C’est l’un des effets inattendus des GLP-1, ces médicaments antiobésité plus connus sous les noms de Wegovy ou Mounjaro. Non seulement ils augmentent la sensation de satiété pendant les repas, mais ils semblent aussi diminuer cette perpétuelle envie de manger dont souffre une partie des patients. Beaucoup témoignent « d’une relation enfin apaisée » avec la nourriture, de la fin de la faim permanente et du grignotage compulsif. « Or il apparaît que ce désintérêt relatif touche en premier lieu les aliments ultratransformés », constate Ashley Gearhardt, professeur de psychologie à l’université du Michigan aux Etats-Unis, spécialiste des comportements alimentaires.
De fait, une étude de l’université Cornell a montré que si les consommateurs sous GLP-1 réduisaient leurs dépenses d’alimentation de 5,3 % en moyenne, cette baisse atteignait 10 % pour les snacks et 8 % pour les fast-foods. « Dans le même temps, des publications commencent à montrer un effet similaire sur la consommation excessive d’alcool, avec une moindre envie de boire. Cela suggère que les aliments ultratransformés jouent sur les mêmes circuits cérébraux impliqués dans la dépendance », poursuit la chercheuse.
Addictive, la nourriture industrielle ? Si l’idée reste débattue, elle suscite un intérêt croissant. Les preuves s’accumulent en effet sur les risques que font peser ces aliments pour notre santé. Riches en graisses, sucres et sel, composés de matières premières dénaturées, raffinées, extrudées et bourrés d’additifs, snacks, glaces et biscuits industriels, plats préparés, nuggets et autres hamburgers sont accusés de contribuer à l’épidémie de maladies chroniques (obésité, cancers, diabète de type 2, pathologies cardiovasculaires) qui frappe les pays riches.
Les indices sont d’abord venus de travaux d’épidémiologie nutritionnelle convergents, confortés désormais par de premiers essais cliniques dits « randomisés » (avec des participants affectés au hasard à un groupe « traité » et à un groupe « contrôle »). D’un bien meilleur niveau de preuve, ces protocoles permettent de confirmer l’existence d’un lien de cause à effet. « En nourrissant 44 sujets d’abord avec un régime traditionnel pendant trois semaines puis avec un régime ultratransformé pendant trois autres semaines, nous montrons qu’à quantité de sucre, de gras, de sel et de calories ingérées égales, l’alimentation ultratransformée favorisait la prise de poids et augmentait le taux de mauvais cholestérol », indique ainsi Romain Barrès, directeur de recherche (CNRS) à l’Université Côte-d’Azur, auteur d’une étude parue dans Cell metabolism l’an dernier.
On en prend un, puis deux, puis trois…
Un nombre croissant de spécialistes appellent à limiter la consommation de ces produits. Une demande à laquelle les pouvoirs publics n’ont pour l’instant pas donné suite, mais qui a été reprise, en France, par l’Inspection générale des affaires sociales dans un rapport paru à la fin de 2025, au nom du « principe de précaution ». « Si ces aliments s’avèrent addictifs, cela plaiderait d’autant plus pour les réguler. Leur consommation excessive ne relèverait plus, en effet, d’un simple manque de volonté individuelle, mais nécessiterait bien une action des pouvoirs publics, à l’instar du tabac ou de l’alcool », souligne Mathilde Touvier, épidémiologiste et présidente du Programme national nutrition santé.
Qu’ils provoquent réellement une addiction ou pas, une chose est sûre : il est bien difficile pour la plupart d’entre nous de résister à ces chips, à ces petits biscuits ronds, crémeux et sucrés ou à ces bonbons multicolores. On en prend un, puis deux, puis trois, et sans même que l’on s’en rende compte, le paquet est terminé. Que ceux qui n’ont jamais vécu cette scène nous jettent le premier donut…
Ce n’est pas qu’une question de marketing et de publicité bien ciblée, même si ceux-ci jouent aussi. « Le vrai problème, c’est que beaucoup d’aliments ultratransformés sont conçus pour être ce que l’on appelle hyperappétissants, c’est-à -dire pour inciter les gens à en manger trop. Si je vous propose 16 cuillères à soupe de sucre, vous allez refuser. Mais si je vous donne quatre biscuits Oreo, vous risquez de les manger rapidement », reconnaissait récemment dans L’Express l’universitaire américain Jan Dutkiewicz, auteur de Feed the people ! (non traduit), par ailleurs critique face à la dénonciation généralisée de l’ultratransformation.
Chef de service dans un institut de santé américain (NIH), le chercheur Kevin Hall avait voulu tester l’effet de l’ultratransformation sur les comportements alimentaires dans un essai clinique publié en 2019. Vingt hommes et femmes ont vécu pendant un mois dans son institut, mangeant autant qu’ils le voulaient pendant quinze jours des aliments traditionnels, puis pendant les quinze autres jours des aliments industriels. Conclusion ? Avec le régime ultratransformé, les participants avaient bien tendance à manger plus.
« Point de félicité »
« Tout a démarré dans les années 1970 », rappelle l’ancien journaliste du New York Times Michael Moss, lauréat du prix Pulitzer pour ses enquêtes sur l’agroalimentaire. Il avait révélé au grand public l’existence du « point de félicité », cet équilibre parfait entre gras, sucre et sel qui rend les aliments irrésistibles. « Un scientifique nommé Howard Moskowitz avait été missionné par l’armée pour mettre au point des rations que les soldats auraient envie de manger. Il a ensuite vendu sa découverte à l’industrie agroalimentaire. A partir de là , on a vu du sucre ajouté un peu partout, y compris dans des sauces ou des plats préparés », raconte le journaliste. De quoi modifier en profondeur nos habitudes alimentaires… « Et c’était juste le début », souligne-t-il.
Les industriels ont ensuite travaillé sur la texture des aliments. « La combinaison croustillant-crémeux de certains biscuits, le craquant des chips, et jusqu’à leur bruit quand on les mâche : tout est pensé pour nous donner envie », constate Michael Moss. Beaucoup de produits sont aussi plus mous, presque prémâchés – pensez au pain de mie, aux brioches ou aux céréales du petit-déjeuner, une fois imbibées de lait… Pauvres en fibres, ils réduisent les signaux de satiété et provoquent des pics de glycémie plus élevés, vite suivis de fringales. « Nombre d’aliments sont conçus à partir de glucides raffinés à absorption rapide. Or cette rapidité favorise l’addiction, car le pic de dopamine qu’elle provoque est aussi plus élevé », ajoute Ashley Gearhardt.
Un parallèle entre « big tobacco » et « big food »
Persuadée que l’acquisition dans les années 1980 par des cigarettiers d’entreprises alimentaires (revendues depuis) a joué dans les transformations observées, la chercheuse n’hésite pas à faire le rapprochement avec les pratiques de l’industrie du tabac dans un article coécrit avec des scientifiques de Harvard et Duke university, paru en début d’année. « La nicotine délivrée rapidement au cerveau provoque la dépendance, alors que délivrée lentement, par des patchs, elle permet au contraire de traiter l’addiction », rappelle-t-elle. Ce parallèle entre « big tobacco » et « big food » se trouve d’ailleurs au cœur d’un procès intenté à la fin de 2025 par la ville de San Francisco contre plusieurs grands noms de l’agroalimentaire.
Ce n’est pas tout. « Certains produits ont été spécifiquement élaborés pour que l’explosion initiale de goût en bouche disparaisse très vite, afin que l’on en remange aussitôt », poursuit Ashley Gearhardt. Les colorants jouent aussi, en nous faisant croire qu’il existe dans les rayons une grande diversité de produits, dont nous sommes instinctivement friands. « Des chercheurs ont également montré qu’en réduisant les prix grâce au remplacement de certains ingrédients par des arômes artificiels, les industriels, tout en permettant certes à une large part de la population de se nourrir, ont aussi joué sur nos instincts les plus profonds, qui nous poussent à optimiser notre dépense énergétique pour trouver notre nourriture », ajoute Michael Moss. De quoi, là encore, nous inciter à consommer plus que de raison.
Conscients des inquiétudes du public, une partie des fabricants modifient leurs formulations – ajoutent des fibres ici, des protéines ou des vitamines là , allègent les quantités de sucre ou de gras… « Ces ajustements sont souvent cosmétiques, voire néfastes quand il s’agit d’ajouter des protéines dont nous n’avons pas besoin, et n’enlèvent rien au caractère ultratransformé des produits », déplore Ashley Gearhardt. L’Association nationale des industries alimentaires n’a pas donné suite à nos demandes. En attendant, vous reprendrez bien une petite chips ?
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/aliments-ultratransformes-pourquoi-votre-cerveau-en-redemande-I2UCFA63R5DJ7B43VMHI5UXAVM/
Author : Stéphanie Benz
Publish date : 2026-05-27 15:00:00
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