On ne devrait jamais perdre une occasion de réfléchir aux vices et aux mérites de la régulation publique des conduites, et arrêter d’en faire un article de foi ou d’idéologie. Avec un peu de distance, on y verrait que rien n’est simple, l’enfer étant pavé des meilleures intentions. Aurore Bergé pense sûrement bien faire en voulant faire voter l’Assemblée nationale à l’unanimité sur le projet de loi contre l’antisémitisme né pour remplacer la proposition mal reçue de Caroline Yadan. Louable intention, donc… Qui permettrait à LFI de s’offrir à bas prix le brevet de respectabilité qu’elle ne mérite sous aucun prétexte dans ce domaine. Calamité…
Ne pas faire. C’est devenu impossible pour nos politiciens modernes, biberonnés qu’ils sont à l’hyperactivité et rendus incapables de s’en désintoxiquer. Mieux vaudrait pourtant, surtout lorsque l’on ambitionne d’éduquer les masses. N’ayant, pour ma part, aucune confiance en la sagesse des peuples comme en la possibilité du bon sens gouvernant le monde, je suis pourtant frappé ces temps-ci par quelques exemples d’autorégulation spontanée plus ou moins saisissants.
Une étude américaine a montré en 2024 que le dialogue individuel avec des programmes d’intelligence artificielle conduisait – de manière durable – un nombre important de complotistes à abandonner leurs théories. Il est peu intuitif que des machines, contrôlées par des firmes étrangères colossales et mues par d’ostensibles logiques de profit, suscitent chez les utilisateurs discrètement paranoïaques un niveau de confiance qu’aucun organe humain d’information – et a fortiori aucune figure politique – ne parvient à produire mais, contre toute attente, il semble bien que ce soit le cas.
A la recherche de la martingale juridique
Troublante est aussi la question de la lutte contre le fake – qu’il s’agisse de nouvelles ou d’images, animées ou non, voire de sons et de paroles. Tout le monde – à commencer par l’Etat – se tape la tête contre les murs pour essayer d’endiguer le fléau. Dieu sait que c’en est un en termes de vie démocratique comme, plus généralement, d’accès à la vérité et à la connaissance objective. Nous bouillons tous, par voie de conséquence, à l’idée de découvrir la martingale juridique, nationale, européenne voire mondiale, qui protégerait ainsi nos cerveaux – j’allais écrire nos âmes – en même temps que notre liberté de (vraiment) choisir. Mais sans le moindre succès bien évidemment.
Passant trop de temps au spectacle des réseaux de partage vidéo, j’observe qu’une prudence nouvelle s’empare de moi. Le mélange peu discernable du vrai et du faux, ludique ou franchement manipulatoire, impose une circonspection inattendue, quasi systématique. Comme si le poison avait secrété son propre antidote et que je me mettais spontanément à douter, presque par principe, de ce qu’on me colle sous les yeux. À l’évidence, je ne suis pas le seul. Plus vont les choses, plus nous nous demandons tous, tout le temps, si c’est du lard ou du cochon. Si le développement général d’une telle disposition d’esprit se vérifiait à grande échelle, ce serait la meilleure nouvelle du moment ! Que la contemplation quotidienne du grand foutoir planétaire d’images indifférenciées finisse à la longue, en elle-même, par nous rendre circonspects, critiques et, pour tout dire, plus intelligents, remettrait une bonne louche d’espoir là où il n’y en a guère sur notre destin collectif. Les qualités attendues du citoyen sont exactement celles-là .
Nous devrions être bien plus attentifs à la possibilité que certains comportements s’ajustent d’eux-mêmes. Symétriquement, nous devrions nous prémunir contre les dangers que l’on fait courir au corps social à tant vouloir (re)dresser sa pensée à grands coups de lois, de règlements et de normes en tout genre ; a fortiori en s’y prenant aussi mal, c’est-à -dire vite, dans le préjugé, sans réfléchir loin ni large, comme c’est presque toujours le cas en France et depuis bien longtemps. De là à songer qu’une petite cure de libéralisme éclairé et raisonnable nous ferait le plus grand bien, il n’y a qu’un pas. Nul besoin d’une grande foi en l’humanité pour le franchir. Un peu de pragmatisme suffirait, saupoudré d’une petite touche d’aversion pour l’esprit de ceux qui croient trop savoir ce qui est bon pour chacun de nous et s’adorent éperdument en directeurs de conscience armés des pouvoirs de la loi.
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Author : Denys de Béchillon
Publish date : 2026-05-23 06:00:00
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