Une France qui carbure à la fusion nucléaire avant la fin du siècle : l’idée paraît saugrenue tant les retards s’accumulent autour du projet international ITER, installé à Cadarache (Bouches-du-Rhône). Pourtant, notre pays n’a pas vocation à regarder passer les trains technologiques. Il participe activement à la course mondiale des réacteurs du futur et pourrait même faire partie des leaders de demain grâce notamment aux capitaux privés et à la technologie laser.
« L’horizon de la fusion se rapproche plus vite qu’on ne l’imagine », assure Yann Gérard, président de GenF, une start-up créée par Thales. Avec une promesse vertigineuse : celle d’une source d’énergie puissante, un « mini-soleil » capable d’accompagner le développement des filières les plus énergivores, comme l’IA, sans les inconvénients habituels du nucléaire. Avec la fusion, plus besoin d’uranium pour faire fonctionner les réacteurs. Du deutérium et du tritium, plus facilement disponibles, suffisent. Pas de risque d’emballement du cÅ“ur du réacteur non plus, ni de déchets radioactifs à vie longue.
Un véritable graal technologique qui suscite de plus en plus d’appétit. Près de 80 start-up se sont lancées dans la course. Elles ont déjà levé 17 milliards de dollars, dont 2,6 rien que sur les douze derniers mois. Surtout, 84 % d’entre elles visent un raccordement au réseau avant 2039 ! On peut bien sûr douter de ce calendrier extrêmement serré qui sert aussi à lever des fonds. « Cependant, il n’existe plus de point bloquant d’un point de vue technologique », souligne Sébastien Lepape, directeur adjoint et scientifique au LULI, le Laboratoire pour l’utilisation des lasers intenses, de Polytechnique. Et d’ajouter : « La fusion n’est plus une promesse. C’est un marché ».
Un changement de paradigme qui doit beaucoup aux progrès de la fusion dite inertielle. « En laboratoire, il existe deux grandes voies pour arriver à la fusion », explique le scientifique. La première consiste à mettre au point un tokamak, un anneau dans lequel on porte du gaz à des températures extrêmement élevées, de l’ordre de 100 millions de degrés, afin de créer et maintenir la réaction. C’est la trajectoire suivie par ITER et par des start-up privées comme Commonwealth Fusion Systems (CFS), un acteur de premier plan soutenu par Bill Gates.
L’autre voie est celle du confinement inertiel. Là , des lasers extrêmement puissants « tirent » sur une bille, la compriment pendant une fraction de seconde, jusqu’à atteindre des densités gigantesques et des pressions supérieures à celles que l’on pourrait mesurer au cÅ“ur du Soleil. De quoi déclencher la fusion. Dans cette compétition technologique, le laser dispose aujourd’hui d’un léger avantage. Une expérience menée en 2022 dans le laboratoire californien de Livermore a permis de dégager plus d’énergie qu’elle n’en a consommée. Un résultat historique. Et c’est précisément cette voie que suit GenF.
La feuille de route affichée par la start-up est ambitieuse. Pour 2029, elle annonce une « démonstration de haute cadence », un exercice permettant de valider le concept de son réacteur à fusion. Celui-ci serait construit plus tard et connecté au réseau électrique français vers 2050. Des dates relativement proches, rendues possibles par le savoir-faire de l’écosystème nucléaire français, l’agilité de GenF qui n’a pas à subir les pesanteurs d’un projet international comme ITER, et la présence, à Bordeaux, du Laser Mégajoule. Un équipement stratégique presque unique au monde.
« Seuls les Etats-Unis disposent d’un engin similaire, explique Yann Gérard. Or, dans la course à la fusion inertielle, l’accès au tir est primordial. Nous sommes les seuls en Europe à pouvoir tirer en 2027 avec un laser aussi puissant, grâce au partenariat avec le CEA. Cet avantage technologique va nous permettre de valider nos équations, de finaliser un premier niveau de simulation et de franchir des étapes clés. Enfin, contrairement à nos concurrents qui doivent s’équiper, nous n’avons pas besoin d’investissements lourds maintenant », détaille le dirigeant.
Un casse-tête économique
La bataille n’est pas gagnée pour autant. La Chine et les États-Unis veulent faire de la fusion un levier de domination énergétique. D’autant que la technologie laser permet également d’optimiser l’arsenal nucléaire. Sur le sol européen, l’italien ENI a déjà conclu un contrat avec l’américain CFS pour développer des réacteurs. Par ailleurs, l’Europe ne représente que 5 % des capitaux privés alloués à la fusion. La Chine et les États-Unis se taillent la part du lion. « Pour réussir, il va falloir convaincre plus d’investisseurs et développer des partenariats public-privé », estime le président de GenF.
« Sur la physique, on sait que ça va marcher », résume Sébastien Lepape. Le nerf de la guerre, pour les financeurs comme les ingénieurs, devient donc économique : comment faire de la fusion une filière compétitive ? « En ce qui concerne le prix de l’électricité, on veut être à moins de 100 dollars du mégawattheure. C’est là le vrai défi : si je brûle un million de billes de combustible par jour, il faut qu’elles coûtent quelques centimes d’euros », précise Yann Gérard. Le prix des lasers devra baisser lui aussi : construire le Laser Mégajoule a pris vingt ans et nécessité plusieurs milliards d’euros. Or, GenF voudrait équiper une cinquantaine de centres de recherche dans le monde. Bien sûr, tous les pays ne suivront pas cette voie. Un réacteur à fusion coûterait au moins aussi cher qu’un EPR. Certains gouvernements préféreront se tourner vers un mix électrique dominé par les énergies renouvelables. Il est par ailleurs difficile d’imaginer de la fusion nucléaire alimentant des bateaux ou des sites isolés. Pour ces usages, les petits réacteurs modulaires (SMR) constituent une meilleure option.
Cependant, une fois la fusion maîtrisée et rendue fiable, il y aura peu de raisons de ne pas la déployer. « A terme, cette technologie a pour vocation de remplacer la fission que nous utilisons depuis plusieurs décennies. C’est le sens de l’histoire », conclut le président de GenF, comme une évidence. Des EPR, des SMR, des réacteurs à neutrons rapides et bientôt, la fusion nucléaire ? Assurément, la France a toutes les cartes en main pour devenir un champion mondial de l’énergie.
Source link : https://www.lexpress.fr/environnement/la-fusion-nucleaire-est-devenue-un-marche-le-plan-de-thales-pour-defier-les-americains-et-les-VJKYVTCBDRDTVM7DO4WFXINHHU/
Author : Sébastien Julian
Publish date : 2026-05-18 05:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
