S’il y a un diplomate bien informé sur la menace nucléaire iranienne, c’est bien lui : Joshua Zarka, ambassadeur d’Israël en France et ex-directeur des affaires stratégiques au sein du ministère des Affaires étrangères où il a travaillé sur les questions de non-prolifération. Pour lui, aucun doute : « celle-ci est repoussée à des décennies. » Un optimisme qui fait écho au ton euphorique de Benyamin Netanyahou et de Donald Trump, pour qui le programme nucléaire iranien – lancé dans les années 1950 sous le Chah avec l’appui des États-Unis -, a été neutralisé.
Au point d’en conclure que l’Iran n’est plus une « puissance du seuil », c’est-à -dire un Etat capable de fabriquer une arme atomique ? « C’est du bullshit !, réfute James M. Acton, codirecteur du programme de politique nucléaire de la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Il est vrai qu’il faudrait une décennie, voire deux, à l’Iran pour reconstruire un programme nucléaire d’une ampleur comparable. Mais avant cela, Téhéran pourrait fabriquer une bombe avec un programme nucléaire bien plus modeste ».
L’opération « Midnight Hammer »
C’est le cÅ“ur du problème. Pour bien comprendre, revenons au 21 juin 2025 lors de l’opération « Midnight Hammer ». En quelques heures, les B-2 américains lâchent 14 bombes pénétrantes de 13 tonnes sur les sites de Fordo et Natanz, tandis qu’Ispahan se retrouve sous le feu des missiles Tomahawk. Un coup sans commune mesure est porté à ce pan stratégique du régime des mollahs. En parallèle, plusieurs figures de la communauté scientifique iranienne sont éliminées lors de l’opération surprise « Rising Lion » : Fereydoun Abbassi, chef de l’Organisation de l’énergie atomique de la République islamique d’Iran, Mohammad Mehdi Tehranchi, physicien et président de l’Université islamique Azad et Ahmadreza Zolfaghari Daryani, doyen de la Faculté des sciences nucléaires de l’université Shahid-Beheshti entre autres… Une perte significative, à ceci près que dans ce pays de 90 millions d’habitants, dont le niveau d’instruction est très élevé, le réservoir scientifique est immense. Selon l’Institut de statistique de l’Unesco, l’Iran forme chaque année 234 000 ingénieurs, soit plus que la France et l’Allemagne réunies, notamment dans les domaines de l’armement et du nucléaire. « Le savoir-faire est trop vaste, trop enraciné pour que quelques assassinats permettent d’effacer les compétences accumulées. En revanche, les bombardements israéliens ont certainement retardé les connaissances liées à la militarisation du nucléaire », pointe Mark Fitzpatrick, ex-diplomate américain, qui a été secrétaire adjoint à la non-prolifération au sein du Département d’Etat.
Sur cette épineuse question, le locataire de la Maison-Blanche lui-même n’a cessé de dire tout et son contraire. En juin 2025, il n’a aucun doute sur le fait qu’il est « oblitéré ». Mais quelques mois plus tard, il justifie la nouvelle opération militaire par le danger imminent d’atteinte du seuil d’uranium enrichi de 90 %, nécessaire pour fabriquer entre 10 et 11 armes nucléaires, ce que n’ont jamais corroboré l’AIEA ni les services de renseignement américains. Et lance dans la foulée l’opération du 18 février dernier.
L’enrichissement de l’uranium impossible
« Rugissement du lion » (côté israélien) et « Fureur épique » (côté américain), d’une tout autre ampleur militaire que la « guerre des Douze jours », – le Pentagone a déjà dépensé 25 milliards de dollars dans ce nouveau conflit -, visent principalement les dirigeants iraniens, les installations militaires et les sites de production de missiles. Mais certains vestiges du programme nucléaire iranien que Téhéran n’a pas eu le temps de remettre sur pied sont de nouveau frappés. C’est le cas de Natanz, qui abrite une usine d’enrichissement d’uranium et des centaines de centrifugeuses enfouies sous terre, prise pour cible le 21 mars dernier, selon l’Organisation iranienne de l’énergie atomique. Le 28 mars, l’armée israélienne aurait également attaqué le réacteur à eau lourde de Khandab à Arak, ainsi qu’une installation d’enrichissement d’uranium à Ardakan, deux villes du centre du pays. Difficile donc de savoir précisément dans quel état se trouve réellement le programme nucléaire, mais de l’avis de nombreux analystes, la destruction, ou l’enfouissement, des centrifugeuses rend aujourd’hui quasiment impossible l’enrichissement d’uranium. Toutefois, personne ne peut exclure l’existence d’un site secret qui pourrait permettre de fabriquer une bombe à relativement brève échéance.
Bien que les opérations récentes montrent à quel point les services de renseignement israéliens et américains ont infiltré le système iranien, l’histoire de la République islamique – qui a su dissimuler des sites clandestins pendant des années – rappelle qu’ils ne sont infaillibles. A l’image du site souterrain de la « Montagne de la Pioche », près de Natanz, qui n’a jamais été déclaré par Téhéran ni inspecté par l’AIEA, et dont des images satellites montrent que l’Iran y a entrepris des travaux peu après les frappes du mois de juin. « D’un point de vue technique, les Iraniens peuvent encore faire ce qu’ils veulent. C’est le vrai problème de ces guerres pour la non-prolifération. Reconstruire quelques capacités nucléaires en quelques mois n’est pas un scénario totalement irréaliste », abonde Thomas Fraise, chercheur spécialiste de la dissuasion nucléaire à l’université de Copenhague. Jusqu’ici, les Iraniens ont adopté une attitude de « latence nucléaire », encadrée depuis 2005 par la fatwa de l’ayatollah Ali Khamenei (éliminé le 18 février), qui interdit la production, le stockage et l’usage de ce type d’arme. Si ce décret religieux relève de la communication pure, rien n’atteste jusqu’ici qu’une décision politique contraire ait été prise.
A l’issue de 40 jours de guerre, le fait que l’enrichissement de l’uranium reste le principal blocage dans les négociations montre que le nucléaire reste bien une question centrale pour Washington. Selon plusieurs médias américains, l’accord dans les tuyaux pourrait s’inspirer, en partie, de l’esprit du JCPoA de 2015 – le texte qui plafonnait l’enrichissement de l’uranium iranien à 3,67 %, même si aucune chancellerie occidentale ne s’attend à voir émerger un texte aussi technique que celui qui avait été négocié pendant près de deux ans. Engagée dans une guerre des nerfs, Téhéran cherche donc à gagner du temps pour obtenir le meilleur deal possible comprenant un dégel de certains actifs et la levée des sanctions économiques. La Maison-Blanche, qui exigeait au départ l’arrêt total de l’enrichissement de l’uranium, serait désormais prête à accepter une suspension de 20 ans, quand Téhéran pousserait pour la limiter à cinq années. « L’Iran n’arrive pas à se ressaisir. Ils ne savent pas comment signer un accord non nucléaire. Ils feraient mieux de devenir intelligents rapidement », a-t-il menacé le 19 avril sur sa plateforme Truth Social.
La négociation s’annonce donc extrêmement délicate sur le plan diplomatique, avec une série d’obstacles majeurs : la capacité de l’Iran à exploiter les « angles morts » des accords pour se soustraire à ses engagements, la crédibilité fragilisée de Donald Trump après la dénonciation de l’accord de 2015 et, enfin, le manque d’expertise technique criant au sein de la délégation américaine présente à Islamabad…
Trump à la recherche de « la poussière nucléaire »
Pour afficher sa victoire face à l’Iran, le locataire de la Maison-Blanche a besoin d’un trophée de guerre d’envergure. Celui de la « poussière nucléaire », le fameux stock d’uranium enrichi qui se trouve toujours en territoire iranien, est sa grande fixette. « L’opération Marteau de minuit a mené à l’anéantissement complet et total des sites de poussière nucléaire en Iran. C’est pourquoi la déterrer sera un processus long et difficile », a affirmé le 20 avril Donald Trump. Difficile là aussi de se faire une idée extrêmement précise du stock, car l’AIEA n’est pas retournée sur le terrain depuis près d’un an. Ses dernières estimations font état de 441 kilos d’uranium enrichi à 60 % en U-235 (répartis sur les sites de Fordo, Natanz et Ispahan), 180 kilos enrichis à 20 % et 6 tonnes enrichies à 5 %. Certaines évaluations – notamment israéliennes – font état de stocks supérieurs.
La piste d’un commando engagé au sol pour récupérer cette matière fissile semble aujourd’hui la moins réaliste. Il faudrait mobiliser des forces spéciales, des engins lourds – bulldozers, tracteurs, camions – pour creuser dans le sable et extraire du matériel, tout en neutralisant la menace d’une attaque iranienne, et sans garantie que le régime n’ait pas dissimulé d’autres cylindres de matière fissile ailleurs.
Mais il reste encore un autre scénario sur lequel phosphorent les Américains depuis la réunion à Mascate, le 27 février 2026. Celui de la dilution de l’uranium enrichi, si un accord est trouvé entre Washington et Téhéran. Le processus technique est simple : prendre de l’uranium enrichi à 60 % et le mélanger avec de l’uranium non enrichi pour obtenir un uranium intermédiaire. « Mais sans Natanz ou Fordo en activité, il est difficile pour l’Iran de diluer ce produit, car cela nécessite davantage de centrifugeuses en fonctionnement. La meilleure option serait d’exporter l’uranium hautement enrichi, sous le contrôle de l’AIEA », plaide Mark Fitzpatrick, chercheur spécialiste du contrôle des armements à International Institute for Strategic Studies de Londres.
L’issue dépendra donc des choix politiques des Etats-Unis, mais surtout de l’Iran. Téhéran semble toujours très loin d’une logique de capitulation. Si certains au sein du régime estiment que ce programme nucléaire n’a pas été assez loin et qu’il n’a pas permis d’éviter le conflit auquel ils se sont préparés depuis des décennies, ils pourraient chercher à l’accélérer. Voire même à réaliser un « test nucléaire » dans les années à venir, au risque de nouvelles frappes américaines et israéliennes, appliquant la doctrine de la « tonte de la pelouse ». D’autres pourraient au contraire prôner le statu quo, en attendant un contexte militaire et politique plus favorable. « C’est la meilleure solution pour eux. Comme ils savent que l’Occident est obsédé par le nucléaire, ils veulent que la négociation soit focalisée là -dessus pour ne pas traiter les autres dossiers. C’est d’abord un outil de manipulation », analyse Clément Therme, spécialiste de l’Iran lors d’une rencontre organisée par l’Atlantic Middle East Forum, à Paris. Dans un contexte de pauvreté croissante et de difficultés économiques, voire de pénurie d’essence selon le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent, si l’Iran réinvestissait ses ressources dans un programme nucléaire comme avant la guerre, cela risquerait encore d’augmenter le mécontentement de la population. Pour le régime des mollahs, ce conflit a montré qu’ils n’ont pas nécessairement besoin de la bombe pour mener leur « guerre des civilisations ». Leur capacité à mettre la pression sur les pays de Golfe et à faire peser un coût très important à l’économie mondiale avec le verrou du détroit d’Ormuz – moins coûteux et aussi efficace que le nucléaire – a montré qu’ils avaient déjà entre leurs mains d’autres puissants leviers pour l’avenir.
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Author : Charles Carrasco
Publish date : 2026-05-04 03:45:00
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