« On essaie de comprendre tout autant que vous », soupire la conseillère d’un ministre européen. Regard au ciel et mâchoire serrée, la jeune femme illustre bien la surprise et l’agacement que l’on trouve ce jour-là dans les couloirs du Hilton, à Prague. Ce 22 mai, l’hôtel accueille la deuxième journée du Forum Globsec, un cycle de conférences sur la sécurité. La nouvelle d’un nouveau revirement de Donald Trump sur la présence des troupes américaines en Europe est tombée dans la nuit. La semaine précédente, le secrétaire à la défense Pete Hegseth avait annoncé le retrait de 4 000 militaires de Pologne. Un séisme pour cet allié modèle, très attaché à l’alliance transatlantique, qui partage une frontière avec la Russie.
Quelques jours plus tard, volte-face de l’administration américaine. Donald Trump a finalement annoncé l’envoi de 5 000 « Boys », justifiant son changement par la bonne relation qu’il entretient avec le président nationaliste polonais Karol Nawrocki. Difficile, à ce moment-là , de savoir à quoi il fait référence : le déploiement de 4 000 militaires américains prévu par Joe Biden ? D’autres nouvelles troupes ? « On va démêler ça », promet la conseillère.
Déchiffrer Donald Trump
Son incompréhension est à l’image des questionnements des Européens depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. L’humiliation de Volodymyr Zelensky dans le bureau Ovale en février 2025, et la virulente charge du vice-président J.D. Vance contre les Européens à Munich, le même mois, ont marqué les esprits. En seize mois, le milliardaire a imposé une augmentation des droits de douane à ses partenaires européens, menacé de prendre le contrôle du Groenland, territoire de l’allié danois, ou encore de se retirer de l’Alliance. Dernièrement, il a également annoncé son intention de retirer 5 000 soldats américains d’Allemagne. Le signal était lisible, après que le Chancelier allemand, Friedrich Merz, a critiqué la position américaine dans sa guerre contre l’Iran. Le retrait annoncé ne devrait finalement pas se concrétiser – ou du moins pas à l’échelle annoncée.
Devenue illisible, l’administration américaine plonge ses alliés dans l’incertitude. Elle oblige les Européens à redessiner les contours de leur défense, eux qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, ont fondé leur sécurité sur Washington. « Lors du premier mandat de Donald Trump, les Européens étaient dans un déni collectif selon lequel il suffisait juste de serrer les dents pendant quatre ans. Désormais, même les pays Baltes ou les Polonais prennent conscience que nous devons être plus autonomes », observe Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe, présent au Globsec. La notion « d’autonomie stratégique », longtemps portée en solitaire par la France, intéresse désormais jusqu’aux plus atlantistes. Mais on ne se défait pas si facilement de soixante ans de dépendance américaine. « Il y a vingt-sept nuances de transatlantisme. Même si l’autonomie stratégique gagne du terrain, peu vont aussi loin que les Français », explique Arnaud Danjean, ancien eurodéputé (LR), spécialiste des questions de défense. Si le concept a fait des émules, il peine encore à être traduit rapidement dans la réalité.
Urgence
Pourtant, le temps presse : à Prague, en cette fin mai, l’ombre d’un choc massif avec la Russie d’ici à la fin de la décennie est régulièrement évoquée dans les conférences. L’Europe a quatre ou cinq ans pour se préparer au pire des scénarios – un conflit conventionnel avec Moscou, auquel elle devrait faire face sans Washington. « Nous ne sommes pas prêts. Ni culturellement, ni politiquement, et certainement pas militairement », tance Sir Richard Schirreff, Commandant suprême adjoint de l’Otan en Europe de 2011 à 2014.
Le Britannique appelle à une européanisation de l’Alliance, dont les premiers signes se font déjà sentir. D’après un article du Wall Street Journal publié le 14 avril, un plan informel circule depuis l’année dernière entre plusieurs capitales européennes – dont Paris, Londres, Berlin, Varsovie, ou celles des pays nordiques – et le Canada pour pourvoir au désengagement américain. L’ambassadrice de Suède en Allemagne, Veronika Wand-Danielsson, admettait au quotidien avoir « des discussions informelles avec un groupe d’alliés » de manière à « contribuer à combler les lacunes au sein de l’Otan le cas échéant ». Des coalitions de pays volontaires se créent en marge ou au sein de l’alliance atlantique, comme celle coordonnée par la France et le Royaume-Uni depuis 2024. Réunissant une trentaine de pays, elle doit permettre de créer une « force de réassurance » pour sécuriser l’Ukraine en cas de cessez-le-feu avec la Russie.
Bruxelles appuie l’effort
Mais malgré cette impulsion, Londres et Paris sont confrontés à un problème de taille. « Nos pays peuvent être leaders de l’Europe de la défense, mais nos niveaux d’endettement sont tellement élevés qu’il est très difficile de trouver des marges de manÅ“uvre financière », regrette Sir Richard Schirreff. Une partie de la solution se trouve à Bruxelles. « L’Union européenne a finalisé cette semaine un prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, qui va lui donner de la visibilité sur le plan économique et militaire », poursuit Benjamin Haddad.
Depuis un an et l’arrêt de l’aide militaire américaine à Kiev, l’Europe s’affirme comme le principal soutien du pays. Safe, qui autorise la Commission à distribuer 150 milliards d’euros de prêts, et Edip, premier programme européen pour l’industrie de défense (1,5 milliard), visent tous deux à encourager le réarmement. Mais ces mécanismes commencent à peine à se concrétiser. « Ils ne règlent pas le problème de la loi de programmation militaire actuelle qui, si elle augmente le budget de la défense, ne fait que saupoudrer les crédits », déplore la sénatrice PS Hélène Conway-Mouret, qui participera à l’examen du projet de loi au Sénat début juin.
L’industrie américaine obnubilée par le conflit Iran
En mars, une note du Conseil d’analyse économique soulignait qu’un tiers des équipements militaires est importé en Europe. Parmi eux, plus de la moitié vient de l’allié américain. Derrière cette « préférence américaine », il y a d’abord une pure question pragmatique. Face aux concurrents américains, la défense européenne peine à produire « sur étagère », c’est-à -dire massivement. « Les F-35, les missiles Patriot, les hélicoptères de combat Apache : nous ne maîtrisons pas ces capacités de production en Europe, et si nous décidions de le faire, ce serait très coûteux. Nous avons besoin des Etats-Unis, tout simplement parce qu’ils peuvent souvent livrer plus rapidement que l’industrie européenne », explique à Prague le lieutenant général Piotr Blazeusz, conseiller stratégique du ministre de la Défense.
Vraiment ? Pas si sûr. L’argument du conseiller polonais se heurte à une réalité : celle de la guerre des Etats-Unis avec l’Iran. En avril, un article du New York Times révélait que la guerre en Iran avait entraîné une diminution des systèmes d’armement essentiels à la défense du flanc est de l’Otan, comme les drones de surveillance et d’attaque. Des responsables militaires américains, cités par le quotidien, avouaient que la situation des stocks américains compromettait la capacité « à mener des opérations offensives en Europe » ainsi que « la dissuasion face à d’éventuelles attaques russes ». « Pendant des années, nous avons laissé la défense de nos populations, notre territoire et nos infrastructures aux Américains. Les Européens ont eu tendance à oublier que les Américains n’ont envoyé que des forces expéditionnaires sur notre continent », tranche un ancien haut gradé de l’Otan présent au Globsec. Une manière, pour ce général désormais reconverti dans le privé, d’avancer un principe clair : l’Europe n’est plus la priorité de Washington depuis longtemps.
Garantie mercantile
En 2025, au sommet de La Haye, les dirigeants européens ont annoncé qu’ils augmenteraient leur budget de défense jusqu’à 3,5 % du produit intérieur brut. L’objectif était notamment de satisfaire Donald Trump, qui estime que la défense européenne se repose trop sur les Etats-Unis. « L’Europe est un peu comme un petit enfant. Elle a d’abord refusé d’augmenter son budget de défense comme le demandait Washington, alors que c’est pour son bien. Maintenant, elle essaie d’agir », veut croire Piotr Blazeusz.
Un comble alors que, ces derniers mois, certaines capitales avaient même signé des programmes d’achat d’armes supplémentaires à Washington. Ces commandes sont aujourd’hui retardées, les entreprises américaines étant absorbées par le réapprovisionnement de leurs propres stocks depuis le conflit au Moyen-Orient.
Silence dans l’assemblée
Mais cette dépendance des Européens à l’appareil industriel américain est aussi perçue comme une forme de garantie. En restant clients, ils espèrent acheter la fidélité de Washington. A l’Est, où la présence américaine sert souvent de substitut à une puissance militaire nationale, on craint la prophétie autoréalisatrice : qu’une prise d’indépendance européenne trop rapide ne provoque un éloignement durable des Etats-Unis. En Pologne, où une délégation de conseillers s’est précipitée à Washington dès l’annonce du retrait des troupes, on veut continuer à soigner l’allié américain. La présidence erratique de Donald Trump fait moins peur que le voisin russe. Qu’importe qu’elle vienne avec l’incertitude et son lot d’humiliations.
La foi revêt parfois les habits du pragmatisme. Mais elle a ses limites. Jeudi, lors d’une conférence sur la scène Albright, principale salle de l’hôtel Hilton, l’ancien secrétaire général de l’Otan Anders Fogh Rasmussen a échangé avec Mark Esper, ex-secrétaire à la Défense américain de 2019 à 2020. Si la Russie attaquait l’un des pays baltes, l’Europe pourrait-elle compter sur les engagements pris par les Etats-Unis dans le cadre de l’article 5 de l’Otan ? Oui, a répondu Esper. L’engagement de l’Alliance en matière de défense mutuelle serait évidemment maintenu. Regardant longuement la salle, l’Américain s’est soudain interrogé à haute voix, remarquant qu’aucun applaudissement n’accompagnait sa réponse. Peut-être parce que les participants ne le croyaient pas vraiment.
Source link : https://www.lexpress.fr/secret-defense/defense-europeenne-face-a-donald-trump-27-nuances-de-transatlantisme-REDLPSIXMVFVLD743XT5IULOVU/
Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-05-27 09:53:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.