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Courbet et Mathilde : leur brûlante correspondance exposée

Avec ses toiles d’araignée et ses étagères poussiéreuses, l’endroit ressemble à n’importe quel grenier qui se respecte. C’est ici, sous les combles de la bibliothèque municipale de Besançon, qu’ont été trouvées 116 lettres échangées entre Gustave Courbet et Mathilde Carly de Svazzema. A l’automne 2023, trois employés de l’institution, Ludovic Carrez, Pierre-Emmanuel Guilleray et Bérénice Hartwig, tombent par hasard sur cette correspondance cachée durant cent cinquante années en raison de son caractère scabreux explicite. Un ouvrage qui paraît le 10 avril chez Gallimard en publie l’intégralité, tandis qu’une exposition sur les lieux de leur découverte dévoile une sélection de 38 missives permettant d’en retracer l’histoire et le contexte.

Tout commence en novembre 1872, quand Mathilde, une admiratrice parisienne, écrit au célèbre peintre réfugié à Ornans, dans le Doubs, séduit par cette inconnue de 34 ans qui se dit “aussi indépendante que l’Amérique en personne”. Très vite, leurs échanges prennent une tournure à faire rougir les moins prudes d’entre nous, l’artiste quinquagénaire y déroulant crûment ses fantasmes sexuels, dans une précision parfois quasi chirurgicale, et sa correspondante se prêtant au jeu avec une égale impudeur.

Pierre-Emmanuel Guilleray, Ludovic Carrez et Bérénice Hartwig ont déniché les fameuses lettres sous les combles de la bibliothèque bisontine.

Entre deux envolées enflammées, le peintre endetté et en panne d’inspiration, sur lequel plane l’ombre de la Commune, évoque ses démêlés avec des députés qui veulent lui faire payer le rétablissement de la colonne Vendôme. La jeune aventurière compatit, flatte, jusqu’à convaincre le maître de lui envoyer un tableau qu’elle se chargera de vendre à Paris pour lui. Elle est la maîtresse épistolaire idéale, sa “polissonne” qu’il espère et craint à la fois de voir en chair et en os. Lui, le chantre du réalisme sur la toile, redoute qu’une rencontre physique ne vienne rompre le charme : “C’est pour cela que je reste le plus longtemps que je peux dans les préliminaires, car c’est autant de gagné sur la réalité ennemie.” Même s’il ne la cite pas nommément, L’Origine du monde, qu’il a secrètement composée sept ans plus tôt, semble s’inviter entre les lignes lorsque Courbet expose à sa “tendre putain” le désir qu’il a de peindre son “grand con dans sa couleur merveilleuse” : “Je veux le faire sur un panneau qui doublera ma boîte de peinture.”

En avril 1873, tout bascule. Alerté par son assistant Cherubino Patà, Gustave, qui n’a pas touché le moindre centime de la vente de l’œuvre confiée à Mathilde, comprend qu’il a été manipulé par une intrigante. En la manœuvrant adroitement, il obtient qu’elle lui restitue les lettres compromettantes, puis coupe tout contact avec elle. Elle s’accroche, annonce sa visite à Ornans, animée des meilleures intentions : “La gogotte est bien ouverte se préparant chaque jour à recevoir l’adorable visiteur annoncé”, lui écrit-elle le 2 mai. Arrêtée à Besançon, peut-être sur une dénonciation de Patà, elle est jugée fin juillet au tribunal qui la condamne à un an de prison pour avoir adressé “des lettres suppliantes racontant des infortunes aussi intéressantes que possibles à tous les grands personnages de France et d’Europe”. Gambetta et Dumas fils sont cités par la presse. Pas Courbet qui a rejoint la Suisse, où il rendra l’âme quatre années plus tard, sans avoir jamais rencontré son inavouable correspondante.




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