A peine de retour, déjà remarqué. En cette mi-avril 2026, les surveillants du quartier de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) de la prison de Condé-sur-Sarthe (Orne) retrouvent Gabriel Ory. Ce chef présumé de la DZ Mafia, organisation criminelle marseillaise spécialisée dans le narcotrafic, revient de trois semaines d’un procès sous haute tension à Aix-en-Provence. A 30 ans, il vient d’être condamné à 25 ans de réclusion criminelle pour son implication dans un double meurtre en 2019 près de Marseille – son avocate a fait appel de cette décision. « C’est là qu’on a découvert la vraie facette du personnage. D’un détenu correct qui se tenait plutôt à carreaux en attente du procès, il est devenu une personne très sombre, qui s’énerve vite et n’aime pas qu’on le contredise », souffle une source pénitentiaire locale.
Fin avril, le détenu en serait même venu à menacer directement des agents – ce qui lui vaut immédiatement une sanction de dix jours en quartier disciplinaire. « Il a clairement dit qu’il allait ‘se faire’ des surveillants. Qu’il n’avait plus rien à perdre, et qu’il n’avait qu’un mot à dire pour faire ‘débarquer tous ses frères’. Dans sa bouche, ce n’est pas une menace à prendre à la légère », raconte à L’Express la même source, dépitée.
A Condé-sur-Sarthe, ce n’est pas la première fois que le comportement du trentenaire fait tiquer certains personnels. Décrit comme un « meneur » ou un « chef de meute » par différents agents, Gabriel Ory n’hésiterait pas à solliciter régulièrement – sans succès – le chef de détention pour négocier les horaires de ses appels téléphoniques, fixés à l’avance. Surtout, il bénéficierait d’une certaine popularité auprès des autres détenus, auxquels il n’a pas eu besoin de se présenter lors de son arrivée, fin janvier 2026, et qui l’écoutent avec une certaine attention lors des promenades ou des échanges à la volée à travers les fenêtres.
« Il a cette aura du chef. Tout le monde veut lui parler, et tout le monde le respecte. Mais quand on sait les moyens dont il dispose, c’est compliqué de ne pas avoir la boule au ventre », souligne une source syndicale locale, qui redoute notamment « des projets d’évasion ou des violences ». Ici, personne n’a oublié la découverte, en mars 2025, de caméras de chasse disposées autour de la prison, enregistrant discrètement les abords de l’établissement. Des faits « imputables à la DZ Mafia », comme l’a confirmé le procureur de Marseille Nicolas Bessonne un an plus tard, à l’occasion d’une conférence de presse sur l’opération « Octopus ».
Appels frauduleux et potentiel projet d’évasion
Ce vaste coup de filet, réalisé début mars 2026 et qui a notamment permis la mise en examen de 26 personnes considérées comme proches de l’organisation, a également mis en lumière la complicité présumée de Me Kamel Aissaoui, bien connu du personnel de Condé-sur-Sarthe. En décembre dernier, l’homme avait été refoulé à l’entrée de la prison pour avoir sonné trois fois au portail à ondes millimétriques (POM) en marge d’une visite à son client Amine Oualane, autre chef présumé de la DZ. Egalement avocat de Gabriel Ory, il est soupçonné d’avoir mis en place un subterfuge permettant au détenu de téléphoner à ses proches, tout en faisant croire qu’il s’entretenait avec son conseil. Lui permettant ainsi de poursuivre « durant de nombreux mois ses activités criminelles et délictuelles » depuis les QLCO où il était incarcéré, « tout d’abord à Vendin-le-Vieil [Pas-de-Calais], puis à Condé-sur-Sarthe », selon Nicolas Bessonne.
D’après les informations de nos confrères du Parisien, l’avocat – présumé innocent – aurait également été mis au courant, via cette ligne téléphonique frauduleuse, d’un projet d’évasion fomenté par Gabriel Ory et ses complices depuis la prison calaisienne. Il fait à ce titre l’objet d’une deuxième mise en examen par le parquet de Marseille pour « participation à une association de malfaiteurs ». Contactée, l’avocate marseillaise de Gabriel Ory, Me Christine d’Arrigo, indique ne rien pouvoir révéler sur une enquête en cours.
Elle précise néanmoins que si Gabriel Ory – lui aussi présumé innocent – a bien été mis en examen dans le dossier Octopus, « il ne fait l’objet d’aucune mise en examen concernant un quelconque projet d’évasion présumée ». Ce qui ne calme pas l’appréhension de certains surveillants de Condé-sur-Sarthe. « On redoute qu’il trouve de nouvelles opportunités pour communiquer avec l’extérieur. Et on se rend compte que face à ce genre de profil, rien n’est infaillible. Et surtout pas la prison », résume une source syndicale locale à L’Express.
« Il se faufile dans toutes les failles »
Gabriel Ory connaît par cÅ“ur la détention. Incarcéré pour la première fois à l’âge de 17 ans pour un braquage – motivé par une « dette à rembourser » et qui lui vaudra cinq ans de prison – le jeune homme a écumé une dizaine d’établissements en dix ans, et passé la majorité de sa vie d’adulte derrière les barreaux.
Son enfance compliquée a été évoquée lors des premiers jours du procès d’Aix-en-Provence. Né en décembre 1995 à Niort, dans les Deux-Sèvres, Gabriel Ory grandit sans père – sa mère quitte le domicile conjugal alors que le petit garçon n’a que trois jours. La famille s’installe rapidement à plusieurs centaines de kilomètres de là , dans le quartier populaire de la Visitation, à Marseille. C’est là que le jeune adolescent, diagnostiqué hyperactif, forge son caractère entre une scolarité chaotique – il quittera l’école au lycée – et des difficultés d’intégration. En situation de handicap, sa mère tente, tant bien que mal, de l’éloigner du quartier : elle le place un temps chez un oncle, fait appel aux services sociaux. Rien n’y fait.
Dans l’intervalle, l’adolescent tombe dans la grande délinquance. Après son passage à la prison pour mineurs (EMP) de Marseille, il s’enfonce peu à peu dans le deal, et gravit les échelons – jusqu’à être mis en cause dans plusieurs affaires d’assassinats ou tentatives, toutes sur fond de narcotrafic. Mais c’est en détention que « Gaby », comme il est surnommé dans le milieu, prend du galon, affine ses réseaux et forge une partie de sa réputation.
« C’est un serpent : il sait se faufiler dans toutes les failles, manipule son monde puis s’arrête à la limite pour qu’on ne puisse rien lui reprocher », commente une source à Vendin-le-Vieil, où « Gaby » a été incarcéré à partir de l’été 2025, jusqu’à son transfert à Condé-sur-Sarthe. Dans le tout nouveau QLCO de la prison, le détenu se fait vite remarquer par sa discrète autorité. Quelques semaines après l’inauguration de ce quartier ultra-sécurisé, des prisonniers commencent à inonder les cellules de manière collective durant le service de nuit, et certains entament une grève de la faim pour protester contre leurs conditions de détention.
« Ory avait sur eux une influence certaine. Au moment d’acheter des produits de cantine, il passait une consigne en criant que personne ne devait toucher à la nourriture. Deux minutes plus tard, les prisonniers qui avaient accepté tapaient à la porte pour la rendre aux surveillants », raconte cette source. Même toute-puissance une fois la nuit tombée, lorsque les détenus tentent d’échanger, parfois bruyamment, à travers les barreaux des fenêtres. « Il suffisait qu’Ory dise qu’il ne voulait plus un bruit pour que tout s’arrête », est-il précisé à L’Express. En décembre 2025, le prisonnier va plus loin : après avoir refusé de se soumettre à un ordre des gardiens, décision est prise de le placer par prévention au quartier disciplinaire. Au moment où le surveillant lui passe les menottes, « Gaby » réussit à se retrancher en cellule et à s’accrocher aux barreaux, d’où il nargue les gardiens, leur demandant « d’appeler la DAP [NDLR : direction de l’administration pénitentiaire] ou Gérald Darmanin ». Un incident qui lui vaudra plusieurs jours de quartier disciplinaire.
« Pour le reste, il n’y a pas forcément eu d’insultes ou de menaces directes. C’était plutôt quelqu’un de calme, de procédurier, qui faisait ses coups en douce pour montrer que c’est lui qui décide », lâche une source syndicale locale. Interrogée sur le sujet, Me d’Arrigo insiste sur les difficiles conditions de détention de son client au sein des QLCO, où les échanges avec les proches sont extrêmement limités, et se font à travers une paroi vitrée – empêchant tout contact physique. « On y déshumanise complètement les détenus. Quand ils se retrouvent sans aucun contact humain et sans aucun espoir, c’est là qu’ils peuvent devenir vraiment dangereux. Car ils n’ont plus rien à perdre », fait valoir l’avocate.
« Il est passé à l’étape supérieure »
Au centre pénitentiaire d’Aix-Luynes, où Gabriel Ory est transféré en mars 2026 par hélicoptère depuis Condé-sur-Sarthe, « les yeux bandés, avec un casque sur les oreilles et sans aucune affaire personnelle » selon son avocate, les agents n’ont pu qu’observer le réseau présumé du Marseillais. Avant même qu’il ne mette un pied dans la prison où il sera hébergé durant une partie de son procès aixois, sept téléphones sont retrouvés dans les différentes cellules du quartier d’isolement, où le détenu est censé dormir – une information alors connue d’une poignée de personnels.
« Ils étaient tous conditionnés de la même manière et cachés aux mêmes endroits, comme s’ils l’attendaient. Personne n’a accès à ces cellules, sauf les détenus eux-mêmes, les surveillants et la maintenance », glisse une source pénitentiaire locale, qui n’écarte aucune piste et précise qu’une enquête est en cours. « Cela dit beaucoup de lui. On s’est tous dit qu’il était passé à l’étape supérieure », souffle-t-elle. D’autant que les mesures de sécurité mises en place lors de son transfert et durant sa détention sont extrêmement solides. « Des fouilles quotidiennes ont été réalisées dans sa cellule, y compris la nuit, avec deux chiens malinois au flair puissant qui montaient sur son lit », rappelle Me d’Arrigo.
Malgré la surveillance accrue de ce prisonnier au statut de « détenu particulièrement signalé », la question de la communication avec l’extérieur semble n’avoir jamais été un problème pour Gabriel Ory. A la maison centrale d’Arles (Bouches-du-Rhône), où il est placé en quartier d’isolement de décembre 2024 à juin 2025, la collection de téléphones retrouvés dans sa cellule – « une dizaine en six mois, dont des smartphones dernier cri », selon une source pénitentiaire locale -, entraîne même la publication d’un communiqué du syndicat Ufap-Unsa Justice, faisant part de « l’absurdité » de la situation et du ras-le-bol des surveillants. « L’argent détermine tout en prison, et lui, c’était le roi de la jungle », commente un agent, qui se souvient également des vêtements « tout en marques » du détenu, qui « cantinait plus que de raison et se faisait livrer en permanence des plats chauds ».
A chaque découverte, Gabriel Ory est tenu de s’expliquer devant l’administration. Selon une source pénitentiaire, la rubrique « commission de discipline » de son dossier comprendrait d’ailleurs « 70 lignes » depuis sa première incarcération, la plupart du temps pour des motifs de saisie de téléphone. A Arles, il « assume à chaque fois, sans jamais balancer » ses fournisseurs, selon une source syndicale. Qui regrette par la même occasion la défaillance des brouilleurs de téléphone de l’établissement, et l’incapacité de l’administration à empêcher les livraisons par drones depuis l’extérieur. « Ory gérait ainsi très bien son réseau : une bonne partie de nos détenus sont issus du milieu marseillais, il les avait tout simplement retrouvés en détention », regrette cette source.
Affaire trouble aux Baumettes
Avant d’arriver à Arles, Gabriel Ory était justement incarcéré au centre pénitentiaire des Baumettes, à Marseille – son territoire. « Quand il est arrivé, il avait déjà son titre, toutes ses ramifications. Il était reconnu par les autres », se souvient une source syndicale. Tantôt courtois, tantôt agacé par les multiples fouilles qu’il subit au quartier d’isolement, Gabriel Ory peut se montrer véhément. Comme ce jour de novembre 2024, où le ton monte avec la directrice de l’établissement, à la suite d’une énième fouille de cellule. Le vendredi 29 novembre, il comparaît dans une commission de discipline présidée par le chef de détention adjoint. « Ça s’est très mal passé. Ils se sont criés dessus, et Ory a écopé d’une vingtaine de jours de quartier disciplinaire », raconte le même source.
Le week-end suivant, des vidéos apparaissent sur les réseaux sociaux, dans lesquelles sont diffusés le nom du chef de détention-adjoint et son adresse, assortis d’une « mise à prix » de 120 000 euros. Des photos de la directrice circulent également, avec le même type de menaces – en janvier 2026, deux détenus ont d’ailleurs été condamnés à Marseille à deux ans de prison ferme pour avoir relayé ce « contrat » sur leurs réseaux sociaux. Ces menaces sont prises très au sérieux par les autorités : dès le 1er décembre 2024, le procureur de Marseille Nicolas Bessone ouvre une enquête – toujours en cours – pour « manÅ“uvres d’intimidation et de menaces à l’encontre du personnel ».
Dans la nuit qui suit, deux individus sont arrêtés après une course-poursuite avec la police à proximité de la prison, munis d’une arme de catégorie B. Ils seront tous les deux mis en examen, notamment pour « tentative d’homicide volontaire avec préméditation ou guet-apens ». Dans la foulée, la directrice et son adjoint sont temporairement éloignés de leurs fonctions respectives, et placés sous protection policière. Aucun d’entre eux n’a depuis repris son poste à la prison des Baumettes.
Malgré la concomitance des faits, aucun lien n’a pu être établi entre Gabriel Ory et ces événements. « Il n’a strictement rien à voir avec cette affaire, et n’a d’ailleurs jamais été poursuivi dans ce dossier. Il n’y a eu ni garde à vue, ni mise en examen », martèle Me d’Arrigo à L’Express. Sollicitée, l’administration pénitentiaire ne souhaite pas commenter le cas individuel de Gabriel Ory, mais rappelle que le « procès des meneurs présumés de la DZ Mafia (…) illustre la nécessité d’adapter en permanence [ses] dispositifs à l’évolution de la menace, notamment en développant des quartiers de prise en charge spécialisés sur l’ensemble du territoire ».
Pour « Gaby », le marathon judiciaire ne fait que commencer : mis en examen dans le dossier Octopus, le trentenaire est également mis en cause pour son implication présumée dans plusieurs affaires d’assassinat, dont celui d’un indic de la police judiciaire de Mulhouse en 2019 et celui d’un proche du rappeur SCH à la sortie d’une boîte de nuit, à l’été 2024.
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Author : Céline Delbecque
Publish date : 2026-05-13 15:00:00
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