« Masa » a décidément un chéquier bien épais. Après avoir signé au bas du faramineux projet Stargate à 500 milliards de dollars aux États-Unis, le patron du conglomérat japonais SoftBank a choisi d’investir 45 milliards d’euros en France dans plusieurs centres de données IA. La mise peut, à terme, atteindre 75 milliards. L’acmé d’un Choose France soulignant l’attractivité d’un pays prisé pour son électricité abondante et bon marché. Et la dernière parade d’Emmanuel Macron sous les ors de Versailles.
L’écart avec les montants que les Européens déboursent n’est pas flatteur. En novembre dernier, OpCore (Iliad) s’est avancé sur un investissement de 4 milliards d’euros, toujours en France. Un record pour un projet européen. Ce qui reste presque dix fois inférieur à la mise initiale de SoftBank et de Masayoshi Son. Aucun acteur européen ne peut, à ce jour, participer à la course au gigantisme de l’IA. Elle semble pourtant inévitable. Devant une commission d’enquête de l’Assemblée nationale, Arthur Mensch, à la tête de la pépite Mistral AI, a récemment estimé les besoins à cinq ans à environ un kilowatt par personne. Plusieurs dizaines de gigawatts d’électricité seront nécessaires pour satisfaire les usages professionnels et personnels. Un seul gigawatt équivaut à environ 33 milliards d’euros d’investissements, selon le sérieux cabinet Epoch AI. D’autres estimations font baisser la facture de 15 à 20 selon les pays. Ce qui ne rend pas plus plausible un investissement européen pour le moment.
Schneider, précieux champion des data centers
Ce décalage entraîne deux sons de cloche. Un plutôt rassurant. « Cette technologie a un immense potentiel, soulignait Nicolas Dufourcq, le directeur général de Bpifrance, dans les colonnes de L’Express. Mais comme souvent, les Américains sont en train de créer une bulle dans l’intelligence artificielle. Leur système a l’avantage de cicatriser plus vite que le nôtre. Donc, avançons nos pions avec intelligence, et faisons travailler les capitaux d’autres pays. » D’autres, comme Arthur Mensch, sonnent l’alerte. Si le seul rôle de l’Europe est d’être un fournisseur d’énergie dans l’IA, 90 % de la valeur ajoutée de la technologie partira ailleurs, a-t-il déclaré aux députés.
Si la somme annoncée par Softbank donne le vertige, il convient de regarder avec lucidité là où la France et l’Europe peuvent encore pousser leurs pions. Au-delà des opérateurs qui opèrent les centres, quels sont les modèles et applications qui y seront hébergés ? Les futurs vainqueurs seront ceux qui les possèdent et transformeront l’énergie en tokens. Pour le moment, les acteurs américains dominants mieux dotés en capitaux, comme OpenAI et Anthropic, semblent en position de force. Il ne tient qu’aux Européens de se développer, parfois à l’aide d’accords stratégiques. Le « Campus IA », un projet conséquent mené à l’aide de fonds émiratis (3GW à terme, en Ile-de-France), a été construit autour de Mistral AI et Bpifrance, offrant une priorité au champion tricolore, bien seul dans sa catégorie actuellement. Ce n’est pas le cas dans le dossier mené par SoftBank, qui a des liens resserrés avec OpenAI, dont il détient 11 %.
Sur les puces GPU servant au calcul informatique — entre 50 à 60 % du coût d’un data center — l’Europe n’est pas la mieux placée. Les leaders viennent de la Silicon Valley et s’appellent Nvidia, AMD ou Cerebras. Une réponse musclée de la Commission est attendue le 3 juin avec la présentation du Chips Act 2, afin de produire localement plus de puces IA. Ce processus sera long. Rappelons enfin que les data centers, que l’on appelle parfois « usines », ne créent que peu d’emplois sur place, bien qu’ils rapportent des taxes locales non négligeables pour les intercommunalités.
Reste une place dans la chaîne de valeur à ne pas sous-estimer : la construction, représentant environ entre 10 à 20 % du coût total d’un data center. Sur le continent, un Vinci devrait facilement remplir son carnet de commandes. Legrand ou encore STMicro avancent leurs pions sur toutes les installations électroniques. Un dernier nom sort du lot : Schneider Electric, déjà incontournable sur les équipements électriques et les systèmes de refroidissement, en Europe comme aux États-Unis. Le groupe agrandit ses installations existantes et va ouvrir une nouvelle usine en France, avec environ 150 emplois à la clé, a-t-il annoncé lundi 1er juin. Dans une course qui se joue en gigawatts et en dizaines de milliards, le rôle de l’Europe revient pour l’heure à couler le béton et brancher les prises. En attendant mieux.
Source link : https://www.lexpress.fr/economie/high-tech/choose-france-derriere-le-mega-projet-dusines-ia-de-softbank-que-reste-t-il-aux-europeens-RO6UBS5ZZ5CQFEKKQ7BE6ZVKA4/
Author : Maxime Recoquillé
Publish date : 2026-06-02 11:33:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
