Jusqu’où ira « l’empereur rouge » pour impressionner son homologue américain ? Lors de la dernière visite de Donald Trump à Pékin, en 2017, Xi Jinping l’avait invité à assister à un opéra chinois dans la très secrète Cité interdite – même si les goûts du milliardaire penchent plutôt vers les combats de catch. Cette fois-ci, lors de son séjour prévu du 13 au 15 mai, le président chinois pourrait avoir l’idée de convier son hôte à une chorégraphie de kung-fu interprétée par des robots humanoïdes, comme celle qui a bluffé le monde en février, lors du show télévisé du Nouvel An lunaire.
Difficile d’anticiper ce qui ressortira de cette rencontre entre les deux hommes les plus puissants de la planète, repoussée de six semaines pour cause de guerre en Iran. Ils tenteront sans doute de prolonger leur trêve commerciale et de négocier sur des sujets brûlants – conflit au Moyen-Orient, approvisionnement en composants stratégiques et Taïwan. Une chose est certaine, Trump risque d’être surpris par les progrès accomplis par la République populaire depuis son dernier déplacement sur place, il y a neuf ans – et par la confiance que dégage son interlocuteur. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’Amérique fait face à un rival qui menace sa suprématie. Et ne cache pas son ambition de devenir la première puissance mondiale d’ici à 2049, pour le centenaire de sa création.
Un plan stratégique chinois 2026-2030 très ambitieux
La bataille technologique, cruciale pour l’avenir, est au cœur de cette compétition. « Pour Washington, maintenir son avance dans ce domaine est son seul espoir de conserver son leadership face à Pékin, qui domine la plupart des autres domaines économiques clés, résume Chris Miller, historien et auteur du best-seller Chip War : The Fight for the World’s Most Critical Technology (2022, traduit en français aux éditions l’Artilleur). Quant à la Chine, elle cherche à s’imposer dans les capacités informatiques de pointe, l’une des seules compétences qui lui résiste ». Son 15e plan quinquennal (2026-2030) dévoilé en mars fixe d’ailleurs des objectifs extrêmement ambitieux dans des secteurs d’avenir : IA, robots humanoïdes, 6G, drones, interface cerveau ordinateur, informatique quantique, hydrogène, fusion nucléaire…
La mère de toutes les batailles est incontestablement celle de l’IA. L’enjeu est considérable sur les plans économique, militaire et géopolitique. Pour l’heure, les Etats-Unis la mènent d’une courte tête, grâce aux performances de ses modèles de langage de ChatGPT (Open AI) et Claude (Anthropic). Mais de l’autre côté du Pacifique, le président Xi Jinping en a, lui aussi, fait une priorité. Avec des premiers résultats impressionnants. L’entreprise chinoise DeepSeek a stupéfié la planète en en lançant en début d’année dernière son modèle R1, capable de rivaliser avec ses concurrents américains pour un coût de développement nettement inférieur. Les mastodontes chinois du numérique se sont également lancés dans la course, à commencer par Bytedance (l’éditeur de TikTok), le roi de l’e-commerce Alibaba et Tencent (la maison mère de WeChat, le Twitter chinois).
« Les Etats-Unis innovent, la Chine copie, l’Europe réglemente ». Cette punchline attribuée à Emma Marcegaglia, la patronne de Confindustria, le Medef italien, longtemps répétée comme une évidence par les Occidentaux, n’est plus d’actualité. La première alerte s’est produite il y a une dizaine d’années. Lancé en fanfare en 2015, le plan « Made in China 2025 », avait effrayé Washington. Une entreprise concentra toutes les craintes : Huawei, championne de la 5G. La crise bascula dans le psychodrame avec l’arrestation, fin 2018 au Canada, de la directrice financière du groupe et fille du fondateur. Washington interdit ensuite à Huawei de s’approvisionner en composants américains essentiels et fit pression sur ses alliés pour les dissuader de recourir à ses équipements.
Les Etats-Unis ont seulement quelques mois d’avance
Cet épisode provoqua un électrochoc. Depuis, « qu’il s’agisse des semi-conducteurs, de la sécurité énergétique ou de l’IA, la Chine cherche à créer les écosystèmes les plus autonomes possibles, de façon à pouvoir résister aux pressions américaines », explique Kyle Chan, chercheur à l’institut Brookings. Si les ambitions de Huawei ont été freinées, cela n’a pas empêché Pékin de dominer la 5G. Tout en s’affirmant comme le numéro un mondial incontesté des batteries et des voitures électriques, des énergies renouvelables (panneaux solaires, éoliennes) et des drones.
Prochaine étape, l’IA. L’Empire du Milieu peut-il rattraper son retard, que la plupart des spécialistes évaluent à seulement quelques mois ? Aux Etats-Unis, le secteur bénéficie des puces les plus compétitives de la planète, de moyens financiers considérables et d’une puissance de calcul sans équivalent, portée par d’immenses data centers et les entreprises stars de la tech. En face, la Chine n’a pas la même force de frappe financière, mais les autorités politiques mobilisent massivement l’appareil techno-industriel pour faciliter la commercialisation des produits stratégiques. Autre force : un immense réservoir d’ingénieurs. Chaque année, ils sont environ 1,3 million à sortir des universités chinoises, contre 130 000 aux Etats-Unis, selon le magazine Fortune. Et les efforts mis sur l’IA commencent à porter leurs fruits. « Dans ce domaine, si les Etats-Unis occupent une position dominante pour le nombre total de brevets, en matière d’innovations radicales, la Chine est déjà en tête dans de nombreux pôles d’excellence en IA », tels que le traitement d’images et de vidéos, ou les drones, constate une étude récente du centre de réflexion Bruegel.
La Chine bénéficie aussi de l’incroyable engouement de sa population pour les innovations. « Là-bas, le progrès technologique est vu avec plus d’optimisme qu’en Occident. Et les consommateurs ont plus d’appétit pour tester des nouveautés », souligne le chercheur Kyle Chan. En témoigne le succès fulgurant d’OpenClaw, un agent IA autonome, capable de gérer des tâches administratives ou d’envoyer des e-mails. Créée par un programmateur autrichien et lancée en début d’année en Chine, l’application symbolisée par un homard est désormais intégrée à des plateformes accessibles par des centaines de millions d’utilisateurs.
Au-delà de son marché domestique, l’IA chinoise pourrait se diffuser rapidement à l’international (et donc imposer ses standards) grâce à une approche qui a déjà fait ses preuves dans d’autres secteurs. « Ils sont susceptibles de gagner la bataille avec des modèles juste un peu moins performants que leurs concurrents américains, mais beaucoup moins chers », estime Camille Boullenois, spécialiste des relations sino-américaines au Rhodium Group. Dans la même logique, la Chine veut intégrer l’IA à tous les aspects de la vie quotidienne. Véritables ordinateurs sur roues, les voitures électriques XPeng sont déjà capables de se diriger de façon quasi autonome, tout en se transformant en karaoké. Des robots jouent les serveurs dans certains restaurants. Dans certaines villes comme Shenzhen ou Shanghai, les Chinois peuvent se faire livrer par un drone, en quelques minutes, de la nourriture commandée sur des kiosques publics. Et à Guangzhou ou Hefei, les premiers taxis volants – des drones pouvant transporter des passagers – sont en service.
Pékin mise sur le succès de ces nouveaux produits et les progrès de la robotisation pour relancer une économie pénalisée par la faiblesse de sa consommation, doper sa productivité dans les usines et stimuler la recherche. « L’IA, qui participe à la gestion des usines, des villes et de l’agriculture est au cœur de leur projet de société et même de civilisation. Elle est vue comme un moyen de se projeter dans les XXIe et XXIIe siècle et d’absorber les crises qui se profilent : démographiques, écologiques et géostratégiques », abonde Jean-Michel Valantin, chercheur à The Red Team analyst society.
Avec en ligne de mire un possible conflit avec les Etats-Unis autour de Taïwan. « La militarisation de l’IA constitue la nouvelle course aux armements », poursuit ce spécialiste. La guerre en Iran a prouvé sa capacité à analyser des données et à identifier des cibles à une vitesse jamais vue. Les applications concernent aussi les essaims de drones, capables de communiquer entre eux et d’agir de façon autonome. Sans parler des capacités décuplées de cyberattaque ou de guerre cognitive sur les réseaux sociaux.
Dans cette lutte acharnée, chacun des deux prétendants au titre dispose d’une arme fatale susceptible de porter un coup d’arrêt à l’autre. La faiblesse chinoise vient de sa dépendance aux semi-conducteurs de pointe dominés par l’écosystème américain : le taïwanais TSMC, l’américain Nvidia et le néerlandais ASML (spécialiste des machines produisant les puces). Dès 2022, Joe Biden avait instauré les contrôles aux exportations sur les semi-conducteurs critiques. Ces restrictions restent largement en vigueur, même si Donald Trump a assoupli certaines mesures, au grand dam des voix critiquant une politique jugée trop complaisante envers Pékin.
Il faut dire que la Chine a trouvé une redoutable méthode de représailles, en ciblant les terres rares, indispensables au secteur de la tech, et dont Pékin détient le quasi-monopole de la production. C’est sa menace de bloquer ses exportations dans ce domaine – suspendue pendant un an – qui a contraint Donald Trump à faire marche arrière dans sa guerre commerciale, en octobre dernier. Lors de leur rencontre prochaine, Trump et Xi pourraient tenter de mieux réguler la menace de blocages réciproques ou tout au moins d’éviter une escalade.
Loin de se limiter à notre planète, cette rivalité technologique tous azimuts s’étend aussi à l’espace. Les deux superpuissances veulent poser prochainement un homme sur la lune et projettent d’explorer Mars. « Au-delà des conséquences économiques et militaires, si la Chine était la première à créer une nouvelle base lunaire, cela pèserait lourdement sur la psychologie de l’Amérique, qui a perdu l’habitude, depuis la fin de l’URSS, qu’un concurrent la dépasse dans l’espace, explique Duncan Clark, consultant en tech spécialisé sur la Chine, depuis Pékin. Cela équivaudrait à un nouveau moment Spoutnik. Les Américains en concluraient que leur leadership vacille ».
Le géant asiatique, qui veut apparaître comme le héraut de la nouvelle modernité, marquerait alors des points décisifs en matière de soft power. « Pékin cherche à faire oublier l’image de l’usine du monde à bas coûts et polluante, et à se présenter comme un pays innovant, respectueux de l’environnement et sûr », observe le chercheur Kyle Chan. Ce discours trouve des échos sur les réseaux sociaux, où de plus en plus de jeunes influenceurs occidentaux donnent une vision idéalisée du mode de vie chinois. Au risque de faire preuve de naïveté, en passant sous silence les dérives du régime autoritaire.
Les mésaventures de Manus sont, à cet égard, éloquentes. La start-up chinoise Butterfly Effect lance l’an dernier cet agent d’IA capable d’exécuter des tâches complexes. Fin 2025, l’américain Meta annonce l’avoir racheté pour plus de 2 milliards de dollars. Non seulement Pékin a bloqué l’opération le mois dernier, mais les deux fondateurs, qui s’étaient pourtant délocalisés à Singapour, ont interdiction de quitter le territoire chinois. La population est prévenue : dans cette guerre qui fait rage, on ne passe pas à l’ennemi.
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Author : Cyrille Pluyette
Publish date : 2026-05-12 15:00:00
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