Ce sont des chiffres alarmistes promus par des associations environnementales et qui sont abondamment repris dans les médias. Selon WWF, par exemple, en seulement cinquante ans, la taille moyenne des populations d’animaux vertébrés sauvages aurait chuté de 73 %. Mais deux éminents scientifiques, John L. Gittleman et Stuart Pimm, nuancent sérieusement cette vision d’un déclin irrémédiable de la biodiversité. Dans un article paru dans la revue Proceedings of the Royal Society B et dans un autre plus grand public pour la revue Foreign Policy, les deux universitaires contestent ces « gros titres alarmistes » qui « occultent les avancées en matière de conservation et de biodiversité ». John L. Gittleman et Stuart Pimm ont pourtant consacré leur carrière à ce sujet. Le premier est professeur émérite en biodiversité et écologie des maladies à l’université Duke et doyen émérite de l’université de Géorgie. Le second titulaire de la chaire Doris Duke en conservation à la Nicholas School of the Environment de l’université Duke. Pour L’Express, ils expliquent pourquoi les données mises en avant par WWF ou d’autres organisations maltraitent non seulement la science, mais ne servent pas la cause environnementale. Ils saluent aussi la prise de parole de Charles III face à Donald Trump. Entretien.
L’Express : Pourquoi ne faut-il selon vous pas être trop catastrophiste au sujet de la biodiversité ?
Stuart Pimm: Des gens promeuvent une vision apocalyptique qui n’est tout simplement pas vraie. Dans une grande partie de l’Afrique par exemple, les autorités ont stabilisé les populations d’animaux sauvages. Sur les quatorze espèces pour lesquelles on dispose de plusieurs recensements annuels portant sur au moins dix populations (le gnou, le springbok, l’éléphant de savane, le zèbre…), seul le rhinocéros noir affiche un déclin constant, principalement dû à un braconnage intensif. Les autres espèces présentent une évolution mitigée, avec des hausses et des baisses, ou restent stables.
Mais c’est aussi le cas de l’Europe. La France a des loups, des ours, beaucoup d’oiseaux échassiers qui sont revenus. Il y a des bonnes nouvelles ! Dire sans cesse aux gens que nous allons droit en enfer n’est tout simplement pas vrai. Chaque année, environ 140 milliards de dollars sont consacrés à la conservation à l’échelle mondiale, une somme comparable au budget annuel du département américain de l’Energie. Pourtant, malgré tous ces moyens financiers, le discours public sur la préservation des espèces animales et des habitats est presque exclusivement alarmiste. On ne cesse d’évoquer des scénarios catastrophes, le déclin des espèces et un monde qui s’enfonce dans le désastre.
John L. Gittleman : Il y a de merveilleux exemples d’espèces que nous avons réintroduites avec succès. En 1963, on ne comptait que 417 couples reproducteurs de pygargues à tête blanche aux Etats-Unis; en 2016, c’était 71 400, et cette espèce emblématique est redevenue courante — un succès inimaginable il y a seulement quelques décennies. Les baleines, autrefois chassées jusqu’au bord de l’extinction, font désormais le bonheur des écotouristes le long des deux côtes américaines.
Surtout, la science de la conservation a fait des progrès considérables dans la compréhension des espèces et des moyens de les sauver, et ce depuis des décennies. Nous disposons aujourd’hui d’une quantité massive de données, d’informations quantitatives solides sur les populations, le succès reproductif, les déplacements des individus, leurs besoins en matière d’alimentation et d’habitat. A partir de ces données, nous avons avec Stuart examiné les indices médiatiques en matière de biodiversité, comme l’indice planète vivante ou les limites planétaires. On a constaté que ces mesures accordent beaucoup trop d’importance aux tendances négatives. Ce que nous voulons souligner, c’est que la conservation et le souci de la planète peuvent aboutir à des résultats positifs. Nous devons en avoir conscience et l’apprécier.
Pourquoi êtes-vous si critiques à l’égard de l’indice planète vivante, qui fait souvent référence?
J.L.G. On sait depuis longtemps que cet indice repose sur des données insuffisantes, faibles ou incertaines, alors que la science de la conservation a accumulé des informations vraiment solides et vérifiables. Le problème, c’est que des associations comme WWF, qui comptent des gens très compétents et engagés, s’en servent pour collecter des fonds. Il n’y a rien de mal à cela, mais il faut présenter les faits correctement. Nous les scientifiques qui travaillons en première ligne devons passer beaucoup de temps à expliquer aux gens que la présentation de ces chiffres n’est pas correcte. Mais les expériences sociales montrent que les personnes qui sont plus préoccupées par un sujet sortent plus facilement leur chéquier pour des problèmes négatifs plutôt que des aspects positifs…
Par ailleurs, l’idée qu’il faille, à destination des journalistes, résumer le sujet de la biodiversité par un seul chiffre, afin de synthétiser ce qui se passe dans des régions très différentes, est absurde. Vous les journalistes êtes suffisamment intelligents pour comprendre que la situation est plus complexe que cela.
Par exemple, selon WWF, les populations de vertébrés sauvages ont diminué de plus de 70 % depuis les années 1970…
S.P. C’est un chiffre absurde, et faux. Ces analyses statistiques sont erronées. L’idée que l’on puisse résumer l’Europe, l’Asie, l’Afrique, les Amériques et l’Australie par un seul chiffre n’a absolument aucun sens.
J.L.G. Il y a une bonne analogie avec notre santé. On dit que 68 % des hommes d’un certain âge développeront un cancer de la prostate. Mais nous savons que lorsque nous examinons un chiffre moyen comme celui-ci, cela n’a aucun sens. Les urologues et médecins ont bien conscience qu’il y a des variantes importantes.
Les populations d’éléphants dans une grande partie de l’Afrique australe ont augmenté au cours des vingt-cinq dernières années.
Parmi les réussites des conservations d’espèces, vous citez les baleines, les éléphants des savanes ou les pygargues à tête blanche. Mais ce sont des animaux très médiatiques, qui attirent le grand public. Qu’en est-il des espèces plus petites, ou moins photogéniques ?
J.L.G. Pour illustrer ce déclin supposé de plus de 70 % des vertébrés, WWF met justement en avant des images d’éléphants en train de disparaître. Pourtant, des analyses indépendantes montrent que les populations d’éléphants dans une grande partie de l’Afrique australe ont augmenté au cours des vingt-cinq dernières années, atteignant dans certaines régions des niveaux qui posent désormais des défis de gestion.
En ce qui concerne les petites espèces, nous savons qu’elles sont étroitement liées aux forêts tropicales. Environ deux tiers de toutes les espèces vivent dans ces forêts en train de se rétrécir. C’est préoccupant, mais ces évolutions proviennent de très bonnes données de télédétection. Nous pouvons voir, jour après jour, où des forêts sont abattues, ce qui permet à des pays d’intervenir et de stopper la déforestation. Nous pouvons examiner et discuter objectivement de l’état des forêts en Amérique du Sud, en Afrique de l’Ouest ou centrale. Ce sont des exemples concrets qui nous permettent d’évaluer le succès ou l’échec de ces entreprises de conservation.
Par ailleurs, lorsque nous examinons les données sur les augmentations et les diminutions de la taille des populations, nous avons constaté que nous disposons d’une image beaucoup plus précise et claire sur les tendances négatives ou positives quand nous disposons de nombreux échantillons, ce qui est le cas pour les grandes espèces charismatiques, à l’image des éléphants. C’est évidemment plus compliqué pour les espèces plus petites, difficiles à trouver et à observer. Il est donc important de redoubler nos efforts pour les espèces plus petites, jusqu’aux bactéries.
Quelles sont les bonnes nouvelles pour la France ?
S.P. J’ai une passion pour les ours. Quand vous allez dans les Pyrénées, vous ne pouvez qu’être marqué par la réussite de la réintroduction de ces animaux. Ils peuvent faire peur, mais c’est une belle histoire. Au début du XXe siècle, une centaine d’ours bruns vivaient dans les montagnes des Pyrénées françaises. Mais au fil des ans, la population a été décimée par la chasse et la destruction de son habitat. En 1991, le dernier ours des Pyrénées centrales est mort, et quatre ans plus tard, il ne restait plus que cinq ours dans toute la chaîne de montagnes. En 2023, selon l’Office français de la biodiversité, organisme public chargé de la faune sauvage et de l’environnement, on dénombrait 76 ours répartis sur quelque 5 700 kilomètres carrés de massif montagneux — un chiffre qui n’avait pas été atteint depuis un siècle.
Il y a aussi un oiseau très spectaculaire appelé le gypaète barbu, un vautour qui avait pratiquement disparu de la majeure partie de l’Europe. Il a été réintroduit notamment en France. En 2025, la population sauvage de gypaètes barbus dans les Alpes a dépassé pour la première fois les 100 couples nicheurs, pour atteindre un total de 118.
Regardez aussi les hérons, les aigrettes, les spatules ou les cigognes, qui sont revenus dans nos contrées. Parce que dans toute l’Europe occidentale, nous avons protégé les zones humides. Quand j’étais adolescent, en grandissant en Grande-Bretagne, je devais traverser toute l’Europe pour aller en Camargue ou dans des endroits similaires afin d’admirer certaines de ces espèces. Aujourd’hui, elles nichent à huit kilomètres de l’endroit où j’ai grandi. Il y a donc des belles histoires, permises par des gens qui ont fait un bon travail. Dire que tout va à vau-l’eau, c’est très injuste.
Mais ces réintroductions, comme celles du loup, créent aussi des problèmes politiques et sociaux…
S.P. Nous avons le même problème avec les éléphants en Afrique, où de nombreuses personnes estiment qu’il y en a trop. Ce sont des problèmes difficiles à résoudre, et les grandes organisations doivent s’y attaquer. Peut-on cohabiter avec des loups qui tuent le bétail ? Peut-on indemniser les agriculteurs ? Dès que nous voyons qu’une espèce que nous avons réintroduite se porte bien, le travail n’est pas terminé. Nous devons continuer à surveiller et à évaluer comment elles se portent.
Il y a beaucoup de choses que Trump ne comprend pas.
Donald Trump a multiplié les attaques contre les parcs nationaux aux Etats-Unis. Cela vous inquiète-t-il ?
S.P. Donald Trump est quelqu’un qui est assez méprisant envers l’environnement. J’ai été très heureux de voir mon roi, Charles III, évoquer le sujet lors de sa visite officielle. Il y a beaucoup de choses que Trump ne comprend pas. L’une d’entre elles, c’est justement la valeur des parcs nationaux. Dans la région nous habitons John et moi, il y a un immense parc national, celui des Great Smoky Mountains, dans les Etats du Tennessee et de la Caroline du Nord. Il accueille 10 millions de visiteurs par an et rapporte des milliards de dollars à l’économie locale. Si vous portez atteinte à nos parcs nationaux, vous portez atteinte à l’économie de nombreuses régions. Lorsque le gouvernement est paralysé avec les « shutdowns », les parcs nationaux doivent fermer, ce qui par le passé a provoqué la colère des communautés locales, parce qu’elles perdent de l’argent. Les touristes viennent aux Etats-Unis pour voir les Everglades en Floride ou le Yosemite en Californie. Trump devrait réfléchir très attentivement avant de nuire à cette activité économique.
Pour conclure : les nouvelles catastrophiques ou apocalyptiques n’amènent-elles pas les personnes vers une forme de fatalisme, en pensant qu’on ne peut rien faire concernant les problèmes environnementaux ?
J.L.G. Exactement. Vous mettez le doigt sur un point vraiment important, qui concerne la psychologie individuelle et les efforts que peuvent fournir les personnes concernées. A part signer des chèques, les individus sont capables de faire énormément pour l’environnement, simplement en sortant, en se promenant, en allant dans les parcs nationaux, en observant la faune, en appréciant l’histoire naturelle et la diversité dont nous disposons. Charles III a été très éloquent sur l’écologie face à Donald Trump, en disant que nous devons apprécier la diversité de la nature que nous avons sur cette planète. La plupart des personnes, quand elles sortent de chez elles et s’éloignent des écrans, s’en rendent compte très rapidement.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-05-06 16:00:00
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