 33 % des individus de classe moyenne inférieure disent qu’ils ont dû renoncer aux soins dentaires.
Des territoires qui réussissent ont su s’appuyer sur leurs atouts spécifiques
Face à ce constat et à l’inquiétude qu’il suscite chez une grande partie des Français, l’urgence doit être d’apporter une réponse française. La France dispose de ressources incroyables, et d’un capital humain que tout le monde nous envie. Prenez l’exemple de l’IA, avec plusieurs noms français qui émergent parmi les meilleurs chercheurs mondiaux. Nous avons cette chance, mais notre ascenseur social ne fonctionne plus comme il le devrait. Dans son ouvrage Marie Curie habite dans le Morbihan, Xavier Jaravel parle des “Lost Einstein”, ces talents perdus, ces individus qui, dans d’autres circonstances, auraient pu devenir des figures exceptionnelles, mais qui n’ont jamais eu la chance de s’épanouir. Et cette solution spécifiquement française passe par la redynamisation des territoires et la valorisation des spécificités locales, en favorisant par exemple l’implantation d’infrastructures technologiques.
Comment impulser un tel changement de paradigme ?
Aujourd’hui, il est essentiel qu’une véritable politique publique accompagne et promeuve ces dynamiques. J’ai récemment échangé avec le maire de Châteaudun [NDLR : Eure-et-Loir] qui me confiait être prêt à accueillir un data center. De nombreuses communes souhaitent s’inscrire dans cette révolution technologique, il faut donc les identifier, les accompagner et les soutenir. Mais au-delà de cette transformation numérique, c’est aussi la décentralisation de la décision politique locale qui est en jeu. Le développement local peut être plus endogène : il doit s’appuyer sur la participation active des communautés locales pour élaborer des projets adaptés à leurs spécificités, leur patrimoine, leurs ressources naturelles, etc.
Les exemples se multiplient dans le monde : des territoires qui réussissent ont su s’appuyer sur leurs atouts spécifiques. Aux Etats-Unis, plusieurs villes de la Rust Belt – Pittsburgh, Cleveland, Detroit – ont réinventé leur économie autour de la tech, de l’industrie 4.0 et de l’innovation sociale. Dans le sud de l’Italie, des villes comme Matera ont tiré parti de la culture, du tourisme et du numérique pour inverser leur déclin économique. Dans le cadre de la Ve République, il est nécessaire de repenser ces sujets fondamentaux – sécurité, santé, éducation – avec des mécanismes de péréquation entre les régions, mais aussi une coordination nationale efficace. L’Etat doit garantir un cadre et une cohérence dans la mise en œuvre des politiques locales, tout en accordant aux territoires une réelle autonomie pour qu’ils puissent pleinement saisir les opportunités qui s’offrent à eux.
Mario Draghi évalue à plus de 4 % du PIB par an les dépenses nécessaires pour relever les défis technologiques dans leur ensemble. Avec 110 milliards d’économies à réaliser selon les dernières recommandations de la Cour des comptes, qui s’inquiète d’une “dégradation inédite”, avons-nous les moyens de prendre ce virage ?
Le véritable enjeu n’est pas seulement économique, mais avant tout une question d’allocation des ressources. L’objectif est donc de définir les priorités stratégiques de l’action publique et de répartir les moyens de manière plus efficace sur l’ensemble du territoire. Certes, la situation actuelle est compliquée financièrement, mais il existe des leviers pour repenser l’allocation des dépenses de façon plus stratégique. A l’heure où l’Europe investit moitié moins dans la R & D que les Etats-Unis depuis plus de dix ans, investir dans les domaines recommandés par Mario Draghi n’est pas un choix réel mais bien plutôt un enjeu national et une condition nécessaire pour éviter la “tiers-mondisation” technologique du pays.
D’ici à 2030, jusqu’à 375 millions de travailleurs, soit environ 14 % de la main-d’œuvre mondiale, pourraient devoir changer d’activité professionnelle en raison de la généralisation de l’IA. Doit-on craindre ce bouleversement et comment peut-on s’y préparer ?
Nous savons tous que l’intelligence artificielle bouleversera le marché du travail. La question est de savoir à quelle vitesse et de quelle manière cela se produira. Un des scénarios envisageant un impact important sur le marché du travail prévoit que 30 % des heures travaillées seront automatisées d’ici 2030, ce qui représente moins une perte d’emplois qu’une réallocation des heures de travail. Tous les emplois ne sont pas automatisables de la même manière ; certains le sont à 95 %, d’autres à 5 %, et d’autres encore dans une mesure intermédiaire.
On pourrait se dire : ‘C’est super, on n’a pas envie d’automatiser les emplois, donc on ne va pas investir dans l’IA.’ Mais en réalité, ce choix entre investir ou ne pas investir dans l’IA revient à choisir entre favoriser la croissance ou la freiner. L’IA nous permettrait de retrouver une croissance proche de celle des années 70. Cette croissance doit alors être mise au service du bien commun, des territoires et d’une nouvelle organisation du travail plus équilibrée.
Vous déroulez dans votre ouvrage un paradoxe selon lequel une adoption accélérée de l’IA serait moins dommageable qu’une adoption progressive. Expliquez-nous.
Nous avons besoin d’une sorte de plan Marshall pour la formation, où l’on identifie les métiers qui bénéficieront d’une complémentarité avec l’IA, et ceux qui seront plus exposés à l’automatisation. Pour les 20 à 25 % de la population dont les emplois sont susceptibles d’être fortement automatisés par exemple, il est crucial de mettre en place une stratégie de formation et d’accompagnement. Nous avons les talents nécessaires pour réussir cette transition et, plutôt que de laisser de côté l’expérience accumulée, il faut l’intégrer dans une démarche de reconversion et d’adaptation aux nouvelles réalités du travail.
*Révolution par les territoires, une réponse française aux défis du monde, Frédéric Salat-Baroux et Eric Hazan (L’Observatoire, 2025)
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