Le général François Lecointre est le nouvel invité des Grands entretiens d’Anne Rosencher. Chef d’état-major des armées entre 2017 et 2021, aujourd’hui grand chancelier de la Légion d’honneur, il est un très fin penseur des notions de commandement, d’autorité, et de fraternité au combat.
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Anne Rosencher : Dans l’avant-propos de votre livre*, vous dites appartenir « à cette génération de soldats que la paix éternelle dans laquelle l’Europe semblait être installée, enfin, avait rendus inutiles »…
Général Lecointre : Cette phrase se moque un peu de nous, Européens, qui avons cru à la paix éternelle. Parce que ma conviction profonde, nourrie par l’expérience, c’est que la guerre n’a jamais cessé. J’ai toujours regardé avec un peu de stupéfaction ceux de mes compatriotes que je croisais quand je rentrais d’opérations extérieures, qui ignoraient complètement ce que je faisais, que ça n’intéressait pas et qui considéraient la guerre comme le dernier jalon d’une période de barbarie que nous avions définitivement effacée par le miracle de la construction européenne, laquelle nous aurait fait accéder à une sorte de « sagesse ultime ». L’idée était qu’en organisant l’impuissance dans l’Europe et en se consacrant au doux commerce entre Etats, nous accéderions au stade indépassable du développement des civilisations. Or le soldat que j’étais, qui passait son temps à la guerre, ne pouvait que se rendre à l’évidence : la violence est dans le cÅ“ur des hommes. L’inconscience européenne me paraissait, à cet égard, extrêmement arrogante. Il y avait cette satisfaction de la supériorité, voire presque une forme de racisme : « la guerre, c’est pour les pays d’Afrique, ou pour le Moyen-Orient »… A vrai dire, je ne suis pas certain que nous ayons dépassé cela.
Avez-vous l’impression que depuis quelques années – et notamment depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie – nous vivons une bascule ?
Oui, il y a une bascule. Elle est liée aux personnes au pouvoir – messieurs Poutine, Trump, ou Netanyahou – ainsi qu’au déséquilibre des forces qui s’est creusé depuis quarante ans entre les Etats qu’ils dirigent, lesquels n’ont cessé d’accroître leurs dépenses militaires, et l’Europe, dont les budgets de défense, eux, se sont effondrés. On est aujourd’hui arrivé à un moment de désinhibition, où les premiers considèrent l’Europe comme définitivement faible, et veulent s’affranchir d’une norme qu’ils vivent comme imposée et encombrante. La bascule est rapide, mais elle est le fruit de décennies…
Face à cela, l’Europe dit qu’elle se réveille… et, malgré tout, continue d’acheter du matériel américain, qui la rend dépendante d’un allié de moins en moins fiable. Comment expliquer cet aveuglement ?
Parce qu’il est difficile d’être courageux ; parce qu’il est difficile d’être lucide ; et peut-être, aussi, parce qu’il est difficile de reconnaître une sorte de prescience de la France sur cette question, depuis des décennies. La situation devrait, objectivement, nous placer aujourd’hui en « chef de file » des pays désireux de recréer une puissance européenne. Or certains Etats membres de l’Union n’ont pas du tout envie de voir « la France arrogante » donner des leçons aux autres. C’est à la fois stupéfiant et, hélas, assez peu évitable. Cela étant dit, ce qui m’étonne le plus, c’est que les gens aient pu croire à l’article 5 de l’Otan…
… qui prévoit que toute attaque armée contre un pays de l’Alliance sera considérée comme une attaque contre tous. En gros, vous ne croyez pas au « bouclier américain » ?
Je ne crois pas que les Américains, de façon automatique, engageraient leur arme nucléaire si jamais les Européens de l’Otan étaient envahis par une puissance quelle qu’elle soit. Je n’y ai jamais cru. Et l’Histoire nous enseigne que ça ne s’est jamais passé comme ça. Comment les Européens ont-ils pu plonger dans cette illusion-là avec autant de plaisir ? On ne peut pas s’affranchir de la géographie, de ses logiques, de ses conséquences. Les Etats-Unis sont séparés de l’Europe par un océan ! Les déclarations du président de la République Emmanuel Macron dans son dernier discours sur la dissuasion nucléaire vont dans le sens de la lucidité. En substance, il dit : « moi, je suis prêt à remédier au fait qu’on ne puisse pas se fier à cette automaticité de l’engagement de l’arme nucléaire américaine. Et je suis prêt à la remplacer. »
La continuité géographique rend-elle cette promesse plus crédible ?
Oui, elle crée une solidarité obligatoire. Même si la frontière orientale de l’Union Européenne paraît encore éloignée de la France, nous n’en sommes séparés ni par un océan, ni même par un simple « channel ». En tout état de cause, le degré de conscience de ce que l’Europe doit devenir une puissance n’est partagé de la même façon entre Polonais, Français, Espagnols etc. Et pourtant, c’est indispensable. L’Union européenne ne peut exister dans un monde de confrontations si cet ensemble géostratégique ne se dote pas des instruments de sa puissance. Autrement, on s’expose très directement à être soumis et à être esclave.
Combien de temps cela prend-il de se « doter des instruments de la puissance » ? Serions-nous prêts, demain, pour un conflit armé de haute intensité ?
Cela dépend bien entendu du type de conflit, de son lieu etc. Et, au reste, si l’Europe doit exister, elle doit aussi exister pour faire valoir ses vues, sa politique, sa conception du monde. Pas seulement face à une Russie qui l’agresserait ; pas seulement face à l’Iran qui dirait « je me dote de l’arme nucléaire », etc. L’Europe ne doit pas uniquement se voir dans une logique de confrontation à un ennemi désigné, elle doit aussi porter sa vision. C’est-à -dire, le respect d’un certain nombre de principes, de valeurs humanistes, lesquels l’ont conduite à être extrêmement attachée à l’importance du droit.
Entre 2017 et 2021, vous avez occupé le poste le plus haut gradé de toute l’armée française : chef d’état-major des armées, qui assure le commandement de toutes les opérations militaires sous l’autorité du président de la République. Comment se passent les choses quand vous êtes en désaccord avec lui ?
Ce que les armées ont de particulier, c’est une éthique de l’obéissance. Mais l’éthique d’obéissance n’existe pas sans une obligation morale faite au chef militaire de contester, de critiquer, de juger de la pertinence des objectifs opérationnels qu’on lui demande d’atteindre : parce qu’il a une compétence propre, et parce que la vie de ses hommes est en jeu. Le chef militaire ne peut mettre ses compétences à disposition du politique que s’il dit très clairement les choses. Parce qu’au bout du compte, il sait qu’il obéira. C’est peut-être la différence majeure entre les grandes institutions civiles et l’institution militaire. Dans l’armée, on sait qu’une fois passée la phase de dialogue critique – ce qu’on appelle pudiquement le « dialogue de commandement » –, on obéira, quoi qu’il arrive, même si l’on n’est pas d’accord avec le président de la République. Alors on ne voudrait surtout pas être passés à côté d’un scrupule. D’une objection. Quand vous êtes chef militaire, vous savez que, lorsqu’on envoie quelqu’un au combat, la question de la légitimité est absolument centrale. Vous ne donnez pas la mort sans bonne raison, et vous ne risquez pas votre vie sans bonne raison. Le chef militaire a à la fois des arguments techniques et opérationnels à faire valoir, mais il est aussi très attentif à ce que soient parfaitement précisées les conditions de la légitimité de l’engagement qui sera demandé.
De Gaulle a écrit : « Au fond des victoires d’Alexandre, on trouve toujours Aristote. » Cette idée qu’il faut une « décantation », une culture générale, pour bien commander, est-ce que cela vous parle ?
Bien sûr. La devise de Saint-Cyr est : « Ils s’instruisent pour vaincre ». Je pense qu’un chef, quel que soit son niveau, doit avoir une appréciation de la situation fondée sur une juste vision des rapports de force, de l’histoire, de la géographie… Tout ça compte absolument. Ensuite, parce qu’il y a une dimension philosophique dans le métier de soldat, qui est liée à la mort. Vous ne pouvez pas aborder ce paroxysme de la violence – cette acmé que constitue le fait de donner la mort ou de la recevoir – sans avoir de solides bases philosophiques, sans avoir réfléchi auparavant à ce qu’est la vie, à ce qu’est la dignité de l’homme, à ce qu’est la justesse d’une cause.
Donald Trump dit ne jamais rien lire, même pas les notes de ses conseillers. On a le sentiment qu’il prend toutes ses décisions, y compris géostratégiques, à l’intuition ou à l’impulsion… Est-ce une autre façon de commander ?
Ça ne peut pas, ça ne doit pas être de l’impulsion. Jamais. Il peut y avoir des intuitions, bien sûr : une fois que vous êtes lancé dans la guerre, sa dynamique propre fait que, quoi que vous ayez pu planifier ou envisager au préalable, vous allez être surpris. Néanmoins, la planification en amont est absolument indispensable. Et collective. C’est une maïeutique. Je ne suis pas au courant de ce qui a été décidé par le président Trump dans cette affaire iranienne. J’ai quand même le sentiment qu’il y a eu une sorte de saisie d’opportunité. Or la saisie d’opportunité ne fait pas une stratégie ; ça ne fait pas une vision à long terme et ça ne permet pas de définir des objectifs à atteindre.
Dans cette nouvelle ère qui semble s’ouvrir, de quoi dépend le réveil européen ? Des dirigeants ? De la société ? Et d’ailleurs : quel est le bon échelon en termes de défense : la nation ou l’Europe ?
Je suis résolument européen : je ne pense pas qu’on puisse exister entre ces pôles d’influence mondiaux uniquement nationalement. L’Europe est en train d’augmenter ses budgets de défense de façon importante. Est-ce assez rapide ? Il faut aussi juger de notre capacité à convertir l’industrie et des sacrifices qu’on est prêts à supporter. C’est bien de sauter sur sa chaise « comme des cabris » en disant « la défense, la défense », mais où est-ce que je taille dans la dépense ? Il n’y a que la dépense sociale dans laquelle on peut tailler. Il faut le dire. Je pense qu’on est en train de se réveiller. Diversement, en fonction de notre situation géographique, mais on se réveille. Et par ailleurs, je crois qu’en ce qui concerne les Etats-Unis, le mouvement est irréversible.
C’est-à -dire qu’il ne faudrait pas se tromper en disant que c’est une « parenthèse trumpienne » ?
Ce serait une erreur. Je pense que le mouvement a commencé avec le président Obama. Toutes les raisons structurelles font que les Etats-Unis s’éloignent progressivement de l’Europe. Le monde atlantique, qui a structuré les relations internationales et notre vision du monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est en train d’évoluer en profondeur. Quand le président Trump parle de « l’Atlantique », il parle du continent américain. Il faut qu’on en prenne la mesure. Et sans doute que nous profitions du « traumatisme Trump » pour pousser les Européens, qui enfin ne peuvent plus mettre la tête dans le sable. Enfin, ils doivent voir ce qu’ils voient, pour reprendre la formule de Péguy.
Une question, plus philosophique, sur le courage. Dans votre livre, vous racontez un épisode dans le Sud irakien où vous êtes déployé avec vos hommes et où l’appareil qui sert à détecter les gaz neurotoxiques se met à retentir. Et à un moment, vous êtes amené à surmonter une peur terrible…
Oui, parce qu’une fois qu’on a testé tous les moyens pour montrer qu’il n’y avait pas de gaz neurotoxique, il faut qu’il y ait quelqu’un qui enlève son masque et qui respire un grand coup. Et donc il y a un moment où il faut franchir le pas, comme il y a un moment où il faut sortir de la tranchée…
C’est le commandant qui doit le faire ?
Ah oui. Dans l’esprit militaire français, c’est : la guerre est une chose intelligente ; la guerre est une chose collective ; la guerre nécessite qu’on s’engage, qu’on s’expose et à cet égard, le chef essaye de pratiquer une forme d’exemplarité. Aujourd’hui, je suis Grand Chancelier de la Légion d’honneur, et pour avoir un peu réfléchi à la notion, je crois que l’honneur, c’est le souci de sa propre dignité.
Dans l’épisode du Sud irakien, c’est le regard de vos hommes qui va vous pousser à avoir le courage…
Quand vous êtes, comme c’est mon cas, convaincu de votre propre indignité, de vos propres insuffisances, ce qui vous pousse, oui, c’est le regard des autres. C’est de rester à hauteur du respect qu’ils vous manifestent. L’envie de la dignité, le besoin de la dignité sont ce qui vous permet de vous hisser au-dessus de vous-même en étant à la hauteur de ce que les gens attendent de vous.
Vous dites d’ailleurs que le serment est un bon terreau pour l’héroïsme…
C’est un beau terreau pour la vertu de manière générale. La promesse publique vous contraint à respecter l’engagement. C’était un sujet que j’ai beaucoup pratiqué quand j’étais lieutenant, capitaine, chef de corps dans mon régiment. Je mettais en avant la fidélité conjugale. Au début, ça choquait un peu ! Mais je leur disais : « Si vous êtes marié et que vous avez des enfants, vous ne pouvez pas, lorsque vous êtes en opération, tromper votre épouse : vos soldats vous voient comme un homme marié avec des enfants. Si vous rompez ce serment-là , vous rompez quelque chose de plus fondamental vis-à -vis d’eux dans cet engagement de fidélité. » En proclamant un tel acte de foi, je me contraignais évidemment moi-même !
Il y a pu avoir une confusion ces dernières années, dans la conversation publique, entre les notions de héros et de victimes. Comment l’armée voit-elle cela ? Est-ce un sujet ? Un problème ?
Non, car les armées disent très clairement que la vocation d’un soldat, c’est l’héroïsme. Entendons-nous : il est très bien qu’il existe un statut de victimes ; il est nécessaire à la réparation des traumatismes profonds. Mais un soldat ne peut pas être une victime parce qu’il est le sujet conscient de la mission qu’il remplit. Il n’est pas « l’instrument d’une mission », il en est l’acteur et agit de façon volontaire. Il est essentiel de conserver cela.
*Entre guerres, Gallimard, 2024.
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Author : Anne Rosencher
Publish date : 2026-05-10 15:00:00
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