Qui sait, dans une trentaine d’années, dans les pages de L’Express, nous parlerons peut-être de talentueux héritiers Fauristes, Vallaudiens, Glucksmaniens ou Cazeneuviens au sein d’une gauche socialiste retrouvée. Ou bien de jeunes prodiges élevés à l’école Attaliste, Philippiste, Darmaniste, Retailliste dans un grand parti de la droite et du centre qui se serait reformé. Ou encore, de Bardelliens, de Ciottistes ou de Zemmouristes ? Qui sait ?
Mais, mille excuses pour les responsables politiques sus-cités et suffixés, il est tout de même permis d’en douter. Force est de constater que les anciens grands partis de gouvernement, particulièrement, ne produisent plus de leaders ni d’écoles de pensée. Les affiliations se font rares. A l’heure où les ambitions présidentielles prolifèrent, où une myriade d’élus se persuadent d’être impeccablement taillés pour le costume, ne connaissons-nous pas en réalité, comme on le dit dans le sport, un sérieux creux de génération ? La nouvelle politique française peinerait-elle à ériger des cathédrales ?
Loin de nous l’idée d’être nostalgique et de regarder le passé avec des lunettes roses. Ce n’est pas le genre. Ni d’être injuste envers nos responsables actuels de tous bords : si beaucoup se réclament du gaullisme, du giscardisme, du mitterrandisme, du chiraquisme ou même – cela se fait de plus en rare par les temps qui courent, certes – du sarkozysme, c’est en partie dû au passage de ces grands leaders par la case Elysée. D’autant que leur carrière politique s’étale sur des décennies. A mesure que l’histoire s’éloigne, les mythes s’avancent.
Chirac, Balladur, Séguin
Seulement, la magistrature suprême ne fait pas tout. Qui peut dire aujourd’hui que l’affrontement de statures et d’idées entre Gabriel Attal, Edouard Philippe et Bruno Retailleau arrive à la cheville des rivalités entre Jacques Chirac, Edouard Balladur et Philippe Séguin. Preuve en est : dans le camp du maire du Havre, nombre de ses lieutenants, et lui le premier, se disent « chiraquiens » ; et le séguinisme, redevenu à la mode, reste une chapelle sous laquelle Gérald Darmanin notamment aime s’abriter. Faisons le pari que ces grands compagnonnages, parfois excessifs, voire délétères, étaient somme toute bénéfiques à la démocratie et au débat d’idées : Bruno Retailleau a une majorité de son camp contre lui, Gabriel Attal a un petit fan-club, Edouard Philippe aussi, mais dans la campagne qui vient, combien d’élus au sein de la majorité présidentielle se sentent orphelins, restent en retrait, attendent simplement de voir qui sera le mieux placé pour s’engager. Un peu de fougue et de cÅ“ur, que diable ! Mais doit-on vraiment leur en vouloir de contribuer à l’affaissement des grands clivages internes ? Sont-ils la cause, ou le symptôme ?
Qu’ils se consolent, le phénomène est encore plus inquiétant à gauche. Plus particulièrement au sein de la gauche socialiste élargie où, dans les chapelles, ne s’aiguisent plus que de seconds couteaux. Le coup d’Å“il dans le rétroviseur est cruel. Ne parlons même pas de la grande guerre entre mitterrandiens et rocardiens, qui a structuré idéologiquement et identitairement toute une génération de responsables politiques. Sans compter ceux qui se réclamaient, et se réclament toujours, de Jean Poperen et de son PSU.
Dream team
Par la suite, le PS a compté dans ses rangs une « dream team » dont chacun des membres pouvait se targuer d’avoir sa chapelle. Pour ne citer qu’eux : Laurent Fabius avait ses fabiusiens ; Dominique Strauss-Kahn ses strauss-khaniens qui, pour beaucoup, se sont retrouvés dans le premier cercle d’Emmanuel Macron ; Jean-Pierre Chevènement ses chevènementistes ; et même Benoît Hamon avait ses hamonistes, formés à l’école du vice du Mouvement des jeunes socialistes, contrôlé et noyauté par le Breton depuis le début des années 1990. Ceux-là portaient au grand jour des visions du monde structurées et mettaient sur la table des contradictions fortes – d’aucuns diraient même irréconciliables. Ainsi va la vie d’un grand parti qui produit de grands leaders. A moins que ce soient les grands leaders qui produisent les grands partis… C’est peut-être là que le bât blesse ces temps-ci.
Il est bien difficile d’imaginer les « partis de gouvernement » actuels, et surtout ceux qui les composent, avoir des héritiers. Faire des petits n’est pas donné à tout le monde. A quoi ressembleront donc les macronistes de demain? Alors qu’ici et là , en cherchant bien, on trouve encore quelques hollandistes. C’est dire. Et là n’est pas le plus terrible : dans une trentaine d’années, dans les pages de L’Express, il est fort à parier que nous parlerons d’héritiers lepénistes ou mélenchonistes…
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Publish date : 2026-05-31 07:00:00
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