La révolution de l’amour, c’est-à -dire le passage d’unions arrangées au mariage d’amour, est l’un de ses grands sujets. Dans Ne vous mariez jamais! Vraiment? (Editions de L’Observatoire), le philosophe Luc Ferry montre comment, depuis le roman courtois au XIXe siècle, la question de la survie de la passion dans un couple ne cesse de hanter les grands récits. Formidable vulgarisateur, l’ancien ministre de l’Education nationale en tire des leçons toujours actuelles à l’ère de Tinder et Hinge. Entretien.
L’Express : En quoi Tristan et Iseut ou Lancelot et Guenièvre ont-ils encore des choses à nous enseigner sur les liens entre amour-passion et mariage ?
Luc Ferry : L’amour-passion a sans nul doute toujours existé. Nous n’avons en effet aucune raison de penser que les humains des premiers temps ne tombaient pas amoureux, qu’ils n’éprouvaient pas des sentiments aussi forts que ceux que nous connaissons d’aujourd’hui. Reste que pendant des siècles et des siècles, la passion amoureuse ne fut guère recommandée au sein de la vie conjugale. Le mariage d’amour était mal vu dans l’Ancien Régime, seules les unions arrangées par les parents, les cours royales ou les villages avaient une légitimité. Dans ces conditions, un amour passionné ne pouvait guère se vivre qu’en dehors du mariage, le plus souvent dans l’adultère, avec un amant ou une maîtresse plutôt qu’avec son mari ou son épouse.
Avant ce qu’on a appelé la « révolution de la courtoisie », la passion amoureuse n’était pas sacralisée au point de prendre le pas sur les principes d’honneur et de loyauté qui fondaient une féodalité dont les chansons de geste faisaient l’apologie. C’est dans ce contexte nouveau que s’inscrivent les premières versions des légendes de Tristan et Lancelot, tous deux amoureux de leur reine. Couchées par écrit à la toute fin du XIIe siècle courtois, elles mettent en scène des récits qui vont sacraliser le « Dieu Amour » à un point tel qu’il va non seulement reléguer au second plan la loyauté envers le suzerain, mais détrôner même le Dieu des chrétiens. Tristan et Lancelot trompent leurs rois à pied, à cheval et en voiture parce que la femme et le Dieu Amour sont plus sacrés que le roi et le Dieu chrétien. Pour des raisons évidentes, cette sacralisation de la passion amoureuse nous parle plus que jamais aujourd’hui depuis que, passés en Occident du mariage arrangé au mariage d’amour, nous essayons tant bien que mal de concilier amour-passion et vie conjugale…
Comment le roman courtois a-t-il révolutionné la vision de l’amour ?
Dans l’ouvrage qu’il a consacré à l’amour courtois, l’historien Moshé Lazar explique bien les raisons pour lesquelles l’amour-passion, ou « fin’amor », ne saurait survivre au mariage dans la perspective qui est celle de la courtoisie : « L’opposition entre fin’amor et amour conjugal est absolument irréductible, nous dit-il, le premier ne pouvant exister entre personnes mariées. Les relations conjugales ne sont pas des relations amoureuses et courtoises. La femme n’est pas inaccessible pour le mari ; celui-ci obtient la satisfaction de ses désirs sans avoir besoin de la courtiser, de l’implorer, de souffrir pour elle, sans connaître l’anxiété de l’attente. Contrairement à l’amant courtois, le mari a conquis sa femme une fois pour toutes, il ne doit pas fournir de perpétuels efforts pour gagner ses faveurs. L’amour conjugal est paisible et monotone, le corps de la femme appartient à son maître. Par contre, la fin’amor est essentiellement inquiétude et souffrance, les joies qu’elle procure sont toujours provisoires et menacées, perpétuellement remises en question… ».
On retrouvera encore la même opinion chez Montaigne : « Le mariage a pour sa part l’utilité, la justice, l’honneur et la constance : un plaisir fade, mais plus universel. L’amour (sous-entendu : l’amour-passion) se fonde sur le seul plaisir et il comporte en vérité un plaisir plus chatouillant, plus vif et plus aigu. Ce n’est plus de l’amour s’il est sans flèches et sans feu… ». Mais loin de s’en désoler, comme nous aurions tendance à le faire aujourd’hui tant notre adhésion aux principes du mariage d’amour nous pousse à vouloir concilier passion amoureuse et vie conjugale, Montaigne ne cesse de s’en féliciter pour faire l’éloge de la « saine différence » qui doit séparer le mariage de la passion : : « Un bon mariage, s’il en existe, refuse la compagnie et les manières de vivre de l’amour. Il tâche d’imiter celles de l’amitié. C’est une douce communauté de vie, pleine de continuité, de confiance et d’un nombre infini d’utiles et de solides services et d’obligations mutuelles. Aucune femme qui en savoure le goût ne voudrait tenir lieu de maîtresse et d’amie à son mari… »
L’amour courtois s’oppose-t-il à la théologie chrétienne qui, à cette période, fait justement du mariage un sacrement requérant fidélité et exclusivité ?
Rappelons que c’est seulement au début du XIIIe siècle que le mariage va prendre dans l’Église l’autorité et la dignité d’un sacrement. C’est au cours de l’année 1184, par un décret du pape Lucien III « contre les hérétiques » (la formule visant ceux qui, à l’image des Cathares, condamnent la sexualité au point de vouloir interdire la procréation !) que le mariage acquiert ce statut au sein du catholicisme, sinon du protestantisme. Mais ce décret ne sera codifié qu’en 1215, au IVe concile de Latran, et confirmé en 1234 par les décrétales de Grégoire IX, le concile de Latran précisant les conditions dans lesquelles le mariage catholique acquiert ce statut de sacrement. D’abord, c’est essentiel, pour être valide, il faut que le consentement mutuel des futurs époux soit à la fois tout à fait libre et recueilli en public afin d’éviter les mariages clandestins qui pouvaient être trop facilement rompus, le plus souvent au préjudice de la femme et des enfants. Du coup, la légitimité passe (du moins en principe, car dans les faits c’est une autre histoire…) du père au clerc et du clerc au fils – la fille attendra encore longtemps, à vrai dire jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle… L’Église définit au passage de manière de plus en plus précise les limites de l’endogamie et des mariages consanguins, réglementant les degrés de cousinage et de parenté physique ou spirituelle en deçà desquels le mariage est illicite (il s’agit en l’occurrence de lutter contre les unions incestueuses fréquentes dans une haute aristocratie qui, pendant longtemps, appréciera fort peu cette intrusion de l’Église dans son pré carré).
Cela dit, sur la question de la place d’Eros dans le mariage, l’Eglise est divisée. Pour les uns, comme Saint Jérôme, Eros n’est légitime (pour autant qu’il le soit, c’est-à -dire en toute hypothèse fort peu…) qu’à trois conditions : qu’on n’y prenne le moins de plaisir possible, que sa finalité première et quasi exclusive soit la procréation et que, dans la mesure où il peut être mis au service d’une seconde finalité, c’est celle qui consiste à annihiler autant que faire se peut le désir de concupiscence, un désir intrinsèquement mauvais puisqu’il s’accomplit toujours, selon une formule bien connue de saint Augustin, au détriment de l’amour de Dieu (sans compter qu’il peut pousser à cette infidélité que le mariage chrétien, contrairement à l’amour courtois, prohibe en toutes circonstances). C’est dans cet esprit que Saint Jérôme déclare très sérieusement qu’est « adultère aussi l’amoureux trop ardent à sa femme. A l’égard de l’épouse d’autrui, en vérité, tout amour est honteux. Mais un amour excessif l’est aussi à l’égard de la sienne. L’homme sage doit aimer sa femme avec jugement, non avec passion. Qu’il maîtrise l’emportement de la volupté et ne se laisse pas emporter avec précipitation à l’accouplement. Rien n’est plus infâme que d’aimer une épouse comme une maîtresse… ».
Il faudra attendre la belle encyclique de Benoît XVI pour que l’Eglise plaide enfin de manière claire, et même vigoureuse, pour la réconciliation d’éros et d’agapè (un amour inconditionnel et désintéressé) au sein du mariage, Benoît XVI allant jusqu’à écrire (en parodiant Kant) que « si agapè sans éros est vide, éros sans agapè est aveugle »…
Il faut savoir préserver l’altérité de l’autre malgré l’usure de la vie conjugale.
Votre livre a un titre ambigu, Ne vous mariez jamais ! Vraiment ? Alors, faut-il encore se marier dans une époque où près d’un couple sur deux divorce ?
Tout mon livre (que j’ai écrit aussi en pensant à mes filles et à leurs futurs mariages…) plaide pour une idée que je crois fondamentale : si l’on veut éviter que le mariage ne se termine par une séparation, il faut savoir préserver l’altérité de l’autre malgré l’usure de la vie conjugale. Or, contrairement à une opinion reçue, c’est à cette question que nous invite à réfléchir déjà toute une partie de la littérature courtoise. Il est certes exact que dans son Lancelot ou le Chevalier à la charrette, Chrétien de Troyes fait de l’amour-passion, comme Béroul dans sa version du mythe de Tristan et Iseut, un sentiment qui ne saurait vivre qu’hors mariage, mais dans d’autres œuvres comme Yvain ou le chevalier au lion ou Erec et Enide, c’est tout l’inverse : les époux ont réussi à maintenir l’altérité de l’autre de sorte que la vie conjugale apparaît comme le seul mode de vie qui permette à la passion amoureuse de cesser de souffrir indéfiniment pour enfin s’épanouir. Leur leçon de sagesse est magnifique et c’est elle qui nous parle aujourd’hui car la littérature courtoise nous livre leurs secrets, elle constitue à cet égard comme une espèce de maillon intermédiaire entre le monde féodal dont se nourrissent encore les chansons de geste qui ont pour objet principal la guerre, pas l’amour, et le monde moderne qui sacralise le mariage d’amour et plaide pour une famille fondée sur un choix libre, émancipé de la tutelle des parents et des villages. L’essentiel est dit dans ces romans : si l’on est pesant, si l’on ne maintient pas la grâce de l’altérité (je reprends les mots de Simone Weil dans La Pesanteur et la grâce), on est certain d’aller vers la séparation…
Vous analysez aussi les premières versions des contes La Belle et la Bête et La Belle au bois dormant (loin de celles de Disney…). Que nous apprennent-ils sur l’amour réussi ?
Oui, les premières versions de ces contes sont fascinantes, parfois très violentes et en toute hypothèse fort différentes des versions tardives, édulcorées, de Grimm ou de Perrault, a fortiori de Disney. Ce sont des contes de l’amour qui guérit, qui transforme un monstre abominable ou un violeur immonde en prince charmant (dans la première version de La Belle au bois dormant, le prince viole la belle endormie sans le moindre scrupule). Comme déjà dans Les mille et une nuits, on a affaire à une mise en scène de l’amour salvateur, de ce que l’amour peut faire de presque miraculeux quand il parvient à sauver un être plongé dans le mal…
Contrairement à la littérature, l’histoire des idées reste selon vous assez pauvre sur la question de l’amour. En quoi Kant, Hegel, Nietzsche vous ont-ils déçu sur ce sujet ?
C’est étonnant, en effet, ces trois génies n’ont proféré sur l’amour que des banalités affligeantes, y compris Nietzsche dont les propos sur les femmes sont d’une bêtise à pleurer… Il faudra attendre la phénoménologie de Husserl et sa reprise par Lévinas pour qu’une réflexion philosophique commence à s’intéresser à la transcendance de l’altérité par l’amour…
Plus d’un quart des couples se forme aujourd’hui sur des sites de rencontre comme Tinder ou Hinge. A l’heure du « matching », avec des algorithmes favorisant les gens censés nous correspondre, vous prônez pourtant le « non-matching »…
25 % des jeunes qui en France se sont cette année « mis en couple » l’ont fait via un site de rencontre. Ces sites ont deux avantages indéniables : ils vous permettent de rencontrer des personnes au-delà de votre village ou de votre lycée, et ils vous garantissent que vous aurez une affinité de départ. Le problème, comme avec les algorithmes des réseaux sociaux qui vous enferment avec ceux qui pensent comme vous, c’est que ce qui fait durer un mariage n’est pas l’identité mais la différence, pas la « correspondance » parfaite, le fameux « matching », mais la capacité à préserver l’altérité. Ces sites facilitent donc paradoxalement autant la rencontre immédiate… que les divorces à venir !
Ne vous mariez jamais! Vraiment?, par Luc Ferry. L’Observatoire, 345 p., 22 €.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/le-philosophe-luc-ferry-tinder-ou-hinge-facilitent-la-rencontre-immediate-et-les-divorces-a-venir-P666MWAWAFD7PHIWCQ6XKJJY6E/
Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-05-17 14:00:00
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