Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Maroc, Rwanda… Ces dernières années, des pays pourtant culturellement conservateurs ont assoupli les règles qui limitaient les droits des femmes. Derrière cet apparent virage idéologique se cache pourtant un calcul autrement plus stratégique, assure Rachel Vogelstein, professeure au sein de la School of International and Public Affairs de la prestigieuse université de Columbia et directrice de l’initiative pour les femmes au sein du Columbia Institute of Global Politics. Ex-assistante spéciale de Joe Biden et directrice adjointe du White House Gender Policy Council, cette spécialiste reconnue explique auprès de L’Express pourquoi engager des réformes pour favoriser l’emploi des femmes est en réalité dans l’intérêt économique des États. Au point d’y voir un déterminant essentiel de la puissance, au même titre que d’autres facteurs tels que la démographie, l’éducation et les capacités technologiques. Entretien.
L’Express : Les obstacles à l’émancipation économique des femmes persistent dans de nombreux pays. Ces dernières années, cependant, plusieurs États culturellement conservateurs ont commencé à assouplir les règles qui limitaient jusqu’alors les droits des femmes, à commencer par l’Arabie saoudite. Peut-on parler d’un virage idéologique ?
Rachel Vogelstein : Qu’il s’agisse de l’Arabie saoudite ou d’autres pays ayant entrepris des réformes du même ordre, il est plus juste de considérer cela comme une adaptation stratégique, plutôt que comme un véritable virage idéologique. Il s’agit en réalité d’un calcul simple : dans de nombreuses économies, les femmes représentent désormais plus de la moitié des diplômés universitaires, tout en constituant une part bien plus faible de la population active. C’est une mauvaise allocation du capital humain. Les pays qui ne prennent ou ne prenaient pas en compte cette situation voient leur croissance ralentir, pour certains, et la pression budgétaire s’accroître pour d’autres. La Banque mondiale estime d’ailleurs que les écarts entre les sexes en matière d’emploi peuvent réduire la croissance économique d’un pays de 20% ou plus. Ainsi, lorsque le coût de l’exclusion ou de la sous-représentation des femmes sur le marché du travail atteint ce niveau, engager des réformes pour favoriser leur emploi relève moins de valeurs idéologiques que d’une nécessité économique.
Les pays qui opèrent ce type de changements ont-ils véritablement observé une amélioration notable de leur économie ?
Le bilan est mitigé : ces réformes ont eu un impact mesurable dans les pays qui les ont mises en Å“uvre – comme aux Émirats arabes unis, où la participation des femmes au marché du travail a considérablement augmenté grâce à des réformes en faveur de l’égalité sur le lieu de travail et à des pratiques d’emploi flexibles, ou au Maroc, où la réforme du droit de la famille et l’élargissement de l’accès à l’éducation ont renforcé la participation économique des femmes au fil du temps. Cependant, une réforme juridique ne suffit pas à elle seule à garantir la pleine intégration des femmes dans l’économie. Prenons le cas des Saoudiennes : le gouvernement ayant levé une contrainte pratique pesant sur leur mobilité en supprimant l’interdiction de conduire, nous avons constaté un impact sur le taux d’activité des femmes – qui est passé d’environ 20 % en 2018 à plus de 35 % au milieu des années 2020, l’une des hausses les plus rapides observées à l’échelle mondiale. Mais dans le même temps, les Saoudiennes restent par exemple cantonnées à certains secteurs et, plus généralement, des barrières sociales continuent d’être structurantes pour leur accès à l’emploi.
Avec le recul, quels pays ont selon vous le mieux réussi à traduire ce type de réformes en gains économiques ?
Les pays les plus performants sont ceux qui ont abordé la question des réformes comme un effort systémique plutôt que comme un simple changement de politique. Les Émirats arabes unis ont démontré leur capacité à combiner réformes juridiques – de celles entreprises en Arabie saoudite – et investissements dans l’éduction et les infrastructures pour créer des environnements de travail flexibles. Cela a contribué à porter la participation des femmes à la population active à plus de 50% dans certains segments de l’économie. Mais ce type de dynamique ne concerne pas seulement les pays du Golfe. Au Rwanda, par exemple, la participation des femmes a été profondément intégrée dans la stratégie nationale de développement, tous secteurs confondus. La leçon à retenir de tout cela est que si la réforme juridique est un facteur important, il est nécessaire d’engager un soutien institutionnel plus large pour observer des changements véritablement spectaculaires.
Ces avancées ne risquent-elles pas, aussi, de renforcer les régimes conservateurs en place en leur donnant une image modernisatrice sans pourtant modifier la place des femmes dans la société ?
A court terme, l’inclusion économique des femmes peut effectivement renforcer les régimes en place, puisqu’elle stimule la croissance et améliore les capacités de l’État. Cela projette donc une image de modernisation, sans avoir nécessairement à passer par une libéralisation politique. Mais à mon sens, cela ne peut être qu’un effet passager. Nous avons constaté qu’au fil du temps, la participation économique des femmes tend aussi à modifier les dynamiques de pouvoir, notamment au sein des ménages, ce qui est un point de départ. Peu à peu, leur pouvoir de négociation augmente et, plus généralement, leur participation à l’économie formelle accroît leur visibilité, renforçant mécaniquement leur rôle en tant qu’actrices politiques. Autrement dit, cela crée une pression en faveur de l’inclusion des femmes de façon plus large.
Certes, ces changements ne se traduisent peut-être pas du jour au lendemain par des droits politiques, mais ils modifient assurément les conditions dans lesquelles fonctionnent les systèmes politiques. Dans les économies avancées, l’augmentation de la participation des femmes au marché du travail a souvent précédé, puis renforcé, les progrès en matière de représentation politique et de droits juridiques. Aux États-Unis, par exemple, l’entrée massive des femmes sur le marché du travail pendant et après la Seconde Guerre mondiale a précédé des avancées telles que la loi sur l’égalité salariale de 1963 et l’augmentation de la participation politique des femmes. Dans les pays nordiques, leur forte participation à la population active s’est accompagnée d’un élargissement des politiques de congé parental et d’une représentation accrue au parlement. Dans les marchés émergents également, nous avons observé qu’un accès accru à l’emploi était associé à des changements dans les normes sociales et à une participation accrue à la sphère publique. Au Brésil, par exemple, la croissance de la participation des femmes au marché du travail dans les années 1990-2000 a coïncidé avec une représentation politique accrue et une expansion des politiques sociales. En réalité, le fait même que les gouvernements les plus restrictifs qui entreprennent des réformes économiques en faveur des femmes veillent simultanément à restreindre leurs droits politiques suggère qu’il existe bel et bien un lien entre l’accès à l’emploi et l’avancement des femmes dans la sphère publique.
On pourrait penser que plus les femmes deviennent visibles économiquement, plus elles deviennent politiquement menaçantes, et donc susceptibles d’être réprimées, comme en Iran…
Ne surestimons pas le niveau d’intégration économique des Iraniennes. Certes, Téhéran investit dans l’éducation des femmes, mais leur participation économique reste limitée. Concrètement, celles-ci représentent plus de la moitié des diplômés universitaires, mais leur taux d’activité n’est que d’environ 13 à 15%, contre environ deux tiers pour les hommes. Pis : ce pourcentage a même baissé par rapport à 2016, où il était de 19%. Les contraintes juridiques, les préjugés des employeurs et les restrictions sociales façonnent la capacité des femmes à participer à l’économie iranienne. On ne peut donc pas parler d’une véritable intégration dans l’économie.
A ce jour, peu de données suggèrent qu’un taux plus élevé de participation des femmes à la population active entraîne une répression accrue. Le contraire est plutôt plus courant : une meilleure inclusion économique a tendance à offrir des protections juridiques plus solides et une inclusion politique plus large. La participation économique procure des revenus, ce qui permet de créer des réseaux. Ces facteurs combinés offrent une meilleure représentation au fil du temps. On l’a constaté au Rwanda, par exemple, où la participation accrue des femmes au marché du travail et aux efforts de reconstruction d’après-conflit s’est accompagnée d’une augmentation spectaculaire de leur représentation politique ; aujourd’hui, les Rwandaises occupent la plus forte proportion de sièges parlementaires au monde.
En 2017, vous expliquiez dans Foreign Affairs que l’argument économique devrait inciter les États à lever les obstacles à l’emploi des femmes. Or, en 2026, on constate que leur taux d’activité reste nettement inférieur à celui des hommes. Comment expliquer cette réticence persistante ?
Sur le papier, il eut effectivement été cohérent pour l’ensemble des pays d’augmenter la participation des femmes au marché du travail – qui reste encore inférieure d’environ 25 points de pourcentage à celles des hommes, selon l’Organisation internationale du travail. Mais le taux de réformes juridiques, certes encore trop faible, n’est pas le seul élément à prendre en compte : des facteurs tels que l’accès à la garde d’enfants, aux transports ou encore les préjugés des employeurs restent des contraintes importantes. Le manque de structures d’accueil abordables pour les enfants empêchant à lui seul des dizaines de millions de femmes d’intégrer le marché du travail à l’échelle mondiale. Plaider en faveur de réformes juridiques est certes important, mais cela ne permet pas automatiquement de surmonter les autres obstacles structurels plus profonds. Il est donc essentiel de s’attaquer à ces facteurs sous-jacents pour développer pleinement le potentiel économique des femmes.
Dans quelle mesure les pressions extérieures peuvent-elles favoriser l’ouverture de certains pays à la participation économique des femmes ?
Lorsque les gouvernements constatent que la participation des femmes est importante pour leur croissance nationale et leur produit national brut, ceux-ci finissent souvent par agir indépendamment des pressions émanant d’autres pays. Le fait qu’en Arabie saoudite Mohammed ben Salmane (MBS) ait libéralisé les lois en matière de droits des femmes a par exemple davantage tenu de l’impératif stratégique que du résultat d’incitations extérieures. Cela dit, les pressions et les signaux extérieurs ont leur importance et ce, dans un sens comme dans l’autre. De la même façon qu’ils peuvent jouer un rôle positif, si le soutien à l’inclusion économique des femmes devient moins constant de la part de pays comme les États-Unis, cela affaiblit la pression internationale sur les États réfractaires. Et surtout, cela réduit le coût en termes de réputation pour ces derniers. Nous observons d’ailleurs déjà des signes avant-coureurs assez inquiétants à l’échelle mondiale. Dans certains pays sur lesquels la pression s’est relâchée, les progrès ont ralenti, voire ont été inversés. Je crains donc que, compte tenu du recul observé sur les questions des droits des femmes sous l’administration Trump, les Etats-Unis soient en train de favoriser un environnement susceptible d’éroder les progrès qui avaient été réalisés ces dernières années.
Si certains pays accélèrent l’intégration économique des femmes et d’autres non, pourrions-nous assister à une forme de recomposition des hiérarchies économiques mondiales ? Autrement dit, la capacité à intégrer les femmes dans l’économie pourrait-elle devenir un critère central de puissance économique ?
Comme je l’ai dit, les pays qui intègrent efficacement les femmes dans leur main-d’œuvre enregistrent, au fil du temps, une croissance plus forte, une plus grande capacité d’innovation et une capacité budgétaire plus solide, contrairement aux pays qui ne le font pas. D’un point de vue purement économique, il est donc logique que le fait de mobiliser 100 % de la population totale soit un déterminant essentiel de la puissance économique, au même titre que d’autres facteurs tels que la démographie, l’éducation et les capacités technologiques. Ainsi, il est probable que le récent diagnostic formulé par le FMI – à savoir que la réduction des écarts entre les sexes en matière de participation au marché du travail augmente bel et bien le PIB, au point de prévoir une hausse de cet indice pouvant atteindre près de 35% dans certains pays – se confirme à l’avenir et finisse par avoir un impact généralisé sur l’économie mondiale.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-05-07 16:31:00
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