Le volte-face n’a pas fait l’objet d’une publicité exacerbée. Début février, Jordan Bardella a été reçu, pour la première fois, en toute discrétion, par l’ambassadeur allemand. La rencontre a été « très courtoise, les échanges très chaleureux », roucoule-t-on côté Rassemblement national. Ce mardi 12 mai, c’est dans les pages du Frankfurter Allgemeine Zeitung que l’on retrouve le président du RN – et potentiel candidat à l’élection présidentiel -, pour un long entretien accordé au quotidien de droite allemand. Jordan Bardella y confie tout le bien qu’il pense désormais des relations franco-allemandes, qui constituent, selon lui, « le fondement de l’Europe et sont essentielles pour garantir demain l’indépendance et l’autonomie stratégique des nations européennes ».
Un revirement de taille, pour le parti d’extrême droite, par rapport à 2022. Dans son projet présidentiel, Marine Le Pen critiquait vivement « l’abandon de l’industrie de défense par Emmanuel Macron avec ses coopérations déséquilibrées avec l’Allemagne » et réclamait l’arrêt des « coopérations structurantes » avec cette dernière, notamment sur les avions d’armes et les chars de combat. « La relation avec l’Allemagne sera largement remaniée, pouvait-on lire dans le livret programmatique du parti consacré à la défense. Partant du constat d’une profonde et irrémédiable divergence de vues doctrinale, opérationnelle et industrielle avec Berlin, notamment dans le domaine de la dissuasion nucléaire et de l’exportation d’armement, Paris mettra fin aux coopérations structurantes engagées depuis 2017, qui ne correspondent pas à sa vision d’une défense souveraine et retirera son soutien à la revendication allemande d’un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations unies. »
Montrer patte blanche
Cinq ans plus tard, Jordan Bardella entend faire du chancelier allemand Friedrich Merz l’un de ses principaux partenaires au sein de l’Union européenne. Au Frankfurter Allgemeine Zeitung, il indique avoir identifié des « convergences » avec ce dernier sur les sujets de « la simplification » et la question migratoire. « Je pense qu’il n’y a que deux pays qui peuvent contribuer à une nouvelle architecture européenne, c’est-à -dire à un changement d’orientation politique au sein de l’union européenne, c’est la France et l’Allemagne, indique en privé le président du RN. Nous sommes liés à la fois par l’histoire, par la géographie et l’ambition de rebâtir une puissance européenne sur l’industrie, sur la simplification normative, sur le contrôle des frontières. Merz et Meloni peuvent tous deux constituer des alliés demain au Conseil européen. »
Encore faut-il pour cela montrer patte blanche auprès des Allemands, qui restent très réticents à l’idée d’une coopération avec le Rassemblement national. Opération séduction activée pour Jordan Bardella, qui entend s’inspirer de la façon dont Giorgia Meloni a communiqué auprès des ambassadeurs et de la presse étrangère pour adoucir et crédibiliser son image sur la scène européenne. L’offensive de la présidente du conseil italien a beaucoup marqué le chef de la délégation RN au Parlement européen, pour laquelle il ne cache pas son admiration. « La veille de son élection, toute la presse la présentait comme si c’était Mussolini et quelques mois après, c’était Angela Merkel », commente-t-il devant ses proches.
Les questions de la dette et de la défense
Jordan Bardella anticipe. Le 7 juillet, il pourrait être propulsé candidat du RN pour l’élection présidentielle. Dans cette optique, il se démène pour « rassurer » de potentiels partenaires sur le programme frontiste. Cela passe, pour Friedrich Merz, par une nouvelle clarification du positionnement du RN vis-à -vis de l’AfD – le parti d’extrême droite allemand, favorable à la remigration et ancien allié du RN -, sur lequel il donne à nouveau des gages, assurant que « de nombreuses positions de l’AfD » sont « incompatibles » avec les principes frontistes, tout en reconnaissant que « la pression électorale exercée par l’AfD a contraint les conservateurs allemands à réévaluer leur politique d’immigration ».
Deux autres sujets préoccupent les Allemands : celui de la dette et de la défense, notamment la question du nucléaire. Dans son entretien accordé au Frankfurter Allgemeine Zeitung, Jordan Bardella assure ainsi qu’il défend, en la matière, la doctrine du général de Gaulle, et répète que la défense des intérêts de la France ne s’arrête pas à ses frontières : « Si demain la Russie attaquait un pays de l’Union européenne, il est évident que cela provoquerait une réaction des 27 », précise-t-il, ajoutant qu’il entendait maintenir « nos engagements sur le flanc est de l’Otan ». En 2022, le RN prévoyait le retrait du commandement intégré de l’Otan, ainsi que l’ouverture d’un « dialogue avec la Russie sur les grands dossiers communs ».
De Gaulle en exemple
A quelques mois de l’élection présidentielle, le potentiel candidat espère donc faire oublier les anciens positionnements défendus par son parti, et cite une nouvelle inspiration pour ses velléités européennes : « Lorsque de Gaulle arrive au pouvoir en 58, il est perçu par les Allemands comme un nationaliste extrêmement excessif, on se dit que la réconciliation allemande sera impossible avec lui et il se trouve que ça a été tout le contraire. »
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Author : Marylou Magal
Publish date : 2026-05-15 10:02:00
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