Enfin, les ennuis commencent. En ce printemps 2025, Bruno Retailleau consulte. Le Vendéen, tout juste élu président des Républicains (LR), cherche à comprendre les subtilités de sa famille politique, si souvent déchirée par les haines. Les rendez-vous se succèdent à Beauvau. La mécanique de l’ex-UMP est disséquée, comme ses hommes. À un cadre, il lance un jour : « J’aimerais comprendre. Pourquoi ne vous entendez-vous pas avec François-Xavier Bellamy ? » « Car il joue trop perso », réplique l’élu, proche du Vendéen. Il n’est pas le seul à le critiquer. À 40 ans, le Versaillais s’est dégoté une sacrée brochette de détracteurs. Il y a ces députés, horripilés par ses appels à la censure du gouvernement Lecornu. Ces chiraquiens, qui décèlent en l’élu conservateur un promoteur de l’union des droites.
Symbole des tiraillements de LR
La grogne gagne même certains fidèles de Bruno Retailleau, agacés par son influence auprès du chef. Bellamy, un Raspoutine imberbe au service de l’extrême droite ? Un intrigant dissimulé derrière ses bonnes manières ? Plutôt un symbole des tiraillements d’un parti en crise existentielle. Une formation envenimée par le poison du soupçon, dans laquelle chacun s’observe en chien de faïence à l’aube de l’élection présidentielle.
C’est à Strasbourg que la suspicion a germé. François-Xavier Bellamy et ses collègues LR y ont multiplié les votes communs avec l’extrême droite, comme sur le règlement retour ou sur un texte sur le « devoir de vigilance ». L’eurodéputée Renew Valérie Hayer y perçoit un « laboratoire de l’union des droites ». « Il se passe quoi avec vos élus européens ? » a récemment demandé le ministre délégué chargé de l’Europe Benjamin Haddad à un dirigeant LR. Que se passe-t-il ? Du travail parlementaire, se défend François-Xavier Bellamy. L’élu versaillais invoque une culture propre à Strasbourg, dénuée d’arrière-pensées stratégiques. Les oukases, c’est bon pour Paris ! « Ce procès en union des droites est injuste, assure l’ex-eurodéputé LR Arnaud Danjean. Des majorités de circonstances se forment à droite, car ces groupes se sont renforcés en 2024. La gauche et une partie de Renew restent maximalistes sans réelle volonté de compromis, alors le PPE regarde ailleurs. »
Et cette motion de censure déposée par Jordan Bardella contre Ursula von der Leyen, était-il bien nécessaire de la voter ? Même la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a tenté de dissuader ses troupes de franchir le pas. Là encore, François-Xavier Bellamy montre patte blanche. Il n’aurait fait que protéger son camp d’un procès en trahison du Rassemblement national. « L’intérêt du RN était qu’on ne la vote pas », jure-t-il. Après tout, rien de nouveau. La droite s’arrache les cheveux depuis des années sur la meilleure manière d’endiguer la poussée du RN. Tenants d’un cordon sanitaire strict ou d’une stratégie de triangulation avec l’extrême droite s’écharpent dans un débat sans fin.
Soupçons de collusion avec le RN
Chez François-Xavier Bellamy, cette triangulation est soupçonnée de collusion. Son casier est bien rempli, entre son choix de préférer Eric Zemmour à Emmanuel Macron en 2022 ou ses réticences à exfiltrer l’eurodéputé Laurent Castillo – parti sous bannière ciottiste en 2024 – de la délégation LR. Lui jure de sa bonne foi. N’est-il pas resté à bord du navire LR quand Eric Ciotti s’est allié au RN et qu’il le citait alors à ses interlocuteurs comme potentielle recrue. Il n’a pas suivi le Niçois, jusqu’à recevoir des courriers d’huissiers à son domicile lors de la crise lui interdisant de s’exprimer au nom du parti. « Le test a été vécu grandeur nature, c’est bon ! On ne va pas faire ce procès indéfiniment », s’agace-t-il.
Pas suffisant pour dissiper les doutes. Quand Jordan Bardella le désigne en novembre comme son opposant le plus « intelligent », l’eurodéputé assure ressentir de la gêne. En privé, cela va plus loin. Il y a quelques années, le président du RN s’épanche auprès d’un eurodéputé LR sur le professeur de philosophie. Il loue ses capacités intellectuelles. « Si je faisais un gouvernement un jour, je le prendrais à l’Education », glisse le frontiste. « Tu crois qu’il accepterait ? », rétorque l’élu.
« Il rêve de l’union des droites »
A droite, le futur est obsédant. Que faire si LR ne parvient pas à tirer son épingle du jeu ? Pire, si le RN l’emporte en 2027 ? Lors d’un bureau politique du parti, la sénatrice Dominique Estrosi-Sassonne épinglait ceux « qui veulent être ministre de Bardella ». A voix basse, l’eurodéputé LR Christophe Gomart a répliqué : « C’est mieux qu’être ministre de Macron. » La droite s’interroge sur le destin de François-Xavier Bellamy, fait l’exégèse de ses déclarations publiques. L’homme cristallise les doutes d’un camp perdu. « Il rêve de l’union des droites. Mais en parallèle, il a une exigence de respectabilité sociale », note un confident de Bruno Retailleau.
Il y a ses attaques virulentes contre Edouard Philippe, urticantes pour les promoteurs d’un rassemblement de la droite et du centre. « Bellamy tient les discours les plus critiquables », lâche en privé Michel Barnier, qui s’en est ému auprès de Bruno Retailleau. En parallèle, l’eurodéputé étrille l’inconstance programmatique du RN, tout en ménageant un Jordan Bardella « solide » et « impressionnant » en campagne. L’union des droites ? Moins qu’une hostilité de principe, son opposition est institutionnelle. « Si on était dans un système parlementaire, la question se poserait », notait-il à l’automne.
Le soupçon poursuit François-Xavier Bellamy, souvent regardé de travers en raison de son arrivée récente chez LR. Il est renforcé par sa curieuse personnalité. Sa colonne vertébrale idéologique – du libéral-conservatisme – est aussi solide que son tempérament intrigant. Se mêlent chez lui une politesse absolue et un goût du secret. L’homme parle, mais ne se découvre jamais. « Sa courtoisie n’est jamais prise en défaut, mais il ne se livre pas et verrouille », constate l’eurodéputée Renew Nathalie Loiseau. A droite, on dépeint un homme au mieux mystérieux, au pire « dissimulateur ». « Il n’est pas franc jeu », lâchait Eric Ciotti, expert en duplicité, à ses équipes lors de la campagne des européennes. Chacun tente de percer les secrets de sa personnalité, avec ses propres biais. Comme ce soutien de Bruno Retailleau, qui confesse ne jamais sortir « avancé » de ses échanges avec lui.
Ce mystère se prête aux fantasmes. Les contempteurs de François-Xavier Bellamy le dépeignent en « éminence grise » d’un Bruno Retailleau sous « emprise » et esseulé au sein de LR. Tel ce cadre LR, qui voit sa main derrière la proposition de Bruno Retailleau de mettre l’Espagne au « banc des nations » en raison de sa politique migratoire. Mauvaise pioche, le député européen n’a pas apprécié la formule et l’a fait savoir aux équipes du président de LR.
« Le projet Retailleau ne peut pas être le projet Bellamy », a confié le centriste Marc Fesneau à l’ancien ministre de l’Intérieur, inquiet d’un rétrécissement de la droite. « Retailleau a besoin d’un entourage intellectuel dans lequel il se reconnaît, Bellamy remplit cet office », note un ministre LR. La réalité est plus complexe. La gémellité idéologique des deux hommes s’accompagne de divergences culturelles.
L’ancien ministre de l’Intérieur a travaillé avec le centre au cours de ses mandats, quand le Versaillais a émergé en politique lors des manifestations contre le mariage pour tous. Il appartient à une génération qui a aboli les frontières entre droite et extrême droite, quand son mentor a des habitudes de travail avec des alliés plus modérés. François-Xavier Bellamy, homme d’influence ? Le numéro 2 entretient une relation ambivalente avec Bruno Retailleau. S’ils sont partenaires de jeu intellectuel, l’ex-locataire de Beauvau note en privé l’autonomie politique de l’eurodéputé, pas décidé à mourir pour son chef. Trop prudent. Trop ambitieux, aussi. A sa manière. L’intellectuel n’est pas si égaré que cela en politique.
En septembre 2024, la droite se retrouve à Annecy pour ses journées parlementaires. Michel Barnier vient d’entrer à Matignon, la chasse aux ministères est ouverte. François-Xavier Bellamy rassure alors un conseiller du nouveau Premier ministre, effaré par le bal des ambitions. « Je te comprends. Au moins, je ne vous ennuie pas, je ne demande rien. » Il espère pourtant. En vain. Il en tiendra rigueur à Bruno Retailleau, accusé de ne pas avoir plaidé sa cause. « Je suis plus lucide que je ne l’étais sur Bruno », confie-t-il à l’époque. Le temps passe, pas les regrets. A un ministre LR non reconduit dans le gouvernement Bayrou, François-Xavier Bellamy lâche un jour : « Je suis triste pour toi, mais tu vois ce qu’on peut ressentir. » Cette ambition, loin d’être isolée à droite, nourrit bien des doutes. « On ne sonde ni les reins ni les cÅ“urs », philosophe un ministre LR. D’ici 2027, la droite est condamnée à avoir peur de ses ombres.
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Author : Paul Chaulet
Publish date : 2026-05-26 14:00:00
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