Planteur dans la région d’Aragua, au nord du Venezuela, Douglas Dager arbore un début d’optimisme au coin des lèvres. Une centaine de jours se sont écoulés depuis l’intervention américaine qui a abouti à l’arrestation de Nicolas Maduro et de sa compagne. Ces derniers mois, cet ancien avocat reconverti en producteur de cacao, qui fournit le chocolatier tricolore Chapon, observe les premiers signes d’une « reconstruction en marche » dans son pays. Certains de ses proches ont investi dans des terres agricoles pour démarrer une plantation. Les files d’attente aux stations-service, autrefois interminables, se sont réduites. « On sent un réel regain de confiance dans l’économie et en l’État de droit », se réjouit-il.
Un coup d’Å“il dans le rétroviseur suffit pour comprendre le déclin, aussi dramatique que rapide, du Venezuela. L’économie la plus prospère d’Amérique Latine en 1970 a vu sa richesse dilapidée par des années de chavisme – une idéologie socialiste impulsée par le dictateur Hugo Chavez. La crise s’est aggravée sous Nicolas Maduro : plusieurs millions de Vénézuéliens ont fui le pays, son hyperinflation à trois chiffres, la corruption et la défaillance des services publics. Alors même que son sous-sol abrite les ressources pétrolières les plus importantes au monde, ses infrastructures d’extraction sont en piteux état, en raison d’un sous-investissement chronique.
Reprise des vols, relations avec le FMI
Depuis le coup de théâtre orchestré par Donald Trump en janvier, quelques signaux faibles laissent espérer un changement de tendance. Le FMI a annoncé reprendre ses relations avec le pays, interrompues depuis 2019. La bannière étoilée flotte à nouveau au-dessus de l’ambassade américaine à Caracas. La compagnie aérienne Iberia a rétabli ses liaisons vers la capitale et American Arlines entend faire de même à la fin du mois. Déjà , Jeanmiguel Uva, fondateur du cabinet de conseil Bello Partners, basé à Caracas, constate une présence accrue d’étrangers dans les rues. Tout juste revenu d’un salon du bâtiment, il témoigne de l’optimisme des exposants qui s’attendent à une augmentation des ventes. « Ces dernières semaines, j’ai discuté avec des multinationales états-uniennes, européennes et latino-américaines qui souhaitent entrer ou revenir sur le marché vénézuélien. Des rumeurs circulent aussi sur d’éventuelles opérations de fusion-acquisition dans les secteurs de la construction, de l’immobilier et de la grande distribution, même si rien ne s’est encore concrétisé ».
La présidente par intérim, Delcy Rodriguez, a bien l’intention de transformer l’essai. Bien qu’issue de l’appareil chaviste – elle avait appelé à la libération de Nicolas Maduro début janvier – elle applique une stratégie pragmatique avec Washington. En mars, lors d’une conférence à Miami, l’ancienne vice-présidente a vanté le potentiel de croissance du pays et l’amélioration du cadre juridique pour séduire les investisseurs. « Ce qui importe le plus au Venezuela en ce moment, c’est l’économie », martelait récemment son frère, Jorge Rodriguez, président de l’Assemblée nationale, auprès du quotidien El Pais. Les paroles ont été suivies d’actes tangibles : dès janvier, le gouvernement a adopté une réforme de la loi sur le secteur des hydrocarbures, l’ouvrant désormais au privé. Une autre relative à l’extraction minière a été votée en avril.
Licences américaines
Le régime le sait, ses ressources, et en particulier l’or noir, sont un atout majeur. Jusqu’à l’intervention américaine, le pétrole était ciblé par des sanctions et vendu au rabais de manière illégale. Mais la coopération nouvelle avec les Etats-Unis a changé la donne : la Maison-Blanche assure vouloir « développer l’industrie pétrolière vénézuélienne dans l’intérêt commun des peuples américain et vénézuélien ». En janvier, l’administration Trump a sollicité deux mastodontes des matières premières – Vitol et Trafigura – pour transporter des barils hors du pays. Alors que les stocks étaient extrêmement élevés, l’objectif était d’éviter un arrêt de la production et de distribuer ces volumes au marché, a détaillé à Lausanne le patron de Trafigura, Richard Holtum, lors de la conférence du Financial Times dédiée aux matières premières. Au moment où le prix du brut flambe sur fond de crise au Moyen-Orient, les planètes ne pouvaient pas mieux s’aligner pour Caracas : d’après les calculs de l’économiste vénézuélien Asdrubal Oliveros, la production du pays pourrait bondir de 70 % dans les deux prochaines années.
Dans cette relation transactionnelle, les Etats-Unis jouent aussi leur rôle. Ces derniers mois, le bureau du contrôle des avoirs étrangers (OFAC) a assoupli ses restrictions sur les investissements dans le pays en octroyant une série de « licences générales » pour des activités ciblées. Un obstacle majeur a ainsi été levé. Toutefois, le chemin de la confiance est encore long. « Ces autorisations relèvent du pouvoir discrétionnaire du président américain, précise Talya Hutchison, avocate au cabinet Paul Hastings. Étant donné qu’elles peuvent être révoquées ou révisées à tout moment et que les sanctions sous-jacentes à l’encontre du gouvernement vénézuélien restent en vigueur, les opérateurs hésitent à prendre des décisions d’investissement importantes dans le pays ». D’autant que les expropriations des années 2000 – qui ont notamment affecté le géant américain ExxonMobil – ont laissé des cicatrices.
Certains profitent néanmoins de ce nouveau contexte. Le géant Chevron, présent de longue date au Venezuela, a récemment annoncé étendre ses opérations dans la ceinture du fleuve Orénoque, qui abrite un immense gisement. L’espagnol Repsol a lui aussi conclu un accord avec le gouvernement et la compagnie nationale PDVSA pour reprendre le contrôle opérationnel d’un site pétrolier. Pour autant, forer de nouveaux puits ne suffira probablement pas à un rétablissement durable de la situation. « Il s’agit de réparer tout un écosystème : l’approvisionnement en électricité doit devenir plus fiable, les systèmes de traitement et de compression du gaz doivent fonctionner pour que la production pétrolière puisse augmenter de manière durable, nuance Thomas Haugaard, gérant de portefeuille à Janus Henderson, dans une note. La logistique, les douanes, le système de paiement et le cadre juridique doivent tous être améliorés ».
Une chose est sûre, le séisme politique de janvier aura remis le pays sous le feu des projecteurs. « Longtemps isolé et ignoré, le Venezuela a connu un regain d’attention depuis l’opération américaine : le fait que Donald Trump en parle régulièrement a suscité l’intérêt de nombreux acteurs, qui s’interrogent désormais sur les opportunités possibles », explique Asdrubal Oliveros. La dette – astronomique – du pays en fait partie. « Depuis le début de l’année, elle a été l’actif le plus performant des marchés obligataires émergents, observe Hugo Verdière, gestionnaire de portefeuille à DPAM. Les investisseurs anticipent une restructuration de la dette à moyen terme, avec la hausse de la production de pétrole qui devrait renforcer les finances publiques. Mais sans statistiques économiques fiables et sans changement de cadre institutionnel, le chemin est encore long pour que le pays redevienne mainstream en termes d’investissement ». Le retour à la prospérité, connue jusqu’à la fin des années 1980, relève encore de l’utopie.
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Author : Tatiana Serova
Publish date : 2026-04-26 14:00:00
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